LE DUC DE HIGHELIEU
Le roi était antipathique au tsar, le ministre lui était odieux et suspect. Talleyrand avait, à Paris, en 1814, tout laissé espérer à Alexandre, qui le croyait à sa discrétion. A Vienne, il se montra l'adversaire constant des desseins du tsar. Les Français de Tentourage d'Alexandre attribuaient au seul Talleyrand toute la machination du traité de janvier. Ils assuraient que Louis XVIII n'en avait rien su. Alexandre, méfiant à l'égard du roi, refusait de négocier avec le ministre. Il fit même travailler contre lui par ses agents, Nesselrode et Pozzo '. Louis XVIII n'avait aucun goût à recevoir un ministre des affaires étrangères des mains d'Alexandre ; la nécessité l'y contraignit. Son humeur contre Talleyrand y trouva un prétexte de se satisfaire ; il sut l'amener, et en forme assez sèche, à la démission. Le 20 septembre, averti que les alliés se disaient en mesure, il désigna Talleyrand, Dalberg et le baron Louis « pour conférer relativement à l'arrangement définitif qui doit être fait avec les puissances réunies à Paris ■ M .
Talleyrand, de son côté, ne laissait point de percer le jeu, et se voyant menacé, il combina sa sortie, en songeant à une rentrée future. Il en usa avec le roi ainsi que jadis avec l'empereur. Gomme il avait su rejeter sur Napoléon l'impopularité des conquêtes, il s'efforça de rejeter sur Louis XVIII et sur le successeur que ce roi lui donnerait l'impopularité des concessions. Il trouva dans les exigences des alliés le plus honorable des motifs de démission, et il s'arrangea une fois de plus de façon à se faire honneur de la nécessité. Dans la même journée où ils l'avaient adopté, le 20 septembre, les alliés communiquèrent à Talleyrand leur ultimatum. On trouve aux affaires étrangères cette note * : « Voici les propositions des alliés. Le roi doit les entendre ce soir à neuf heures. Il en faut deux copies. M. de Talleyrand vous prie de les faire faire
' Pasquibr. — PoKZO : lettres d'août et septembre 1815. ' L*ordre signé Louù est de la main de Talleyrand.
' Billet à La Besnardicre, sans signature; l'archiviste qui a classé les papiers Tattribue à Dalberg.
par les bureaux... Je viendrai les prendre avant neuf heures. Faites vos réflexions. Je ne puis pas signer de telles conventions. Il n'y a ni France ni roi avec cela. » Talleyrand pensait de même et le déclara bien haut. Il fit composer par La Besnardière une réponse à la note des alliés : elle est datée du 21 septembre. C'est un mémoire de publiciste, une dissertation académique sur le droit de conquête ^ Les alliés reconnurent le style et Tesprit des notes de Gaulaincourt au congrès de Ghàtillon, des notes de Talleyrand sur la Saxe au congrès de Vienne, et renvoyèrent la pièce aux mêmes archives. On y parlait avec rhétorique de « Tesprit de conquête soufflé par l'usurpation » . Un allemand, Gagem, fit observer, avec ironie : a Quand M. le prince de Talleyrand ou mon honorable ami M. le chevalier de la Besnardière me diront qu'ils détestent l'esprit de conquête, je les en crois. Je leur rends volontiers cet hommage personnel. J'étais témoin de ce noble sentiment dans les époques calamiteuses. Mais s'ils parlent au nom de la France, nous ne pouvons nous empêcher de voir, dans cette horreur du fruit défendu l'application d'une fable de Gellert et de La Fontaine... » Toutefois Talleyrand admettait la discussion, il admettait des cessions tt sur ce qui n'était pas le territoire de l'ancienne France », c'est-à-dire la Savoie, et peut-être Landau.
Mais les alliés semblaient au terme de leurs concessions. Les Anglais avaient eu trop de peine à y conduire leur propre gouvernement; les Prussiens s'y étaient plies avec trop d'humeur pour qu'on s'exposât à recommencer le débat. Alexandre seul, qui, dès le début, s'était prononcé contre toute cession territoriale, consentirait peut-être quelque amendement; y déciderait-il ses alliés? Pour le tenter, il fallait au moins qu'il y trouvât un sérieux intérêt de politique ou quelque beau motif de désintéressement. Il ne se découvrait aucun intérêt à se montrer magnanime par le canal de Talleyrand, et, pour que Louis XYIII obtint un nouveau témoignage d'amitié de la
' Angbberg.
LE DUC DE niCHELIED. — 1815. 485
Russie, il lui devait apporter quelque gage de la sincérité et de la durée de sa gratitude.
