‹ L'Europe et la revolution francaise (volume 2)Chapitre 88 sur 103 · LE DUC DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

LE DUC DE RICHELIEU

Louis la sig^na le 23 septembre. Il fit plus. 11 décida de cong^édier Talleyrand et d'appeler à la présidence du conseil, avec le portefeuille des affaires étrang^ères, un homme dont Feutrée au ministère serait pour Alexandre la garantie vivante de la sincérité du roi. Cet homme d'État, qui passait pour a bon Russe » , était, du même coup, le meilleur Français du monde, le plus éclairé des royalistes et le plus apte non seulement à remettre la France sur pied en Europe, mais à remettre la monarchie sur pied en France, à faire de Louis XYlll, en Europe, autre chose que le lieutenant général de la coalition, un vrai roi de France, et, en France; autre chose que le roi de rémigration, le roi de tous les Français. Absent de France depuis 1790, le duc de Richelieu n'avait pas émigré : il avait pris, en règle et en forme, du service en Russie, et par tempérament, par éducation publique, par le cœur aussi il était le moins « émigré » des hommes. Il savait les affaires, et il avait fait ses preuves d'administrateur dans son gouvernement d'Odessa. Enfin, il n'avait point pris part aux guerres de la coalition. Il ne rentrait pas en France en vainqueur. Homme de l'ancienne France, capable de comprendre et d'aimer la nouvelle, Richelieu possédait, au plus haut degré, des qualités qui manquaient à Talleyrand et que rien, dans la crise des affaires, ne pouvait suppléer : la dignité, la pureté de la vie, la noblesse du caractère, la sincérité qui commande la confiance et attire la sympathie : de la tête aux pieds, un parfait gentilhomme au service de l'État * .

Toutefois il hésita, connaissantles dissentiments de la famille royale et se méfiant des embûches des ultras. Ce fut le tsar qui le décida, et les paroles qu'il lui adressa, le 24 septembre, éclairent toute cette histoire. « Des intrigants de la pire espèce, lui dit-il (Talleyrand), ont failli nous brouiller, le roi et moi, par des démarches injustifiables, nuisibles aux véritables intérêts de la France (entendez le traité du 3 janvier). Je ne puis avoir confiance en eux ; vous seul m'en offrez assez pour

' RocHBCHOUART. — Barartb. — Correspondance de Richelieu : Société d'histoire de Ruifie.

oublier cet acte d'ing^ratitude; je vous délie de tous vos engagements envers moi, à la condition que vous servirez votre roi comme vous m'avez servi. Soyez le lien de Talliance sincère entre les deux pays, je Texige au nom du salut de la France. « Richelieu se mit à la disposition de Louis XVIll.

Talleyrand, cependant, sans réponse des alliés, demanda au roi d'intervenir personnellement près d'eux. Louis XVIII lui répondit, avec la plus cruelle, mais la plus constitutionnelle ironie : « C'est au cabinet de se tirer d'affaire, n Talleyrand comprit et donna sa démission. Puis il la présenta au public comme un acte de patriotisme. ^ Pourquoi ne voulez-vous pas être ministre de l'Europe avec nous? • lui demandait Gastlereagh. « Parce que, aurait-il répliqué, je ne veux être que le ministre de la France, et vous le voyez par la manière dont j'ai répondu à votre note. » Le roi accepta la démission a de l'air d'un homme fort soulagé ' n . « Ma retraite fut aussi un soulagement pour l'empereur de Russie. Il lui fallait une dupe, et je ne pouvais l'être *. • Quinze ans après, il écrivait de Londres, où, représentant de Louis- Philippe d'Orléans, il venait de faire déclarer la neutralité de la Belgique : « Les conditions humiliantes proposées en 1815 décidèrent alors ma retraite ^. »

Le 26 septembre, le ministère fut constitué. Deux jours après, cent millions furent retranchés de la contribution de guerre et le démembrement de la frontière réduit, outre la Savoie, aux places de Philippeville, Marienbourg, Sarrelouis, Landau. La France sauva Gondé, Givet, Gharlemont, Joux, Fort de l'Écluse. Ce fut le don de joyeux avènement de Richelieu. Alexandre déclara qu'il n'irait pas plus loin, et les représentants de Louis XYIII eurent beau se débattre, il n'obtinrent rien de plus *. Gomme Richelieu insistait près du tsar, ce prince lui montra une carte où était dessinée la ligne

> Mémoires, t. II, p. 141, 298. Valençay, 1816.

* Au général Sébastian!, 21 janvier 1831.

