LA SCENE DU 13 MARS. — 1803. J
mande à Simon Woronzof : « Je dois avouer que dans cette occasion, du moins en apparence, le ^gouvernement anglais a agi contre la lettre du traité d'Amiens, et que, juridiquement, il n'a pas le droit en sa faveur, s'étant obligé à l'évacuation de Malte en des termes déjà remplis ou qui peuvent l'être quand il voudra. » Il offre une médiation, qui serait « franche, si l'Empereur n'était pas influencé par son ministère » , mande Hédouville, enguirlandé, comme le devaient être tous les emvoyés français près d'Alexandre, et entêté de cette chimère : deux Russies, l'une hostile à l'alliance française, et c'est tout le monde; l'autre favorable, et c'est l'Empereur tout seul. A la vérité, cet autocrate est incapable ou de vouloir par lui-même ou d'accomplir ce qu'il veut!
En Bâta vie, la France récolte ce qu'elle a semé depuis que Pichegru a conquis et Sieyès régenté cette République. Ils ne rêvent que neutralité. Sous le manteau, ils négocient avec Londres. Sémonville les soupçonne de vouloir livrer Walcheren aux Anglais. Ce n'est pas un allié sur qui la France puisse compter; c'est un avant-poste que l'armée française doit occuper très fortement si elle ne veut en être délogée, et l'ennemi est dans la place.
11 faudra donc, sur terre et sur mer, procéder à de formidables armements : envoyer en Hollande, à Tarente bateaux plats, canons et régiments; opérer, en cas de guerre continentale, contre l'Autriche et la Russie, diversion classique; il faudra des millions, et le Trésor n'en a point. Les ressources extraordinaires sont taries avec la guerre. La nation française, à peine remise au travail, se rebellerait contre de nouveaux impôts. Tout l'édifice financier, à peine construit, s'écroulerait. Le billet de banque tomberait dans la banqueroute, se ravalerait à la valeur des assignats. Un seul moyen de se procurer de l'argent : céder des terres. Bonaparte n'a plus la ressource des biens nationaux, mais il a les terres conquises. L'échec de rexpédition de Saint-Domingue l'a détourné pour jamais de l'Amérique. La Louisiane n'a plus pour lui de raison d'être. Les vues qu'on lui prête sur le Mexique inquiètent les États-
Unis, et il a besoin des États-Unis contre l'Angleterre. « Le jour où la France s'emparera de la Louisiane, avait dit le président Jefferson, elle prononcera la sentence qui la renfermera pour toujours dans la lig^ne tracée le long de ses côtes par le niveau des basses mers; elle scellera l'union de deux peuples qui, réunis, peuvent être maîtres exclusifs de l'Océan ; elle nous contraindra à nous marier avec la flotte et la nation anglaises. » Bonaparte avait besoin d'argent, ils en avaient à placer; ils le placèrent a en propriétés » , dont Bonaparte avait de quoi revendre. Ainsi fut conclu, à Paris, le 28 avril 1803, le traité de cession de la Louisiane aux États-Unis, pour 80 millions de francs. On a beaucoup dit que Bonaparte vendit des hommes ; il faut dire aussi que Jefferson en acheta ; l'un toucha l'argent, l'autre prit les âmes; il y eut trafic, où Ton est toujours au moins deux à compter, et l'intérêt de cette opération est qu'elle se fit entre deux Républiques, démocratiques toutes deux et qui, toutes deux, avaient affiché sur les murs, à côté de leur acte de naissance, une Déclaration des droits des hommes ! Décidément le partage de la Pologne, conçu et accompli par deux princes philosophes, Frédéric et Catherine, demeurait, en matière de droit public, le dernier mot du siècle des lumières. La République française, après s'être identifié cette politique, à Rastadt, venait de la consacrer en Allemagne par le grand Recès de Ratisbonne, et c'était le seul lien de droit entre les pouvoirs sortis de l'ancien régime et les pouvoirs issus de la Révolution, entre la vieille Europe et la jeune Amérique !
La cession de la Louisiane, ainsi vendue aux Yankees, avant même que la France en eût pris livraison, parut une offense aux Espagnols, qui l'avaient, en gentilshommes, restituée à la France... en échange de l'Étrurie. Ce fut un motif de plus pour eux de se dérober à une alliance aussi humiliante, pensaient-ils, pour leur honneur qu'onéreuse à leurs finances et dangereuse pour leur domination dans l'Amérique du Sud. Godoy négociait à la Beaumarchais : servile, bavard, hâbleur, insaisissable. Il montrait les arsenaux vides, les vais-
seaux désemparés ; étalant la misère de l'État, comme d'autres leurs richesses et, sous le manteau, il causait de neutralité avec les a^'ients d'Ang^leterre. Autant de motifs pour Bonaparte de « filer » les nég^ociations et d'ajourner la rupture: autant de motifs pour les Anglais de la précipiter.
