‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 62 sur 122 · COMBINAISONS CONTRE LA FRANCE · texte numérisé non relu

COMBINAISONS CONTRE LA FRANCE

« M. Philippe Gobenzl s'est fait jouer une seconde fois comme un enfant, ainsi qu'il l'avait fait par Haugwitz au second partage de la Polog^ne» , écrivait, à propos du traité de compensation en Allemagne, Thugut, retiré, mais non désintéressé des affaires. 11 ajoutait, remontant au traité de Lunéville : « On ne nous a jamais laissé aucune possibilité de paix en dehors de ces deux conditions : rompre avec nos alliés, consentir à la cession de la rive gauche du Rhin. Je n'ai jamais eu, moi, personnellement, le courage de conseiller à Sa Majesté de se soumettre aveuglément à des conditions aussi funestes qu'avilissantes*, m

En Russie, le parti « anglomane » domine dans le conseil intime de l'Empereur. A mesure qu'Alexandre sort de la chrysalide, l'ambition se dégage en lui sous forme de jalousie, et la jalousie se colore d'un libéralisme de parade. Cet autocrate disserte sur les libertés françaises en des termes que ne désavouerait pas Benjamin Constant. On croit entendre un commensal de Mme de Staël, qui condamne les envahissements de la dictature. « Je suis bien revenu, avec vous, mon cher, sur notre opinion sur le premier Consul, m écrit-il à son précepteur, le républicain suisse La Harpe, le 7 juillet 1802. 0 Depuis son consulat à vie, le voile est tombé... Il s'est privé de la plus belle gloire réservée à un humain, et qui seule lui restait à cueillir : celle de prouver qu'il avait travaillé sans aucune vue personnelle, pour le bonheur et la gloire de sa patrie, et, fidèle à la Constitution qu'il avait jurée lui-même, remettre, après les dix ans, le pouvoir qu'il avait en main. Au lieu de cela, il a préféré singer les cours, tout en violant la Constitution de son pays. Maintenant, c'est un des tyrans les plus fameux que l'histoire ait produits. » Et cette phrase est bien un des pastiches les plus divertissants que la singerie littéraire ait inspirés !

La diplomatie russe agit en conséquence. « Il serait bien singulier, écrivait Kotchoubey à Woronzof, à Londres, si l'on

> Thugut à CoUoredo, 23 janvier 180t.

allait encore travailler en Europe à remettre la puissance française sur mer. Les Anglais seuls balancent, par leur prépondérance sur cet élément, la suprématie des Français sur terre. Que cette balance disparaisse et rien ne s'oppose plus à ce géant. M Sur la foi de Woronzof, les Russes voient dans le traité d'Amiens une œuvre de faiblesse, de « lâcheté m , impopulaire en Angleterre, dangereuse, inexécutable. Ils mandent à Markof de surveiller de près le premier Consul, principalement sur l'article de la Méditerranée. Markof, fort antifrançais, se pique d'y mettre aussi peu de bonne grâce que possible. A lire ses entretiens avec Bonaparte, en 1802, on croit se tromper de date et tenir le volume de 1808. Ce ne sont que bienfaits reprochés et réclamations de reconnaissance insuffisante. Puis se déroulent des remontrances sur les excès de la conquête, le respect des droits et des traités. Vergennes, ministre intègre du vertueux Louis XVI, n'eût point exhorté en d'autres termes les copartageants de la Pologne. Bonaparte répond du ton dont la grande Catherine eût relevé le ministre du Roi Très Chrétien qui eût osé lui parler de la sorte. « Le roi de Sardaigne, restauré dans ses États, n'eût été qu'un préfet français, exposé à être destitué au premier sujet de mécontentement; » qu'attend-on du Consul? n il lui laisse encore l'île de Sardaigne ; » — a il a laissé » subsister le royaume de Naples ; en Allemagne, il a balancé la puissance de l'Autriche et celle de la Prusse par la création d'une puissance tierce, la Bavière; l'Autriche, d'ailleurs, ajoute-t-il, « n'est déjà que trop puissante et le deviendra encore davantage lorsqu'elle sera appelée au partage de l'Empire ottoman, menacé d'une dissolution prochaine ^ » Une autre fois, sur le même sujet du Piémont, il avait déclaré : « La justice des États est leur intérêt et leur convenance '. Je ne me dessaisirai pas du Piémont aussi longtemps que les Autrichiens

* Rapport de Markof, 20 octobre 1802.

• « Les convenances de l'Europe sont le droit », dira Alexandre à Talleyrand, ^ Vieane, en 1814, à propos de la Pologne qu'il veut prendre pour lui et de la Saxe qu'il veut confisquer pour la Prusse.

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