‹ L'Europe et la revolution francaise (volume 2)Chapitre 76 sur 103 · LA DERNIERE BATAILLE. — 1815. 4V · texte numérisé non relu

LA DERNIERE BATAILLE. — 1815. 4V

étaient pitoyables. S'ils avaient été exécutés, il ouvrait lui* même la trouée aux Français. Heureusement pour lui, ses lieutenants voient le danger et prennent sur eux d'y parer; médiocres cependant, Napoléon en avait d'une autre graine que ceux-là ; mais la cause de la défaite est précisément celle qui faisait que les lieutenants de Wellington se montrèrent au-dessus de leur tâche, aux-dessus d'eux-mêmes, et que ceux de Napoléon, encore que leurs maîtres, manquèrent à l'œuvre et défaillirent au conseil.

Wellington quitte le bal et trouve son armée prête. Sur le champ de bataille, il prend sa revanche : a 11 n'y a pas d'autre ordre que de tenir jusqu'au dernier homme! » disaitil au milieu des assauts furieux des Français. « Deux fois, raconte-t-il, j'ai sauvé la journée par mon obstination; mais j'espère n'avoir jamais à livrer une pareille bataille. » Il tint, persuadé que les Prussiens arriveraient et décideraient la victoire. Tenir de la sorte, s'armer de cette confiance, c'étaient choses nouvelles dans l'histoire des coalitions. De 1792 à 1799 on n'attendait point l'allié, parce qu'on se savait soimême incapable de le rejoindre. Les choses allèrent encore de la sorte, en plus d'une occasion, dans la campagne de France, en 1814. Cependant Wellington eut raison de tenir : sa constance désespérée eut sa récompense, et l'ardeur enragée de Blûcher lui donna raison.

Celui-ci surprit et déconcerta plus encore Napoléon par son impétuosité que Wellington ne l'avait fait par sa résistance. Battu et blessé à Ligny, cramponné au champ de bataille, forcé malgré lui de lâcher pied, il s'était ressaisi dans la retraite. Grouchy le cherchait partout où, d'après les usages et les précédents, il aurait dû le trouver, c'est-à-dire très loin. Blticher se montra là où on ne l'attendait point, et ses Prussiens écharpés, éreintés, affamés reparurent, frénétiques et féroces, à l'assaut de l'armée française. Napoléon est pris entre deux feux. Tout à coup, le cri « la garde recule ! » retentit comme le glas de la grande armée... Les masses anglaises sabrent les fuyards avec ce cri féroce : No quarierl

7IO quarter! Napoléon conservait Tespoir d'org^anîserla retraite. II établit trois bataillons de la garde en autant de carrés. Il comptait qu'à Tabri de cette dig^ue Tarmée pourrait se rallier et s'écouler. Dans cette héroïque retraite, la garde marchait littéralement inondée d'ennemis.

Mais à quoi bon en tuer? Il en venait, il en viendrait toujours, et après ceux d'aujourd'hui, ceux de demain; il en viendrait de partout, jusque de ces confins d'Illyrie où Napoléon avait porté ses avant-postes, jusque de cette Russie où il avait essayé de s'enfoncer et qui l'avait rejeté en lambeaux. Les conquêtes de Napoléon sur l'Europe ressemblaient à celles que les peuples des côtes font sur les grèves de TOcéan. Il avait, pour protéger son empire, essayé d'enchaSner la mer, il avait étendu toujours plus loin ses digues et ses estacades. La force des eaux avait tout balayé et la mer arrivait plus fatale, plus irrésistible, parce qu'elle arrivait de plus loin et que l'obstacle l'avait plus longtemps retenue. Ce qui faisait la puissance des Prussiens à Waterloo, c'est qu'ils étaient l'avantgarde d'une armée innombrable de peuples, d'une invasion colossale qui les poussait, à vrai dire, plus qu'elle ne les soutenait. Ils venaient, dans ce formidable flux de l'Europe, comme les premiers flots de la marée mugissante, furieuse, qui se heurtent aux rochers de la grève, les enveloppent, s'y brisent, s'abattent et s'étalent en écume, relevés aussitôt et ramenés à l'assaut par la pesée massive, écrasante de l'Océan qui tombe de l'autre hémisphère et monte en déluge derrière eux. Les carrés de la garde n'étaient plus qu'une épave, le radeau du Vengeur crachant sa dernière mitraille, saluant la mort plutôt que menaçant l'ennemi, et s'engouffrant, envahi par les eaux.

Toute guerre se fait en vue de la paix, toute bataille se livre en vue du lendemain. Il n'y avait plus, en 1815, ni de paix possible pour l'empereur, ni de lendemain pour la victoire. Napoléon avait dressé ses plans comme Carnot avait dressé les siens en 1794, comme il en avait lui-même dressé tantd'autres, etadmirables, en 1800, 1805, 1807, 1809. Tout,

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