COMMENT ON S'ACHEMINE A LA GUERRE
de Rouen, Beugnot, que la nation s'adoucisse dans les jouissances de la paix. » Beug^not admira, en fonctionnaire docile, mais il doutait. — «Quoi ! reprit Bonaparte, vous croyez que l'Ang^Ieterre me fera la guerre ; vous le croyez sérieusement? — Je le crois. — J'en doute encore; mais si l'Angleterre m'attaque, reprit-il avec vivacité, elle ne sait pas à quoi elle s'expose ; non, en vérité, elle ne le sait pas... Vous verrez ce que sera cette guerre ! Je ferai tout pour l'éviter; mais, si l'on m'y force, je renverserai tout ce que je trouverai devant moi. Je ferai une descente en Angleterre, j'irai à Londres, et si cette entreprise devait manquer, je bouleverserai le continent; j'asservirai la Hollande, l'Espagne, le Portugal, l'Italie; j'attaquerai l'Autriche, et j'irai jusqu'à Vienne détruire toute espèce d'appui de cette odieuse puissance ; on verra ce que je peux faire et ce que je ferai. J'en frémis d'avance, mais on me connaîtra. « Il s'était animé en lançant sa tirade. Il s'apaisa : « Au surplus, je n'en continuerai pas moins de travailler à assurer la prospérité de la France ; à faire fleurir son commerce, son agriculture, son industrie, et nous serons heureux en dépit de nos rivaux. »
C'étaient de ces ressauts de l'esprit guerrier auxquels il fallait toujours s'attendre avec lui. L'homme d'État, en Bonaparte, était l'homme appris, l'homme civilisé, sa conquête sur lui-même, la maîtrise de son génie, et il en tirait son principal orgueil ; mais le guerrier, le conquérant étaient l'être
la Chambre de commerce de Normandie sur le traite' de commerce entre la France et V Angleterre. Rouen, 1788. Dans les Éphémérides du citoyen, lettre à la Chambre de commerce de Normandie, Dupont de Nemours avait défendu le traité de 1786, et l'avait présenté comme « peut-être le seul garant de la paix entre les deux Empires » . La Chambre de commerce de Rouen lui répond : « Loin de tout cœur français le désir de cette scandaleuse et sacrilège compensation ! La guerre, notamment de nos jours, n'est qu'un fléau passager, qui réveille même l'esprit patriotique et l'énergie de la nation. Mais un tribut payé par la lâcheté ou l'ignorance pour obtenir la paix minerait sourdement notre industrie, notre marine ; et, en avilissant la génération actuelle, ne préparerait pour la génération future que l'inertie, la misère, l'esprit de servitude et de dégradation. » Bé/utatien des principes et assertions contenus dans une lettre qui a pour titre x « Lettre a la Chambre de commerce de Normandie n , par la Chambre de commerce de Normandie. Rouen, 1788.
primitif, l'être d'instinct, l'expansion naturelle de son génie. 11 sentait les coalitions se nouer sous terre, comme d'autres, dit-on, entendent l'herbe pousser. Et il était toujours prêt à partir, se trouvant à la guerre, dans son élément, sûr de lui, maître des affaires, avec un objectif, la bataille, et une solution, la victoire. L'y provoquer fut toujours chose trop facile à ses adversaires, et le moyen le plus sûr était de paraître croire et surtout de dire qu'il redoutait la lutte. Les Anglais, en 1802, se servirent de ce moyen avec une habileté consommée.
La polémique se continua sur les envahissements que l'Angleterre reprochait à Bonaparte. « Le roi d'Angleterre, répondait le Consul, n'ayant voulu reconnaître ni Ja République italienne, ni la République helvétique, l'état du continent ne pouvait être garanti par l'Angleterre puisqu'elle ne le connaissait pas... A l'époque de la paix d'Amiens, et un mois après, nous avions en Suisse 10,000 hommes, en Piémont 30,000 hommes, et, dans la République italienne, près de 40,000 hommes; par conséquent, en demandant l'état tel qu'il était à la paix d'Amiens, ils ne peuvent pas se plaindre de l'état d'aujourd'hui. » Les Anglais, ajoutait-il, n'ont pas laissé, de leur côté, d'opérer des changements aux Indes, depuis le mois de mars 1802. 11 serait alors en droit de réclamer l'état des Indes à l'époque de la paix. 11 poursuivait : « Quant à la Suisse, elle nous est nécessaire; ce serait un nouveau Jersey, et c'est trop d'un seul avec les émigrés qui y complotent, avec la protection accordée aux brigands, aux évéques rebelles, aux Bourbons *. »
La Suisse était le point faible de son argumentation, car, si le traité n'en parlait point, la médiation était notoirement postérieure à la paix. Les Anglais ne manquèrent pas d'en tirer argument. Mais ils ne se sentaient pas en condition de déclarer la guerre ; ils se flattaient d'y obliger Bonaparte et d'en rejeter la responsabilité sur son inquiétude et son ambi-
* A ïallevrand, 4 novembre 1802,