« Je rencontre chez Bonaparte, écrivait Whitworth, un grand désir de nég^ocier » et « d'éviter la rupture si c'est possible ^ » . Mais le cabinet angolais y mettait des conditions que Bonaparte, on le savait à Londres, n'accepterait jamais : Malte, à perpétuité à l'Angleterre ; évacuation par la France de la Hollande et de la Suisse ; en compensation reconnaissance de l'acquisition de l'ile d'Elbe par la France, du royaume d'Étrurie, de la République italienne et de la République lig^urienne, moyennant une indemnité au roi de Sardaig^ne, en Italie*. Bonaparte refuse Malte; mais il fait insinuer par Talleyrand et Joseph la cession d'une autre île : Lampedusa, Gorfou, Chypre môme. Le cabinet angolais réplique : il lui faut être maître de Malte pour se sentir rassuré sur l'Ég^ypte; il propose ou le gouvernement civil de l'île donné à l'Ordre, avec une g^arnison anglaise à perpétuité, ou la cession pure et simple de l'île à TAngleterre pour dix années : dans l'une et l'autre combinaisons, Bonaparte s'emploierait à leur procurer Lampedusa *. Cette ouverture officielle se double d'une négociation secrète qui montre à quel point les ministres anglais se croyaient sûrs des partisans qu'ils avaient à Paris, de leur zèle et de leur influence.
Un sieur Huber, citoyen suisse, ami de lord Auckland et
' Rapport» det 27, 29 avril, 4 mai 1803.
• Note à Andréossy, 2 avril; Hawkesbury à "Wliitworth, 4 avril 1802.
• Rapport de Whitvvorth, 11 avril; Hawkesbury à Whitworth, 13 avriliSOâ.
qui entra plus tard dans le service de la trésorerie, résidant alors à Paris et fort répandu dans le monde des amis de L'An" gleterre^ fut chargé d'insinuer qae si Bonaparte cédait sur l'article de Malte, le cabinet de Londres ne s'opposerait pas à la transformation de son Consulat à vie en pouvoir héréditaire : à cette insinuation se joi(jnait Tarrière-pensée d'un traité de commerce. Huber porta ces paroles à Regnaud de Saint-Jean-d'Ang^ély et à Joseph Bonaparte qu'il supposait, naturellement, intéressé dans l'affaire, puisque de frère du consul, de citoyen frère, il passerait altesse. Monsieur, et prince du sang^! Mais Bonaparte n'en voulut rien entendre. Il lui parut que ce mélange de couronne et de tarifs, de trafic de dynastie et de commerce le ravalerait devant la nation; que la France qui relèverait peut-être au trône pour combattre les Anglais, surtout pour les avoir vaincus, ne lui pardonnerait pas de céder Malte pour acheter la reconnaissance par l'Angleterre de sa « promotion » à l'Empire, h' Empire desi Gaules, dans sa pensée, était sa grande machine de guerrecontre les Anglais, non un titre de courtoisie octroyé par le roi George. Enfin, persuadé que les Anglais ne rendraient^ point Malte, la proposition lui parut un piège. « Malte 0U4 rien » demeura donc sa maxime.
Le 23 avril, Hawkesbury renouvela ses réclamations, et sa*, dépêche prit la forme d'un ultimatum. Whitworth, en cas de refus, demanderait ses passeports. Le premier Consul aurait jusqu'au 2 mai pour faire connaître sa réponse.