* Instruction à Pozzo, 20 septembre 1815. — Protocole secret du 2 octobre

maxima des réclamations des alliés ' : » Voilà la France telle que mes alliés voulaient la faire; il n'y manque que ma signature, et je vous promets qu'elle y manquera toujours. » Il ne pouvait terminer avec plus de noblesse, de grâce et d'habileté une négociation où il avait apporté une politique si ferme, si adroite, avec tant de vraie grandeur.

Richelieu lui écrivit le 17 octobre : a Que Votre Majesté veuille bien dire que la France existe, et soutenir cette volonté, etj'ose espérer que nous nous sauverons. » Alexandre avait refait la Prusse ; un Richelieu l'appelait le sauveur de la France : qu'il achevât de reconstituer la Pologne, et son rêve serait accompli. Moins d^un siècle après la mort de Pierre, qui, le premier, avait fait connaître à l'Europe que le tsar de Moscovie comptait parmi les grands princes, Alexandre avait conduit les armées russes victorieuses à Paris, il se posait en protecteur de l'héritier de Louis XIV et de l'héritier de Frédéric, et il élevait la Russie à la suprématie du continent.

Les arrangements de détail, notamment ceux de l'occupation et des contributions, remplirent le mois d'octobre et une partie du mois de novembre. Dans l'intervalle, Murât, après avoir erré en proscrit en Provence, tenta une dernière aventure. Emporté par le vertige de la couronne comme d'autres par le vertige de l'abime, il débarqua sur les côtes de son ancien royaume dans le dessein insensé d'y déchaîner une révolution. 11 fut pris et fusillé au Pizzo, le 13 octobre 1815*. « Vous savez la fin de Murât, écrit Pozzo di Borgo le 7 novembre.;. Ney sera jugé dans la semaine. » Arrêté le 5 août

' Voir ci-desius p. 477. Cette carte dans Asgeberg.

' Marquis de Sasvgkay, Les derniers mois de Murât. — Ddfourgq, Dkuternois, Helfext.

en violation de la capitulation de Paris et par le déni de parole impardonnable et des étrangers qui avaient sig^né cette capitulation, et du gouvernement qui en avait profité, Ney comparut devant la cour des pairs, transformée en cour prévôtale, où siégeaient tant de ses compagnons d'armes de la République et de ses camarades de promotion dans la noblesse impériale. Il fut condamné à mort le 5 décembre et exécuté le 7. Murât avait quarante-quatre ans, Ney quarante-huit.

Le traité de paix fut signé le 20 novembre *. Les districts de Belgique et d'Allemagne, indiqués ci-dessus, ainsi que les parties de la Savoie ajoutées en 1814 à Tancien territoire français, en sont séparés. Huningue est démantelé. La France paie une indemnité de guerre de 700 millions et subit une occupation de 150,000 hommes à ses frais, sur les frontières du nord et de Test. La durée de cette occupation est fixée à un maximum de cinq ans; toutefois, les souverains se réservent d'en abréger le terme, d'un commun accord, au bout de trois ans, si l'état de la France le permet. Cette occupation présentait le double caractère d'une prise de gage pour le paiement de l'indemnité et d'une garantie contre le péril d'une nouvelle révolution. Contre ce péril, les quatre renouvelèrent le jour même du traité, le 20 novembre, leur alliance de Ghaumont.

Ce traité confirma le pouvoir exécutif de l'alliance. Cette alliance avait constitué à l'Europe une charte, l'acte final du 9 juin 1815, qui déterminait l'état de possession de chaque puissance. Les alliés tentèrent de pousser plus loin, de|donner à cette Europe, pourvue d'une loi et d'une gendarmerie, des principes et un système de gouvernement.

Les principes avaient été stipulés dans le contrat mystique signé, le 26 septembre, par Alexandre, Frédéric-Guillaume et François et qui est dit traité de la Sainte^AUiance. Les trois souverains, avant de se séparer, voulurent adresser au ciel de solennelles actions de grâce, prendre l'univers à témoin de la

' Protocoles et pièces dans Ahceberg.

beauté de leurs serments, et, s'estimant investis d'un apostolat politique, en dresser le symbole. Ils se déclarent frères, délégués par la Providence au gouvernement de branches de la même famille : l'Autriche, la Prusse, la Russie, et, se considérant comme compatriotes dans la même cité chrétienne, ils se prêteront en toute occasion, eten tout lieu, assistance, aide et secours. L'Angleterre y adhéra. Ces principes, on pourrait dire cette religion politique manifestée, ils en organisèrent les rites et en décrétèrent le droit canon. Ils cherchèrent dans les moyens qu'ils avaient employés pour rétablir la paix un moyen de la maintenir. Ils décidèrent de foire des congrès une institution européenne destinée à prévenir et à régler les différends entre les États et les nations. a Pour assurer et faciliter Texécution du présent traité — 20 novembre — et consolider les rapports intimes qui unissent aujourd'hui les quatre souverains pour le bonheur du monde, les hautes parties contractances sont convenues de renouveler à des époques déterminées des réunions consacrées aux grands intérêts communs et à Texamen des mesures qui, dans chacune de ces époques, seront jugées les plus salutaires pour le repos et la prospérité des peuples et pour le maintien de la paix de l'Europe '. »

