‹ L'Europe et la revolution francaise (volume 2)Chapitre 1 sur 103 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le ressort de la grande armée était faussé ^ L'hiver ne s'annonçait pas encore que, débandée, elle s'éparpillait déjà. |

L'avarice, du haut en bas, détruisait la discipline. On ne pensait qu'à garder son butin et ses provisions. Brusquement, le à 4 novembre, la neige tomba, puis, le 6, le froid prit^ subit et intense. Napoléon se trouvait ce jour-là non loin de Smo- § lensk, à Dorogobuje. Il y reçut le premier avis de la conspira-

* Pour l'ensemble de ce volume : Archives des Affaires étrangères ; Corres' pondance de Napoléon; supplément par Lecestrb; Publications de la Société d'histoire de Russie ; Hansard^ Parliamentary History. Correspondances publiées par Ducasse, Baiileu, les Archives Woronzof, Stern. Mémoires et correspond dances de Talleyrand, Metternich, Pasquier, Castlereagh, Nesselrode.

Ouvrages de : Fain, Bignon, Thiers, Ernouf, Lefebvre, de Marteks : Traités de la Russie^ Ras&b, Duncker, Ouckem, Pertz, Cayaicnac, Fourmer, Arneth, Bir^iuardi.

t DÉFECTION DE LA PRUSSE ET DE L'AUTRICHE. — 1812.

lion de Mallet. L'émotion qu'il en ressentit fut profonde. Paris ne connaissait point encore le g[rand échec; rien ne faisait soupçonner en France que la retraite tournait au désastre; et cependant, au seul bruit de la mort de l'empereur, tout l'échafaudag^e si savamment lié de l'empire avait menacé de s'écrouler. Dès lors, la résolution de hâter son retour s'arrête dans son esprit; dès lors aussi la préoccupation de montrer qu'il est vivant, alerte, et l'importance donnée dans les bulletins à «a santé. Cependant, il différa, pour retenir ce qui subsistait d'armée; il s'exposait même, sans nécessité militaire, et rien que pour relever le moral. Mais tout sombrait. L'inhumanité montait avec la misère et le désespoir; l'égoïsme devenait féroce. Plus de prestige, plus de grades, c'est la lutte pour la vie dans toute son horreur. Ney commande l'arrière-garde, en combattant, le fusil à la main, comme en Thiver de 1793. Les soldats lui obéissent non parce qu'il est maréchal et duc — qu'est un maréchal sans chevaux, sans escorte, sans conseils de guerre, les bottes boueuses, la tête affublée d'un foulard sous le chapeau déformé? — On lui obéit parce qu'il se révèle chef, du droit de sa valeur. Il fut la conscience et l'honneur dominant cette foule inconsciente et stupéfaite qui rampait sur la neige.

Aux bords de la Bérésina, vers le 22 novembre, il y eut dégel et débâcle, l'abîme de la boue, l'empoisonnement du marécage, pire encore que le froid. Les ponts restèrent longtemps libres. Les troupeaux d'hommes, harassés, se couchaient, refusant d'aller plus loin ; puis, à l'approche des Russes, ils voulurent passer tous à la fois, se bousculèrent, se jetèrent dans l'eau qui charriait, rompirent les ponts.

Napoléon, jusque-là, dans ses lettres, avait dissimulé : quelques mots seulement, brefs et imprécis. Devant cette déroute hideuse, il avoua. « L'armée est nombreuse, mais débandée d'une manière affreuse. Il faut quinze jours pour la remettre aux drapeaux; et quinze jours, où pourrait-on les avoir?... Peut-être cette armée ne pourra-t-elle se rallier

Page 1