‹ L'Europe et la revolution francaise (volume 2)Chapitre 2 sur 103 · CATASTROPHE DE LA GRANDE ARMEE · texte numérisé non relu

CATASTROPHE DE LA GRANDE ARMEE

que derrière le Niémen... 1! est possible que jecroie ma présence à Paris nécessaire... Je désire bien qu'il n'y ait à Vilna aucun agent étranger. L'armée n'est pas belle à montrer... Il y a quinze jours que je n'ai reçu aucune estafette et que je suis dans l'absence de tout *... » Dix-huit courriers manquaient. Il les trouva, pour la plupart, le 2 décembre. Ils lui apportaient les détails de l'affaire Mallet et les nouvelles d'Espagne, toujours au pire. Il écrivit en hâte et partout, envoya Montesquiou à Paris, sans débrider. Au passage cet officier fera mettre dans toutes les gazettes de la Prusse et de la Confédération la a victoire de la Bérésina : 8 drapeaux, 6,000 prisonniers, 12 pièces de canon, » puis, il donnera à Paris, à l'impératrice, « des détails sur la bonne santé de l'empereur et sur l'état de l'armée ' » . Le XXIX* Bulletin^ du 3 décembre, se termine par ces mots : » La santé de Sa Majesté n'a jamais été meilleure. » A Maret : « Nous sommes affamés! »

Les lettres de Paris ne lui laissaient plus de doute : il lui fallait revenir, précéder la révélation sinistre y préparer par gradation les esprits, supprimer toutes réflexions par sa présence, secouer tout l'empire par son énergie. Le 5 décembre, il quitta l'armée dans le plus grand secret et partit en traîneau pour Vilna. Ainsi, treize ans auparavant, il abandonnait son armée d'Egypte ; mais alors il courait en France pour y réparer les désastres encourus par autrui ; il y arrivait comme l'espérance. Cette fois, le désastre le frappait en son <Kuvre propre ; il laissait derrière lui le désespoir, il semait l'inquiétude sous ses pas, il apportait la stupeur et le découragement.

Cependant, à Vilna, Maret, s'évertuait à faire bonne figure, officielle au milieu des diplomates en quête de nouvelles, des agents propagateurs de mauvais propos, des espions de toute sorte, et les plus dangereux, parce qu'ils étaient inévi-

' A Maret, 29 novembre 1812.

^ Molodetcbaa, 2 décembre 1812. Montesquiou partit le 3, à la pointe du jour.

tables, les officiers en observation des états-majors alliés d'Autriche et de Prusse. Les courriers de Varsovie dénonçaient Fattitude louche des Autrichiens : Schwarzenberg^^ qui commandait le corps auxiliaire, ménageait les Russes, ménageait encore davantage ses propres troupes. C'était le jeu de 1809 qui recommençait, renversé. De la frontière prussienne, on mandait que Prussiens et Russes, au lieu de se battre, se rapprochaient, échangeaient des émissaires.

Maret apprit, le 28 octobre, l'évacuation de Moscou. Faute de bulletins de victoires, il donnait des fêtes. On dansa prodigieusement durant tout l'empire : dans la Prusse envahie, dans l'Autriche vaincue, dans l'Espagne en feu, à Varsovie, à Vilna même. On dansait chez le commissaire impérial Bignon le 28 novembre ; Maret, tout alarmé qu'il était, fit acte de présence. Brusquement, sur un mot qu'on lui dit, il disparut. Un Polonais, le comte Abranowics, chez qui logeait Bignon, revenait, racontant la vérité sur le passage de la Bérésina. La fête s'arrêta, les danses cessèrent; colloques à voix basse, cris et pleurs de femmes; chacun s'évada, tremblant pour les siens, pour sa patrie.

Le 10 décembre. Napoléon arrivait à Varsovie, où la nouvelle du malheur l'avait devancé. Il trouva le gouvernement dans le désarroi, les Polonais dans le désespoir. Le 11, de Kutno, il écrivit à Maret, qu'il laissait pour couvrir la retraite politique, de notifier son départ aux diplomates et de les inviter à regagner Paris. Une ligne indique qu'il pensait à négocier avec Vienne : « Il faut que l'Autriche ait un ministre capable à Paris. » Le 14, il demande, de Dresde, à l'empereur son beau-père de porter le corps auxiliaire autrichien à 60,000 hommes, et au roi de Prusse d'élever le sien à 30,000 hommes. Il lui dépêche M. de Narbonne, mission de contenance et aussi d'insinuation : un mariage entre le prince royal et une princesse Bonaparte.

Ce qui subsistait de l'armée s'écoulait, calamiteux. On vit arriver, comme un flot mourant, à Vilna, « une espèce de cohue semblable à une légion de réprouvés » . Un officier

Page 1