‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 66 sur 122 · COMMENT ON S'ACHEMINE A LA GUERRE. — 1802. Î · texte numérisé non relu

COMMENT ON S'ACHEMINE A LA GUERRE. — 1802. Î

état; c'est-à-dire point de Piémont annexé, ni de Ligurie, ni d'Helvétie en tutelle ; sinon, l'Angleterre gardera Malte

•Bonaparte ne connaissait pas, il ne connut jamais les Anglais. Il le montra en deux circonstances solennelles de sa vie, le 23 octobre 1802, où il crut leur faire peur, avec son Quos ego^ les traitant comme Neptune les divinités inférieures de la mer, et le 14 juillet 1815, où il leur parla comme Thémistocle, et fit appel à leur magnanimité. Grave erreur qui fut la sienne de croire qu'on peut effrayer les Anglais par des paroles, les contenir par des menaces, et les réduire à la banqueroute en leur fermant le continent. Il s'imagina vraiment les avoir atterrés, et, se figurant qu'il avait gagné le répit qu'il lui fallait, il se remit à son œuvre de réorganisation pacifique de la France, qui était son intérêt capital. Son gouvernement s'y était engagé à fond et venait d'y engager le pays; sous son impulsion, sur sa garantie, la France s'anime, travaille, entreprend.

Des navires de commerce arment, dans tous les ports de rOuest, pour le long cours et les colonies. On se croit revenu à cette période de renaissance qui a suivi, sous Louis XVI, la guerre des États-Unis et le traité de 1783. Des expéditions militaires sont en route ou vont partir pour les Indes. Les Anglais auraient trop beau jeu à saisir tant de proies! « Je suis convaincu que Bonaparte désire la paix » , écrivait un gentilhomme normand, chevalier de Malte, passé au service bavarois ; « et que, malgré l'éloignement que lui inspirent pour l'Angleterre les injures grossières qu'on lui prodigue dans ce pays, il fera la paix, s'il voit qu'on la désire de bonne foi. — Toutes les notions que je me suis procurées m'ont convaincu que Bonaparte voulait décidément la paix. — C'était surtout

pour se livrer entièrement aux grands travaux que Bonaparte désirait conserver la paix '. »

Mais telle est la fatalité qui poussait le France et l'Angleterre à renouveler leur querelle, aussi ancienne que leur histoire : les travaux principaux de Bonaparte, ceux qui lui rendaient la paix la plus précieuse, étaient justement de nature à précipiter la guerre, car ils affermissaient Bonaparte dans sa résistance à tout accommodement commercial. Au mois de novembre 1802, il alla visiter la Normandie. Il découvrit cette province riche en hommes, en fruits, en chevaux, en bétail de toute sorte; ce fleuve à la vaste embouchure, qui met un port de mer à quelques heures de Paris ; tant de ports, tant de pécheurs, de pilotes, de nids de corsaires et de recrues pour les vaisseaux ; cette race de colons qui avait en partie peuplé le Canada, la Louisiane, qui ne demandait qu'à repartir aux terres lointaines pour relever les fortunes anéanties par la guerre et reconquérir les colonies au travail français ; cette entente pour le travail qui rappelle l'entente de 1789 pour la révolution; cette « réunion » des forces depuis le négociant le plus riche jusqu'au dernier homme du peuple; ces draperies, ces tissages, ces usines qui s'élevaient, à l'image et à la concurrence immédiate de celles de l'Angleterre; nulle part, sauf à Lyon, il n'avait constaté cette confiance en son gouvernement, cet empressement aux métiers; nulle part cette rivalité tenace, héréditaire, rivalité de congénères, avec les Anglais.

a Tout est ici consolant et beau à voir, et j'aime vraiment cette belle, bonne Normandie; c'est la véritable France*. >» Mais nulle part aussi l'esprit de protection ne se déclarait avec plus d'âpreté. Le traité de 1786^ y laissait le souvenir d'un Rosbach économique *. « Il faut, disait Bonaparte au préfet

' Mémoire du comte de Bray, 1803.

^ Lettre» à Garabacérès et a Josepli, 30 octobre, 2, 3, 6 novembre 1802.

^ « L'Anglais, observateur infati{;able et sans distraction, a connu parfaitement, avant le traité, nos moyens et nos ressources; et, en les comparant à la situation actuelle de son pays, il en a saisi facilement l'insuffisance... il a prévu la privation subite de nos débouchés par l'accroissement des siens.» Obsej'iations dt

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