CHAPITRE PREMIER
l'europe et la rupture de la paix
La guerre ne fut une surprise pour personne en Europe, et soit pour s'y eng^ager, soit pour s'y laisser entraîner, chaque État n'eut qu'à continuer la politique qu'il suivait depuis la paix; mais la guerre était prématurée pour tout le monde, on n'y était pas prêt : d'où la continuation des manœuvres diplomatiques, qui occupent plus d'une année. Les faits s'y déroulent avec quelque monotonie. C'est, de la part de Bonaparte, les préparatifs d'une sortie formidable, la recherche de diversions à longue portée; delà part de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche un mouvement tournant, un investissement progressif de la France. L'intérêt de cette période est de faire voir, par quelques épisodes saillants, la permanence de la coalition qui a menacé la France en 1793 et en 1798 ; qui la menacera en 1805, en 1809, en 1813, se reproduisant sans cesse, jusqu'à la catastrophe, tout dépendant toujours du génie d'un homme, de la ténacité d'une armée, d'une journée de bataille.
L'Angleterre porta les premiers coups, frappa les alliés de la France, saisit les bâtiments hollandais, menaça les Espa-
gnols et se mit en quête d'alliés. Avant tout, la Russie*. L'amiral Waren, envoyé anglais à Pétersbourg, fut chargé de démontrer aux Russes que « Malte devait rester pour toujours à la Grande-Bretagne, comme nécessaire à son commerce, à la sécurité de ses possessions indiennes et à son rapprochement avec le sud de l'Europe » . Malte n'est pas moins nécessaire « au bonheur de Tltalie, à l'indépendance de la Méditerranée et du Levant » . Haw^kesbury le déclare à Simon Woronzof, en juin, et il ajoute ^ : « Si la France refuse cette île à l'Angleterre, si l'Angleterre s'obstine à la garder, c'est que si les Français reprennent jamais leurs vues d'usurpation sur rÉgypte et la Syrie, Malte est sur la route, et, de Malte, une escadre anglaise pourra facilement les arrêter. Cette ile, entre les mains des Anglais, protégera l'Egypte, la Syrie, la Morée, l'Archipel, l'Italie méridionale et la Méditerranée entière des tentatives françaises. » Que ne protégera-t-elle pas?
Cette ouverture à la Russie se faisait à propos ; Alexandre se trouvait d'humeur et en condition de l'accueillir. Il avait essayé de gouverner selon ses rêves et avec ses amis; il avait connu, peu à peu, les assassins de Paul et les avait écartés du gouvernement. Mais ses nouveaux ministres ne furent que des prête-noms : ce fut le conseil secret, le comité des confidents, le « Comité de salut public » , comme il l'appelait, qui réellement exerça le pouvoir, travaillant directement avec l'Empereur*. Les quatre : Adam Czartoryski, Novossiltsof, Kotchoubey, Strogonof. Czartoryski, très politique, né diplomate, ignore la Russie, Te^time peu, et tire tout vers les fiifaires étrangères : c'est le chemin de la Pologne, la pensée directrice et maîtresse de toute sa vie. Kotchoubey avait
• Lefebvre, t. II, chap. vu et chap. viii. — Oncken, t. II, liv VI, chap. i.
* Rapport de Woronzof, 24 juin 1803. Martens, t. XI, p. 74.
' Mémoires de Czartoi-isky , — Bernhardi, Rambaud; lettres de Woronzof et
Je l^ostopdiine; Revue historique, t. XXXII: article sur le livre de Pypine:
le Mmrrement dans /a société russe sous Alexandre P^ — Le Grand-duc Nicolas
ERrssiE, Strogonof; Texte, en français, des procès-verbaux des conférences avec
lEmpereur, avril 1801, et du comité de réformes, juin 1801-novembre 1803.