Louis XVIII vit Alexandre le 22 septembre, et il n'en obtint à peu près rien : des paroles, a des opinions peu différentes des termes de la transaction ^ » . Louis XYIII ne sut ou ne voulut point trouver ce qu'il aurait dû dire à Alexandre pour le gagner. Alexandre jugea sans doute que c'eût été pousser trop loin la condescendance que de Tinsinuer lui-même. C'est alors qu'intervint Pozzo. Ce Corse très délié avait su plaire à Louis XYIII, qui pensait même à se l'attacher comme ministre de l'intérieur'. Il désirait l'alliance; il savait parfaitement quel prix Alexandre mettrait à son intervention. Il le dit, et sut le faire admettre à Louis XYIII. Il lui fit sans doute entendre qu'Alexandre avait, à Paris et à Yienne, éprouvé de trop pénibles déceptions pour en affronter de nouvelles ; il rejeta sur Talleyrand Terreur du traité du 3 janvier; il parla de ce traité comme si le roi ne l'avait ni approuvé ni même connu ; mais il insinua qu'Alexandre, pour intervenir auprès de ses alliés, avait besoin d'un gage des intentions du roi, et c'est ainsi que fut imaginé l'expédient d'une lettre du roi à l'empereur. Cette lettre était destinée à demeurer dans les archives russes, comme une lettre de change en forme royale, un témoignage authentique des sollicitations du roi de France et des obligations contractées par lui envers la Russie. Pozzo prépara la minute, Louis XYIII en rédigea, vraisemblablement, les passages relatifs à sa personne. Il n'était point paresseux à écrire ; il écrivait en une forme élégante, et quand il s'agissait de son honneur et de l'intégrité de la vieille France, d'un grand style :
C'est dans l'amertume de mon cœur que j'ai recours à Votre Majesté... Je sentais la nécessité de renoncer à cet excédent de territoire qu'avait dévolu à la France le traité de Paris... Mais aurai-je pu présumer qu'au lieu de ces conditions, déjà assez onéreuses, il m'en serait proposé d'autres qui allient la ruine au déshonneur? Non,
' Louis XYIII à Alexandre, 23 septembre 1815. Corr. de Pozto, I, p. 209. * Rapport de Pozzo à Alexandre.
Sire, je ne saurais encore me persuader que votre opinion soit irrévocable. La confiance que m'inspire votre âme grande et généreuse se refuse encore à la triste réalité.
Mais s'il en était autrement; si j'avais le malheur de m'abuser; s la France n*avait plus à espérer la révocation de Tarrét qui a pour but de la dégrader; si Votre Majesté demeurait inflexible, et qu'elle ne voulût point employer auprès de ses augustes alliés l'ascendant que lui donnent ses vertus, Tamitié et une gloire commune, alors, je n'hésite plus à vous l'avouer, Sire, je refuserais d'être l'instrument de la perte de mon peuple et je descendrais du trône plutôt que de condescendre à ternir son antique splendeur par un abaissement sans exemple.
Votre Majesté retonnattra sans doute dans la sincérité de cet aveu, qui se fonde sur une résolution inébranlable, toute Tétendue de ma douleur, ainsi que la courtoisie des sentiments avec lesquels je suis...
Ces expressions semblent assez disproportionnées si Ton ne songe qu'à Tétendue des territoires qu'il s'ag^issait de sauver. Qu'entend dire le roi quand il parle des conditions « qui allient la ruine au déshonneur? n Pour la ruine, c'est l'excès de la contribution (800 millions) et la durée de roccupation militaire par 150,000 hommes, pendant sept ans, aux frais de la France. Pour le déshonneur, c'est la cession de Gondé, Givet, Gharlemont, Philippeville, Marienbourg, Sarrelouis, Landau, les forts de Joux et de l'Écluse, le démantèlement d'Huningue. Bicoques, dira-t-on; convenait-il d'en taxer l'abandon de honteux, alors qu'un an auparavant on ne s'était point trouvé déshonoré pour renoncer au royaume d'Italie, à la rive gauche du Rhin tout entière et à la Hollande? Mais les territoires abandonnés en 1814 étaient des conquêtes de la Révolution; conquêtes viciées aux yeux de Louis XVIIL En y renonçant, ce roi restituait, il ne cédait pas. Les territoires réclamés par Yultimatum du 20 septembre avaient appartenu à l'ancienne France, ils venaient de Louis XIY ; en livrer une parcelle, c'était, pour Louis XVIII, aliéner un héritag^e sacré et capituler sur son a principe » presque aussi grièvement que s'il eût accepté le plébiscite. Ainsi s'explique la solennité des expressions de la lettre.