Whilworth reçut cette dépèche le 25 avril et, le 26, en remit la teneur à Talleyrand. Le 28 avril, fut portée une loi. sur les douanes qui ne laissait point jour à des arrangements» de commerce avec l'Angleterre. Ce fut une perturbation générale dans le monde des affaires et parmi les « amis de l'Angleterre ». — « Ce qui restait d'amis de la liberté, rapporte** Miot, n'envisageaient, dans les revers que la guerre pourraiU amener, que ruines et désastres, et, dans les succès, qu'ui moyen de plus pour le premier Consul d'arriver au terme d< son ambition. » — « Ce ne sont, mande Lucchesini, qu<
H récriminations » contre « les trop vastes projets de domination du Consul »» . C'est lui seul qui s'est attiré cette redou» table réplique; on envisagée la note de Whitworth « avec plus de regrets que d'animosité ». — « Le g^ouvernement anglais, écrivait quelques mois après un autre ami de Joseph, est le seul obstacle qui s'oppose encore à l'exécution des projets ambitieux : il faut le renverser ' ! »
Voilà tout ce monde en mouvement, en intrigues. Huber écrit à Whitworth, le 3 mai, après une tournée chez les partisans de la paix : « Votre Seigneurie sait que, comme caractère, situation et facultés, ils forment une très forte phalange et une très avantageuse association. Joseph Bonaparte, le meilleur de la famille... Regnaud de Saint-Jean d'Angély, son ^intime ami et confident, sont en fureur contre le premier Consul... M. Malouet, homme de moralité, de caractère, est un membre essentiel de cette petite phalange. Le sénateur Fouché, homme très différent des précédents au point de vue de la moralité, est notoirement remarquable par ses facultés, son énergie, son indépendance d'esprit; en cette occasion, il a été un grand et hardi avocat de la paix, et il osa seul combattre l'orgueil aveugle et l'ambition du Consul. Quanta M. deTalleyrand, vous savez, milord, que son intérêt comme ministre et comme individu est si décidément lié à la paix qu'on peut compter sur son aide, si quelque incident lui donne cette influence que son manque d'énergie lui refuse. »
Lucchesini écrit, dans le même temps et sous la même inspiration : « Talleyrand ne conseilla ni n'approuva la mission du colonel Sébastiani, et moins encore la publication des rapports insultants et indiscrets. » Il s'est opposé, jusqu'à offrir sa démission, au projet de présidence de la République helvétique; il a tâché de faire supprimer dans Vexposé de la situation le passage provocant sur l'Angleterre. " Il n'y a pas, poursuit Lucchesini, un ministre, pas un conseiller d'État et presque point de généraux qui ne soient accablés de la pers-
* Stanislas Gîrardin à Rœrlerer, juin 180^.
îgO LA RUPTURE. — 1803.
pective d'une g^u^rre maritime... Les deux frères du premier Consul et l'aîné surtout, dont la modération a souvent désapprouvé les élans trop ambitieux du général, auraient voulu qu'on renonçât à Malte... » Et Lucchesini transcrit ces mots, qui viennent tout droit de Talleyrand, qui seront toute la raison de sa conduite à Erfurt et tout le fond de son apologie future; parlant du plan de descente de Bonaparte : « Il serait aussi funeste à sa sûreté d'échouer, que fatal à celle de l'Europe de réussir. » Lucchesini conclut, s'adressant à un des prétendus amis de la République, celui, à coup sûr, qu'elle a le mieux payé, tandis qu'elle s'est fait payer l'alliance par les autres : « Le trésor public est dans l'impossibilité de faire les moindres avances. Les alliés de la France sont sans ressources, sans disposition et sans intérêt pour la secourir. Les Français sont haïs en Hollande. La Suisse n'est pas encore tranquille. » Bonaparte s'attire la guerre parce qu'il ne se contente pas d'être le premier sur le continent et le second sur mer. « Telle est l'opinion que portent sur l'affaire du moment les hommes qui ne laissent s'en imposer ni par les formes illék gales que donne à sa conduite diplomatique le ministèrèî anglais, ni par les récriminaiioiis in^éfutahles qu'y oppose let gouvernement français. »
