‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 82 sur 122 · PREMIERS NOEUDS DE COALITION · texte numérisé non relu

PREMIERS NOEUDS DE COALITION

étudié à liOndres et à Genève : de l'acquis européen, de belles manières; doux, pratique en affaires, il manquait de connaissances. Strof^onof avait passé par Genève et Paris et reçu les leçons de Tex-montagnard Romme. Le plus habile des quatre, Novossiltsof, ancien officier, avait séjourné en Ang^leterre et en était revenu ang^lomane. Les jaloux le raillaient : «le grand homme, l'homme universel, le génie à toutes sauces. » Il agitait de vastes projets, toute une refonte de la législation, un code russe, et il annonça longtemps une grande carrière qu'il n'accomplit jamais. Tous les quatre consiîtuants dans l'âme, têtes à principes et à déclarations de droits. Ils se proposaient, rapporte l'un d'eux, d'aider l'Empereur dans un travail systématique « pour réformer l'édifice informe du gouvernement de l'empire » , « mettre un frein au despotisme de notre gouvernement « , couronner l'ouvrage par une Constitution réglée d'après le véritable esprit de la nation. Ils tinrent des conférences avec procèsverbaux, rédigèrent des mémoires, opérèrent des réformes : la suppression des peines corporelles pour les nobles, l'adoucissement de la servitude pour le bas peuple; l'Empereur promit de ne plus distribuer d' « âmes » ; on parla même de tolérance religieuse. On essaya de transformer le sénat russe, orps purement judiciaire, en une assemblée qui tiendrait à i fois de l'ancien Parlement de Paris, de la Chambre des ords et du Conseil d'État de Bonaparte. Mais comme le Sénat tait incapable de donner une impulsion, même de la recevoir, rien n'en sortit, tout juste l'obéissance. Les ministres eçurent des attributions définies et distinctes. On créa un iiiinistère de l'instruction publique, ce qui était, à soi seul, l'ouverture d'un monde.

Pour les vieux Russes, c'était un abîme. Ils blâmaient, le lergé surtout, ces réformes imitées de l'étranger, effets « des funestes lumières » , disait Rostopchine; ils reprochaient •\ l'Empereur ses penchants, ses propos « républicains » , son dédain affecté pour l'antique gâchis national, ses amitiés avec des francs-maçons avérés, sa religiosité sans dogmes, presque

304 L'EUROPE ET LA RUPTURE DE Là PAIX. — 1808.

sans pratiques; ils Taccusaient de ne point saluer les icônes, d'éviter les génuflexions et les sig^nes de croix, et ces éternels prophètes du passé opposaient à sa frivolité, à son libertina(}e, l'exemple de son illustre grand'mère, l'amie de Voltaire, de d'Alembert, de Diderot! Les mag^nats cabalaient contre les étrang^ers, qui captaient toute la faveur et occupaient les places : le Polonais Gzartoryski; les Français : Richelieu, Saint-Priest, Langeron ; et toute la tribu des Allemands des provinces baltiques. Ils dénoncent l'esprit perturbateur et révolutionnaire de la jeunesse « pire que la française » , « la société infernale de la jeunesse de Pétersbourg^ » ; des fils adoptifs de Robespierre et de Danton; qui pis est, des admirateurs de Bonaparte! « Vous serez atterré en arrivante Pétersbourg^» , écrivait Rostopchine. Et il concluait : « Excepté les poHssons... on ne rencontre que des mécontents ^ »

« L'Empereur, mandait Joseph de Maistre, représentant du roi dépossédé de Piémont, n'a que deux idées : paix et économie... Toutes les nations ne peuvent pas supporter toutes les vertus. » Celles-là n'étaient point dans les traditions de la Russie. Donc, au bout de deux ans de règ^ne, Alexandre devint parfaitement impopulaire. Ni l'org^ueil national, ni l'avidité des g^rands, ni la turbulence de tous ne trouvaient leur compte à ce g^ouvernement de sensibles philanthropes. « Il se forme, avait écrit un agent français, un parti autour de Constantin... Il pourrait bien encore arriver une révolution en Russie, m On colportait ce mot de Markof, à propos de la politique étrangère : « L'Empereur a son opinion et les Russes ont la leur. » Alexandre n'avait pas seulement le goût de la popularité, il en avait la coquetterie. Il flaira le péril. La lenteur, l'insuccès de ses réformes le découragèrent. Il ne renonça point à ses « belles idées » , mais il les relégua : ce fut, comme pour Louis XVI, son atelier de serrurerie, sa forge secrète; ce devint surtout un instrument de prestige, un moyen de séduction à l'égard des Français.

' Lettres de Rostopchine à Woronzof, septembre 1803. Voyez dans la Guerre et la Paix, première partie : Pierre Bésoukhof ,

Page 1