‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 79 sur 122 · RENTRÉE DE PITT · texte numérisé non relu

RENTRÉE DE PITT

accepté l'offre de Malte pour dix années. La Chambre presque entière protesta contre cette opinion. « Il faut châtier la France! s'écria le duc de Glarence. — Il faut, ajouta le duc de Gumberland, s'opposer aux débordements d'une ambition sans frein. » Lord Melville se félicite de savoir que l'article 10 du traité d'Amiens ne sera pas exécuté : l'Angleterre est la gardienne naturelle de Malte, et Malte vaut qu'on la revendique, même par la guerre. Rendro Malte à l'Ordre, c'était livrer l'Egypte aux Français. C'est po'ir l'Angleterre qu'il faut garder Malte; tous les raisonnemeriîs, ou phitôt toutes les exclamations tournaient autour de ces deux idées. Le duc de Norfolk essaie de recommander la médiation russe. « La guerre est indispensable » , réplique lord Spencer . — La guerre est une « nécessité » , ajoute lord Grenville, et lord Ellenborough : « Si nous n'avons plus les héros de Crécy et d'Azincourt, il reste encore ceux du Nil et de Saint-Jean-d'Acre. » Gastlereagh écrivit, quelque temps après : « Il sera difficile de persuader le monde que nous ne combattons pas exclusivement pour Malte. »

La guerre ménageait à Pitt une rentrée triomphale. Il n'avait pas, depuis des mois, reparu aux Communes. Le 24 mai, l'on discutait l'adresse, en réponse au message. Hawkesbury parlait depuis une heure, essayant l'apologie du cabinet. Pitt entra. « Grand et maigre, en habit noir, épée à poignée d'acier, chapeau sous le bras, montant, enjambant deux ou trois marches à la fois; un regard dédaigneux, un air triste et moqueur... le nez au vent, la figure pâle;... mal vêtu, sans plaisir, sans passion, avide seulement du pouvoir, méprisant les honneurs, ne voulant être que William Pitt... * » , celui qu'on appelait a le maître des rois de l'Europe « , gagna sa place. Après Hawkesbury, la Chambre écoutait impatiemmentWhitbread. Pitt se leva. De toutes parts, on s'écria: « Monsieur Pitt ! Monsieur Pitt! » Et il parla. Son élocution était monotone, son geste insensible ; mais « la fluidité de ses pensées, la logique de

• Cbateaubriand, Mimoîr€9,

ses raisonnements, subitement illuminés d'éclairs, faisaient de son talent quelque chose hors de lig^ne * » . Bien que la fatigue fût évidente chez lui, que le souffle de sa poitrine semblât défaillir à « ces phrases prodig^ieuses qu'il lançait jadis sans effort et que les autres hommes n'ont ni l'esprit de concevoir ni la vigueur de prononcer » , son discours parut un des plus beaux que le Parlement eût entendus, u Bonaparte absorbant tout le pouvoir de la France ; la flamme liquide des principes jacobins dévastant le monde » ! les sarcasmes impitoyables déversés sur Erskine, sa conscience et ses scrupules! Il parla près d'une heure et demie. Il se rassit, salué par une triple salve d'applaudissements, approbation insolite, et la plus bruyante que, de mémoire d'homme, on eût manifestée aux Communes. Le lendemain, on entendit Fox : riposte de haute éloquence, mais qui n'eut point d'écho. Vainement, Fox et ses amis montrèrent-ils, dans la réunion du Piémont, un fait antérieur an traité; dans le rapport de Sébastiani, une réponse aux polémiques de la presse anglaise; ils n'apprenaient rien de nouveau à leurs collègues, et la majorité n'admettait plus d'objections. « La guerre pour Malte, s'écria un député; non pour Malte, mais pour l'Egypte; non pour l'Egypte, mais pour rinde; non pour l'Inde, mais pour l'Angleterre, pour la cause de la justice, du bien, de la bonne foi, de la liberté dans le monde ! » Ganning vint à la rescousse : « La paix d'Amiens, de tous ses nombreux avantages, célébrés sur tous les tons, n'en garde qu'un aujourd'hui, celui de montrer qu'une paix de cette sorte, basée sur un tel système, ne peut convenir au pays. M — Alors, s'écria Fox, a tout progrès que fera la France, au dehors et même à l'intérieur, commerce, manufactures, sera une cause de guerre, une injure pour nous! » On l'applaudit, parce qu'il était homme de cœur et de parole vibrante; mais, au vote, 367 voix contre 67 lui prouvèrent que, dans son ironie et croyant les flétrir, il avait exprimé les sentiments et traduit les passions de ses compatriotes.

' Récit d'un témoin, dans Stahhope, William Pitt.

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