C'est donc, et de Taveu des partisans mêmes des Anglais!» une guerre préventive, une guerre comme celle qu'ils ont* faite à Louis XV en 1755, et que Frédéric a engagée en 1756& contre la France et l'Autriche. Mais, forts de ces précédent» qui leur ont rapporté la paix de Paris, en 1763, la vraie paix» anglaise ; se sentant soutenus à Pétersbourg, à Berlin, à Vienne* à la Haye, même à Madrid, à Paris enfin par le gouvernement presque entier du Consul, par sa famille, par l'armée, parce* qu'ils croient l'opinion; voyant Bonaparte blâmé, espionné, aesservi sinon encore trahi, au sens propre du mot; convaincus qu'un échec le perdra, que la guerre ébranlera sor pouvoir si elle ne le renverse ; sûrs enfin que cettr guerre leu) procurera les bénéfices que la paix leur refuse, le monopole di commerce et la suprématie des mers, les Anglais pm^ ;8ent leur
sommations, et, puisqu'ils le croient facile, entreprennent d'intimider la France, d'humilier et de déconcerter Bonaparte. Le l" mai était le jour de la réception ordinaire des diplomates. Whitworth s'abstint d'y paraître. On raconta qu'il faisait ses malles. Bonaparte aurait désiré le retenir : si Whitworth retardait son départ, des ouvertures étaient encore possibles. Il le dit à Markof, ajoutant toutefois : « L'Angleterre en agit avec la France comme si c'était une puissance du dernier ordre. » Et à Lucchesini : « Le cabinet de Saint- James a pris le ton et les allures qui lui réussirent pendant les négociations du traité d'Utrecht. Pour calmer ses inquiétudes, il faudrait admettre de nouveau un commissaire anglais à Dunkerque et à Boulogne, combler les ports de la France et brûler tous les ateliers de ses manufactures; il faut supposer aux Français une âme de boue et point de sang dans les veines pour les traiter de la sorte... »
Puis, les diplomates s'étant retirés, Bonaparte retint les sénateurs, les conseillers d'État. Il les harangue avec véhémence : « Les ministres anglais veulent nous faire sauter le fossé, et nous le sauterons... L'indépendance des États marche avant la liberté, avant la prospérité du commerce et de l'industrie... Admettre une modification au traité d'Amiens, c'est le premier anneau de la chaîne... « Accorder Malte, c'est l'asservissement complet, le traité de 1786 aggravé, le droit de visite! « Nous avons acquis une assez grande étendue de côtes pour nous rendre redoutables ; ftous ajouterons encore à cette étendue; nous formerons un système de côtes plus complet, et l'Angleterre finira par pleurer en larmes de sang la guerre qu'elle aura entreprise. » C'était le blocus, c'est-à-dire le retour à la politique formidable du Comité de salut public, la guerre sans fin, les assignats! Tout ce qui s'était placé, classé, installé, enrichi dans la Révolution, consolidé dans le Consulat; tout ce qui se igurait aussi que, pour gagner l'Angleterre à la paix française, d suffisait de lui abandonner Malte, que la France n'avait pas m défendre, et l'Egypte que la France avait dû évacuer, se
remit de plus belle en campagne pour retenir Whitworth.
Cet ambassadeur avait réclamé ses passeports pour le 2 mai. Talleyrand le traîne jusqu'au soir et, au lieu de passeports, lui envoie une note, raccrochant la procédure : avant de répondre à Vultimaium et de rompre la paix d'Amiens, la France doit consulter l'Espagne et la Hollande, ses alliées, qui ont signé avec elle au traité; la Russie, la Prusse, l'Autriche, ses amies, qui ont garanti la restitution de Malte aux chevaliers. Le 3 mai, à minuit, Whitworth attendait toujours ses passeports. Il veillait, causant avec ses secrétaires et quelques personnes. Un domestique annonce que Ton demande Huber, qui était là. Huber sort et trouve Malouet avec Regnaud, dépéchés par Joseph : ils offrent de remettre Malte, en dépôt, à la Russie. Huber rapporte leurs paroles à Whitworth qui répond : « L'Angleterre désire Malte pour sa propre sécurité, et non pour la donner à quelque autre puissance, si amie qu'elle soit. Cette proposition ne justifie pas la plus légère désobéissance aux ordres de Sa Majesté. » Les visiteurs nocturnes se retirent, décontenancés. Le 4, Talleyrand invite Whitworth à une conférence, il offre la remise de Malte à l'une des trois puissances garantes, et il demande que Whitworth en réfère à Londres. Whitworth refuse; mais, voyant que l'on recule, insiste pour la cession de Malte à l'Angleterre pour dix années. Talleyrand y consent, et Whitworth promet d'envoyer un courrier à Londres. La promesse faite, il se la reproche. Il confie ses scrupules à Markof. Ce Russe lui répond que l'ouverture de Talleyrand « tend visiblement à déjouer le but que se proposait la cour de Londres » ; c'est un témoignage de plus (i de rhésitation du premier Consul, suite naturelle du désir qu'il a d'éviter la guerre de ce moment-ci » . Whitworth, cependant, envoie son courrier.
