‹ L'Europe et la revolution francaise (volume 2)Chapitre 75 sur 103 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le congrès avait mis Napoléon hors le droit des gens. Â la chambre des communes, un wbig, Graham, le voua à Texécration du genre humain et à la vengeance de TAngleterre. « Le gouvernement français, c'est la guerre, ses armées vivent pour combattre et combattent pour vivre. Leur conslitution a pour essence la guerre, et Tobjet de cette guerre, c'est la conquête de l'Europe. Ce n'était pas une armée, c'était un gouvernement militaire qui était en marche, semblable à ces légions romaines du plus mauvais temps de Rome, ritalique, la Rapace, troupes sans loi, sans frein, sans responsabilité devant Dieu ni devant l'homme... Il a pris possession de la plus grande partie de l'Europe et formé son plan pour conquérir la couronne d'Angleterre. L'Angleterre a fait échec à ses desseins ; d'un coup de trident, elle a bouleversé son empire*. » Les Prussiens réclament la ligne des Vosges, le Néerlandais, la Flandre française; tous les Allemands, la vengeance et la purification de la moderne Babylone, par le pillage cosmopolite des Croates, pandours, cosaques et Prussiens. 11 fallait humilier la France, la traîner dans la cendre, la confondre dans sa honte et la réduire, pour un demi-siècle, à l'impuissance de nuire!

C'est donc, encore une fois, pour l'existence et Tindé-

> 23 mai 1815, traduction de Villemain. Cours de littérature, t. VIII. — Comparez les philippiques de 1800-1803, t. VI, p. 35, 101, 166-169, 206-208, 297.

LA DERNIERE BATAILLE. — 1815. 44a

pendance que va lutter Tannée française, et il semble, à voir les Prussiens avancer par les Pays-Bas, flanqués des ang[Iais de Wellington, les Autrichiens et les Russes arrivant par Test à la rescousse, que l'invasion de 1792 et le déluge de 1799, les grands périls nationaux vont recommencer. Toutefois ce ne fut point par la guerre, cette fois, que la France fut préservée, ni par Thabileté de sa diplomatie : elle le fut seulement par les divisions de ses vainqueurs sur le partage de ses dépouilles, la volonté des plus puissants de rétablir une paix durable et d'en jouir, Timpossibilité d'obtenir cette paix d'un autre gouvernement que celui des Bourbons, et l'impossibilité d'obtenir de ces princes une paix qui, en abaissant leur couronne, eût rendu leur retour odieux au peuple français. La France fut perdue par le plus grand militaire qui eut commandé ses armées, et sauvée par le roi impotent qu'elle avait laissé fuir. Louis XVIII allait exercer entre l'Europe et la France cet arbitrage que les derniers conseillers de la couronne destinaient à Louis XVI et gagner la restauration de son trône par les mêmes services à l'État dont les politiques de 179L pensaient que Louis XVI tirerait la régénération de sa monarchie*. Mais auparavant la France connut une de ses aventures les plus tragiques et endura l'une des plus cruelles invasions qu'elle ait subies.

Lorsqu'il entra en Belgique, le 15 juin 1815, Napoléon comptait frapper un coup brusque et décisif, rompre la coalition avant que les armées ennemies se fussent rejointes, séparer les Anglais des Prussiens, les battre l'un après l'autre, déconcerter les Busses, arrêter les Autrichiens, forcer la victoire et bâcler la paix. Il avait préparé son plan de guerre avec un art supérieur. Il crut tenir la victoire deux fois : le 16 juin, à Ligny; le matin du 18, à Waterloo. Il perdit l'occasion le 16; le 18, il disait encore : a Wellington a jeté les dés, et ils sont pour nous » . Les chances de succès disparurent une à une, la victoire s'échappa par morceaux et la

> Cf. t. II, p. 142, 180.

bataille se tourna en déroute. Ce devait être un recommencement; ce fut la catastrophe de la grande armée, de l'empereur et de Tempire.

Un espion de Wellington compare l'armée reformée par Napoléon à celle de 1792; un historien la montre a plus fougueuse, plus exaltée, plus ardente à combattre qu'aucune autre armée républicaine ou impériale. Jamais Napoléon n'avait eu dans la main un instrument de guerre si redoutable ni si fragile. » Il se faussa dans sa main même et se rompît, sans que ni lui, qui se croyait sûr de ses combinaisons et les voyait se détruire l'une après l'autre, ni ses soldats, qui se donnaient du même élan héroïque qu'aux jours des grands triomphes, pussent comprendre pourquoi la journée ne 6nissait pas comme Austerlitz ou léna.

Les physiciens, pour expliquer les phénomènes de la lumière, du son, de la chaleur, supposent l'existence d'un fluide impondérable où nous vivons comme baignés et dont les vibrations ébranlent nos nerfs. Il faut bien admettre quelque chose d'analogue dans le monde des âmes, dans le monde de l'émotion, de la passion et de l'action humaine : une sorte d'atmosphère qui se modifie incessamment et insensiblement, qui a ses dépressions lourdes et ses envolées de brises vivifiantes, ses calmes et ses tempêtes; elle semble, dans les crises, se dénaturer et nous dénaturer au point que nos impressions et nos actes nous surprennent et nous déconcertent : nous ne nous reconnaisons plus. Bref, comme dit le peuple, il y a l'air du temps, qui influe sur toutes choses. Or, le vent a tourné. Il souffle en ouragan contre les Français, il les aveugle, tantôt de poussière, tantôt de pluie, toujours de la fumée de leurs propres armes. Il porte, au contraire, l'ennemi et fait le jour devant ses pas.

Les lieutenants de Napoléon attendent ses ordres et les remplissent mal. Ceux de Wellington préviennent les instructions qu'il a négligé de leur donner. Tandis que Napoléon se prépare à le surprendre et à le couper, il est au bal, à Bruxelles, où il parade en fat solennel et demi-dieu de salon. Ses ordres

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