Cette paix fut placé sous le régime des congrès, et pour régler ce régime, les quatre s'érigèrent en directoire. La France en était exclue. Elle n'avait cessé d'être hors la conquête que pour passer sous la tutelle. Elle restait assujettie à l'occupation étrangère, pour la police, et à la Conférence, pour la politique. Les ambassadeurs des quatre continuèrent de siéger à Paris, en cette forme, surveillant tout, s'ingérant en toutes les opérations du gouvernement français, parce qu'il n'existait point de mesure essentielle de gouvernement qui ne se rattachât à l'exécution du traité de Paris : le maintien de la paix, le paiement de la contribution de guerre, l'entretien de l'armée d'occupation. Par là, ils touchaient à l'adminis-

' Art. VI du traité du 20 novembre 1815, qui renouvelle le traité de Chaumont du W mars 1814.

tration dans les départements occupés et, par les finances, à tout le gouvernement.

Louis XYIII et Richelieu n'eurent dès lors, qu'un objet politique : libérer le territoire français, libérer les finances françaises, rendre à la nation son indépendance, à la couronne sa liberté d'action, à la France sa dignité parmi les nations. Or, il ne leur suffisait pas de payer, il leur fallait rassurer les alliés sur la durée du gouvernement de la Restauration, et obtenir d'eux, en réalité, le droit à l'existence. Ils y réussirent par un gouvernement qui fut, durant trois années, 1817-1820, l'un des plus bienfaisants que la France ait connus et qui, pour la fondation du gouvernement libre, peutêtre comparé aux quatre années du consulat de Bonaparte, pour l'établissement de la liberté civile. Ils y parvinrent, grâce au concours à la fois généreux et politique qui avait sauvé en 1815 l'intégrité de la vieille France, celui du tsar Alexandre et celui de Wellington, qui commandait l'armée d'occupation et présidait la Conférence. Alexandre émit le vœu que la France fût rendue à elle-même, et Wellington certifia qu'elle le pouvait être sans péril pour la paix de l'Europe. Ainsi furent négociées et signée, en 1817, une convention qui allégeait l'occupation de 30,000 hommes; en 1818, au congrès d'Aixla-Chapelle, une antre convention qui acceptait pour le reliquat de l'indemnité de guerre un emprunt garanti par des banquiers de Hollande et d'Angleterre*. Le 4 novembre, en ce congrès qui réunit une fois encore les trois souverains, chefs d'armée et chefs de peuples de 1813, Alexandre, Frédéric-Guillaume et François, avec les principaux diplomates de la coalition et des traités de 1815, Castlereagh, Wellington, Metternich, Nessclrode, Capo d'Istria, Hardenberg, les représentants des quatre invitèrent le duc de Richelieu à venir siéger dans leurs conseils et à prendre part dorénavant à leurs délibérations. Le 15 novembre, le haut gouvernement de l'Europe par les cinq grandes puissances fut réellement déclaré au

' 2 et 8 octobre 1815, Protocoles et actes^ Angblbbbg. — Crbux, la Libération du territoire.

monde et réglé sur les principes posés à Paris trois ans auparavant ^ Le 30 novembre, les derniers soldats étrangers quittèrent le territoire français. La grande guerre, la guerre de vtngt'-trots ans, était définitivement close.

A ne considérer que la superficie des choses, les teintes de ' la carte, la lettre des traités et le dispositif des chartes, il semble que la France soit tout simplement revenue à son point de départ. Elle avait entrepris la guerre en 1792 pour défendre son indépendance nationale, l'intégrité de son territoire, les réformes qu'elle avait accomplies dans les lois — la liberté civile — et les garanties qu'elle s'était données de ses droits par ses institutions politiques. La guerre avait été déclarée par Louis XVI, roi constitutionnel des Français ; la paix est signée par Louis XYIII, roi de France, gouvernant selon la charte qui garantit les libertés civiles et politiques aux Français ramenés à leur territoire de 1790. Le corps de la nation n'était point entamé. Les résultats essentiels de la Révolution subsistent. La France conserve le Gode civil avec ses effets sociaux. Elle possède le gouvernement représentatif avec ses conséquences politiques. Le cycle est fermé.

' Déclaration du protocole du 15 novembre 1815, tigné par Richelieu et par les ministres de» quatre. — AifCEBEnc.

Page 1