Bonaparte a donné le mot d'ordre, et, quoi qu'ils en pensent au fond, ses ministres, ses agents le répètent. Il n'est question que du blocus. « Il n'y a qu'une voix en France sur la nécessité de fermer à l'Angleterre tous les ports du continent de l'Europe et toutes communications avec le commerce de
ces pays. Le système favori du premier Consul, écrit Lucchesini, est l'exclusion de toute autre puissance que la France du commerce étranger et de Tindustrie nationale. » La réponse de l'Angleterre arrive le 9, à Whitworth, qui la communique aussitôt à Joseph Bonaparte : l'Angleterre maintient son ultimatum : refus de confier Malte à la Russie ; l'Angleterre conservera cette île jusqu'à ce que Lampedusa lui soit remise et soit fortifiée ; évacuation de la Suisse et de la Hollande ; indemnité au roi de Sardaigne. Joseph rapporte, de mémoire, cette réponse à Bonaparte. Whitworth demande à Talleyrand une audience pour le 10. Point de réponse. Il envoie Vultimatum ipar un secrétaire : Talleyrand est absent. Le secrétaire remet le pli à Durant. A quatre heures, Whitworth, impatienté, se :*end au ministère. Talleyrand est à la campagne; on ignore Uuand il rentrera. De retour à l'ambassade, Whitworth y »"eçoit, non décacheté, le pli remis à Durant. Durant demande Ml faut l'envoyer à Talleyrand, à la campagne. Sur quoi, A^hitworth écrit à ce ministre, atteint si soudainement de fauvaisie bucolique et d'humeur printanière, qu'il se mettra en oute le jeudi 12 au matin, si d'ici làa la négociation n'est pas erminée favorablement » .
Le 11, Talleyrand, rendu à la vie citadine, reçoit tour à
3ur Whitworth qui lui remet Vidtùnaium, et Markof qui offre
i médiation du tsar. Bonaparte rassemble un conseil privé :
îs deux consuls, les ministres de la guerre, des affaires
trangères, de la marine, et Joseph Bonaparte. Il s'emporte
Dntre Vultimatum. Talleyrand et Joseph parlent pour la paix.
les invective. Berthier, en bon militaire, et Decrès qui,
ayant point de vaisseaux ni de marins, doit payer de paroles,
>utiennent le Consul en criant plus fort que lui. Yt' ultimatum
t repoussé, les passeports sont signés et, après avoir vu
»seph, qui le prie de ne s'en aller ni vite ni loin, Whitworth
irt, dans la nuit du 12 au 13, pour Chantilly, où il s'ar-
te.
Bonaparte voudrait se renseigner sur la médiation russe. Le \T prendrait-il Malte en dépôt? Mais les événements le
pressent. Il fait rédi(}er, tandis que Talleyrand s'en explique avec Markof, un mémorandum destiné à rejeter tous les torts de la rupture sur l'Angleterre. Il ordonne l'embargo sur les navires anglais dans les ports de la Hollande, de la Toscane, de la Ligurie. Le Moniicur^ le 14, annonce le départ de l'ambassadeur d'Angleterre, et une communication extraoj dinaire au Sénat et au Corps législatif. Puis la convocation est contremandée. Whitworth, qui s'est acheminé doucement jusqu'à Breteuil, y reçoit une note, datée du 13 mai, dernière concession : Malte aux Anglais pour dix ans, et, durant ces dix années, occupation d'Otrante et de Tarente par les Français. En même temps, des lettres d'Huber, des avis de Regnaud, ce billet de Joseph : « Rien n'est encore désespéré... Quelque résolu que l'on soit à la guerre, on désire toutefois la paix, plus qu'on ne l'espère. » Whitworth envoie le tout à Londres, et continue sa route, sans se hâter.
