LA REPONSE DE NAPOLEON
et sans mission ; qu'il importerait donc d'en obtenir la confirmation par écrit, ce que les alliés accorderaient aisément, s'ils étaient sincères. 11 ne pensa point — et il voyait juste — que les paroles rapportées par Saint-Aig^nan constituassent un ultimatum à accepter ou repousser par oui ou par non ; il y vit une suggestion officieuse en vue de pourparlers à reprendre, à rouvrir, et l'indication d'une base de préliminaires à étendre ou à restreindre ; or, sous ce rapport la guerre pouvait le servir, aussi bien que les alliés. Il se borna donc à annoncer simplement l'envoi d'un plénipotentiaire. Selon le vœu des alliés, il désigna Caulaincourt ' ; ce qui marquait un désir de conciliation. Il se réserva de s'expliquer ultérieurement sur les bases^ selon la réponse que feraient les alliés et selon la tournure que prendraient les événements militaires. Il raisonnait avec prudence ; mais il comptait sans l'astuce de Metternich et les échos que ce ministres s'était ménagés dans Paris. Napoléon ne négociait qu'en vue des alliés et des réalités de la guerre; Metternich n'opérait qu'en vue du public et de l'opinion à Paris, et il avait touché juste.
Saint-Aignan était fort répandu dans Paris ; son beau-frère Caulaincourt davantage encore. Us se rencontraient chez Mme de Coigny, chez Mme de Yaudémont, qui donnait à diner chaque semaine; où l'on se retrouvait tous les soirs, avec Mme de Laval, avec Pasquier, Mole, Dalberg, La Valette, Vitrolles, qui savait écouter et entendre, nombre d'amis, confidents ou affidés de Talleyrand, enfin » un comte de S., ancien envoyé de Perse à la cour de France, Piémontais par sa mère, c. . . allemand par sa femme. Anglais par ses alliances, Russe par une cousine, Français par conquête et espion par goût, état et habitude ' » . « 11 y eut, raconte Pasquier, des indiscrétions volontaires, calculées, et on connut bientôt dans Paris les propositions dont M. de Saint-Aignan avait été porteur. » Metternich avait dit à Saint-Aignan : a M. le duc de Yicence sait qu'il y a entre nous, sous le sceau du secret,
* EaoouF, ch. Lxv. Notes de Maret.
' Mémoires de Mme de Coigny, Etienne Laht.
tn LA CHUTE DU GRAND EMPIRE. — 1818.
un écrit qui pourrait faire conclure la paix en soixante heures » . Tout Paris fut bientôt dans ce secret-là et sut que tt quelques heures ont tout fait perdre à Prague ■ » , et quelle paix : non seulement les limites^ mais la Westphalie, Ber;;^, la Hollande, Tltalie, enfin tout ce qui n'était pas spécifié dans Tultimatum du 8 août ! Maintenant après tant de désastres, Saint^Aignan apporte encore la paix tant désirée, la « paix des limites » , celle dont Napoléon n'a pas su se contenter, et que la France regrette toujours. Personne ne douta ni de la sincérité des alliés, ni de Tauthenticité des propositions; Saint- Aignan en avait été « formellement chargé par M. de Metternich et M. de Nesselrode » ; L'Angleterre a déclarait qu'elle était disposée aux plus grands sacrifices... pour conclure une paix qui serait fondée sur ces bases » ! « Elle possède beaucoup, mais elle rendrait à pleines mains '! »
Des bases! Les bases de Francfort l Ces mots sont désormais dans toutes les bouches. Ces bases sont certaines, car elles sont raisonnables, car les limites sont imprescriptibles, tous les gouvernements le déclarent depuis 1795, tout le monde le croit aveuglément. Chacun parle comme s'il avait vu le parchemin merveilleux où il suffisait d'apposer une signature pour mettre fin à tous les maux de la France et de l'Europe et réparer d'un trait de plume la double faute qu'il était devenu classique de reprocher à Napoléon : avoir rompu la paix d'Amiens, ne s'être pas arrêté après Austerlitz. « Le désir de le voir les accepter [ces bases] fut universel, rapporte Pasquier, et il se forma dans le palais, dans la ville, dans le conseil une sorte de ligue pour pousser Napoléon dans cette voie de salut. M. le duc de Vicence en était l'àme et M. de Talleyrand n'y était point étranger. » Le ministre du trésor, Mollien; celui de la police, Savary a étaient des plus prononcés pour une acceptation prompte et franche » . Berthier et « jpresque tous les aides de camp pensaient de même » . La Valette y tra-
' CanlaÎDCoort à d*Haatenve, 8 m«n 1814. — Cf. ci-deMas p. i 17, 185, 188, 170. ' Mémoires de Pasquier, t. II, p. 104. — THtBBS» t. XVII, p. 48 et •«▼• D'Hausoiitillb, Mélanges, p. It5.