Mais Bonaparte est au bout de sa patience. Les petîtest manœuvres des pacifiques lui paraissent désormais oiseuses et-* compromettantes. Il réunit le Conseil d'État, informe les grands corps de l'État des négociations, reçoit les adulations optimistes de Fontanes, ce Barère académique du nouveau*^ régime : « Un grand peuple est capable de tout avec un granc homme! » Joseph, désappointé, repart pour Mortefontaine. Talleyrand dit à Huber : « Je vous répète que nous voulons h paix, que nous la voulons plus que jamais; que, si elle nou.' échappe, ce sera par le simple effet du peu de ménagement! que vous avez pour l'amour-propre du premier Consul. . . 11 n< peut pas souffrir de se voir dicter sur tout, et il répète san: cesse que l'Angleterre le traite comme une g^arnison qu» demanderait à capituler... Ce sera l'amour-propre blessé qu décidera la guerre. Car, pour le fond, il est impossible de n pas s'entendre, et nous nous entendrons... » Vains propos qu le Suisse Huber prise à leur néant. Whitworth est parti, 1 rupture est consommée, l'honnête courtier change de ton « Que signifie ce langage, à présent que vous avez laissé part] milord Whitworth ? Qu'est-ce que cet enfantillage du Gonsi
qui demande des bonbons pour ne pas mettre l'Europe en feu? J'ai laissé lord Whitworth déçroûté, jusqu'à satiété, de procédés si peu analogues aux siens et qui annoncent simplement le désir de gagner du temps. — Gagner du temps! » s'écrie Talleyrand; et, ingénument « Pour quel objet? — Mais je ne le comprends pas trop, je l'avoue, à moins que vous ne vous flattiez que l'Angleterre vous donnerait le temps de voir rentrer votre escadre de Saint-Domingue. »
« J'ai été poussé à bout » , écrit Bonaparte au Pape, le 17 mai. Le 19, on apprend que les deux ambassadeurs ont passé le détroit, Andréossy revenant de Londres; Whitworth, de Paris. Le 21, le Moniteur publie un message du Consul aux corps de l'État et des pièces de la nérociation. Puis, apprenant que , même avant que la guerre soit officiellement déclarée, des bâtiments français ont été, dès le 20 mai, capturés, dans la baie d'Audierne, par des navires anglais; en outre, que l'embargo a été mis en Anglerre sur des navires français et que des lettres de marque seront données, le 26 mai, Bonaparte commande, le 22, de mettre, en France et dans la République italienne, l'embargo sur les marchandises anglaises ; des lettres de marque seront données, les corsaires sont invités à courir sus aux navires anglais; tous les Anglais de dix-huit à soixante ans qui se trouvent en France sont prisonniers de guerre.
Paris ne manifesta point. Il y eut seulement quelques murmures dans le peuple des Halles. Les gendarmes faisaient peur; on n'osait blâmer. Mais on n'approuvait point, et la police dut déployer un zèle extraordinaire pour provoquer quelques apparences de démonstrations favorables. La masse des Français demeurait, par tradition, hostile aux Anglais, les jugeant jaloux et acharnés contre la prospérité de la France; elle se laissait assez docilement entraîner à la guerre, comme en 1797, après Gampo-Formio, pour en finir. Mais, en finirait-on jamais? Et, pour réduire l'Angleterre à capitulation, n'était-ce pas, comme en 1799, la guerre continentale qui allait recommencer?
A Londres, les passions se débordèrent violemment, belliqueuses, orgueilleuses, intéressées.
Le 16 mai, le roi annonça la rupture; il déclara l'embarg^o," les lettres de marque. Ni consternation, ni même inquiétude; c'est une affaire, une immense opération de commerce, à coups de canon, la lutte pour la vie qui se continue en lutte pour la suprématie. Les politiques reprochent au cabinet sa trop longue condescendance : il s'est prêté trop complaisamment au jeu des Français. « C'est un fait acquis, note Malmesbury ; Bonaparte souhaite encore ardemment la paix, il redoute la guerre, et j'ai le pressentiment qu'aujourd'hui encore, 17 mai, à neuf heures du matin, il consentira à toutes nos propositions et que, pour le moment, nous allons ajourner la guerre, remise, mais non perdue. » Whitworth arrive; il raconte que la France n'est pas prête ; elle aurait cédé sur Malte si l'Angleterre y avait mis quelque obligeance. Il témoigne du désarroi où la mort du premier Consul jetterait la République : le 10 mai, Bonaparte est tombé de sa voiture, on l'a cru en péril; Lucien a rassemblé ses fidèles, on a délibéré; ils étaient une cinquantaine; vingt à vingt-cinq se prononcèrent pour une candidature de Lucien; dix à douze pour un prince étranger, le reste pour Cambacérès... L'anarchie des factions, l'incapacité des gouvernants, un Directoire très probablement, un triumvirat de généraux peut-être, désiré par les militaires qui se donneraient licence, voilà la perspective du lendemain de cette mort, tant souhaitée. Un Directoire, ce serait le salut, et aussi la revanche de l'Europe : remonter de Lunéville, conclu, au congrès de Rastadt, dissous, le Rhin menacé, ritalie en feu, la Suisse envahie, une descente en Hollande...
Le 23 mai, en réponse à un message de la couronne, aux Lords, Stanhope exprima le regret que le cabinet n'eût pas