LA RÉPONSE DE NAPOLÉON. — 1813. 2t3
Taillait par le cabinet noir, Pasquier en avertissait Tempereur par les bulletins de a ce qui se disait dans Paris » .
Ce fut un tollé g^énéral contre Maret que Ton accusait d'être Fauteur de la réponse malheureuse du 16 novembre. Gaulaincourt, «éclairé par les conférences de Prag^ue sur les véritables dispositions des alliés, et très exactement informé par son beau-frère, M. de Saint-Aignan, n'hésitait pas à regarder les dernières propositions comme un ultimatum sur lequel il était indispensable de s'expliquer franchement, si on ne voulait pas que la négociation fût rompue ' . » Et tout Paris le répétait après lui, Napoléon finit par s'inquiéter d'une désapprobation si générale ; il sacrifia Maret et le remplaça aux affaires étrangères par Gaulaincourt. En même temps Daru quitta la secrétairerie d'État pour prendre l'administration de la guerre.
La lettre de Maret, que Metternich reçut le 25 novembre, lui fournit l'occasion de perpétuer l'équivoque et de mettre !)apoléon en échec devant l'opinion, sans s'engager lui-même à rien. Il répondit à Maret qu'avant d'accepter un congrès, les alliés désiraient avoir a la certitude que Napoléon admettait les bases générales et sommaires que j'ai indiquées dans mon entretien avec le baron de Saint- Aignan. n II évita, d'ailleurs, de les spécifier, ce que précisément Napoléon voulait obtenir de lui; les mots « bases générales et sommaires n trahissaient l'intention de découvrir d'autres exigences, plus particulières et plus détaillées, dans la négociation ; les termes « indiquées dans mon entretien avec le baron de Saint-Aignan » ramenaient les feintes ouvertures à leur véritable caractère, n'y ajoutaient aucune garantie officielle, encore moins aucune garantie collective.
Cette lettre fut remise à Gaulaincourt. Il y répondit, le 2 décembre. C'était, en principe, Tadhésionà une paix fondée sur l'équilibre de l'Europe et — Napoléon insistait sur ce que Metternich laissait dans l'équivoque — « sur la reconnaissance de l'intégrité de toutes les nations dans leurs limites
> Pasquibb, t. II, p. 108.
2t4 LA CHUTE DU GRAND EMPIRE. — 1813.
naturelles » , et, en particulier, « aux bases générales et sommaires qui ont été communiquées à M. de Saint-Aignan n .
Metternich se croyait désormais sûr de Topinion à Paris. Il avait pour lui la crédulité, peut-être la confiance, du nouveau ministre de Napoléon. Il fit approuver, le 4 décembre, une déclaration destinée par les souverains à faire connaître au peuple français les vues des alliés au moment où ils se disposaient à passer le Rhin, qu'ils feignaient du vouloir assigner comme limite à la France. C'est un ouvrage qu'il considère, à juste titre, comme un de ses chefs-d'œuvre. Dans cette pièce, la seule qui engageât les alliés, il se garda bien de reproduire — Alexandre d'ailleurs ne l'eût point permis, ni Aberdeen — la phrase de Saint-Aignan :
Que les souverains alliés étaient unanimement d'accord sur la puissance et la prépondérance que la France doit conserver dans son intégrité et en se renfermant dans ses limites naturelles, qui sont le Rhin, les Alpes et les Pyrénées.
Les limites naturelles, le Rhin, les Alpes, les Pyrénées s'évanouissent, il ne subsiste que des expressions ambiguës et vagues :
Les puissances alliées ne font point la guerre à la France, maïs à cette prépondérance que, pour le malheur de l'Europe et de la France, l'empereur Napoléon a trop longtemps exercée hors des limites de son empire.
Les souverains désirent que la France soit grande, forte et heureuse...
Les puissances confirment à l'empire français une étendue de ter« ritoire que n'a jamais connue la France sous ses rois...
« Notre but moral est évident, écrit Metternich; nous travaillons pour agir sur l'intérieur de la France. » aNous avons jugé à propos, mande Aberdeen, vu la tournure heureuse des événements, d'abandonner la détermination des frontières : Rhin, Alpes, Pyrénées'. » « Par cette manifestation solen-
' A Cattlereagh, 4 décembre 1813. — Cf. ci-dessnt p. 69-71, 138, iM>-i41. Russie, t. XXXI, Aperçu^ IV* partie. Déclaration de Francfort. — Mettervici, t. I. — Metternich à Hudelist, 6 décembre 1813, Fourhier.