CHAPITRE V
Le cycle est fermé, le cycle de ce livre; mais un livre n'arrête pas plus, à sa dernière pag^e, le développement de l'histoire qu'un tableau n'enferme dans son cadre l'immensité du ciel. Ce n'est jamais qu'une tranche dans la tapisserie sans fin qui se déroule sans cesse. Tout se continue, évolue et porte ses effets. Tout se détache du passé, tout se rattache à l'avenir et l'époque que l'historien croit saisir n'est jamais qu'un entredeux. Cependant, au moment de voir finir cette période et d'en voir commencer une nouvelle, il est permis de s^arrèter au tournant, de considérer, dans son ensemble, la région parcourue, de chercher les lignes directrices et continues, de dégager dans la transformation ininterrompue de la vie, ce qui subsiste de permanent, ce qui apparaît de particulier, en un mot les caractères par où cette période découpée par l'historien dans l'histoire générale y rentre cependant et en forme un moment.
Or, en cette histoire d'un quart de siècle qui met toute l'Europe aux prises, le permanent c'est la lutte pour les limites. C'est par là que l'histoire de l'Europe et de la Révolution française se relie aux luttes antérieures de l'Europe et de la France et contribue à expliquer la suite des luttes à venir. La France veut conquérir les limites de César ; c'est une tradition des chancelleries royales ; c'est un enseignement des érudits, c'est une suggestion des poètes, c'est une ambition des chefe, rois , ministres , généraux, assemblées ou comités ; c'est un article d'intérêt pour les
économistes , une raison d'État pour les politiques , une utopie nationale pour le peuple, et toute Thistoire y marche, depuis Charlemagfne , d'une impulsion instinctive d'abord, et, plus tard> d'un dessein concerté ^
Avec la même ténacité que la France poursuit ce dessein de croissance, les autres États de l'Europe poursuivent leur dessein de compression ; ils apportent à refouler la France dans ses a anciennes limites » autant d'obstination que la France met d'élan à en sortir, afin de se donner ses u limites naturelles » . Les prétextes de la guerre changent, comme les armes des combattants; mais c'est la même guerre qui se poursuit, et qui ne se finit pas plus à Vienne en 1815, qu'elle ne s'était finie à Utrecht, àl^imègue, aux Pyrénées, à Osnabrilck et à MOnster. De tout temps, c'est en Hollande que la France a conquis et perdu la Belgique et la Flandre ; de tout temps lorsqu'elle a voulu s'étendre vers le nord, c'est l'Angleterre qu'elle a trouvée sur son chemin, en armes, aux passages, et, la paix faite, bouchant les issues et fortifiant les barrières. De tout temps, la vallée du Rhin a été le champ de bataille des deux empires sortis de l'empire de Gharlemagne ; de tout temps c'est en Italie et en Allemagne que la France a conquis et perdu le Rhin. Voilà la marque d'origine et le signe de l'espèce dans toutes les coalitions, deBouvines à Fleurus, de Grécy à Waterloo, de Pavie à Lodi, que le prétexte soit la réforme ou la révolution, la succession de Naples ou la succession d'Espagne , que les protagonistes se nomment Louis XIV ou Guillaume III, Wellington ou I^apoléon. Sous ce rapport, qui est un rapport continu, la révolution ne se sépare pas plus de l'ancien régime que l'empire de la république. Les arrêts que l'on tâche d'introduire en cette marche ne sont que des artifices de composition livresque; ils n'ont pas plus de portée sur les événements de l'histoire que les coups de ciseaux aux pages qui déplaisent, gênent ou attristent, dans le livre où l'histoire est racontée.
- ^ Voir t. I, les traditioDS politiques.
Pourquoi Louis XIY ne s'e8t-il pas arrêté après la paix de Nimèg[ue, la République après Gampo-Formio, Napoléon après Âusterlitz? Questions puériles, fantasmag^ories verbales, qui supposent une France isolée dans le monde, maîtresse d'une Europe docile et désintéressée, une France disposant du cours des choses et des passions des hommes, menée au port par un vent qui ne changera pas, portée par une marée qui n'aura point de reflux. De tant de politiques ambitieux et habiles, deux seulement ont su mélanger la modération à la force, et se sont vus arrêtés en plein succès, Henri lY par le poignard de Ravaillac, Richelieu par la maladie ; mais la mort de Henri IV, au lieu de dissoudre la coalition, la reforme, et la faiblesse de la régence, au lieu d'apaiser TEurope, Texcite aux revanches; mais, Richelieu mort, les ennemis se précipitent sur le royaume, sans autre vue que le déchirer en ses entrailles et le démembrer en ses extrémités.
Considérez les motifs que se donnent ces ennemis ; ils sont toujours les mêmes. Quand la France sort à peine du limon féodal, dès François I*', ils parlent de la réduire à a ses anciennes limites » , et leurs publicistes du seizième siècle ne s'expriment pas autrement que ne feront ceux du dix-septième. A lire les protocoles, notes et mémoires de 1709 et 17 10, on croit lire ceux de la paix de Paris en 18 15, et Bismarck, en 1870, pour motiver la réunion de l'Alsace et de Metz, n'invoqua pas d'autres prétextes que ceux de Gagern, de Hardenberg et de Humboldt en 1815. Sauf la Russie, qui alors ne figurait pas dans les coalitions, les mêmes alliés anglais, autrichiens, prussiens, allemands et hollandais proféraient, un siècle auparavant, les mêmes menaces d'extermination et réclamaient les mêmes châtiments et les mêmes démembrements contre les rois légitimes de l'ancienne France. Les Espagnols avaient médité les mêmes destructions contre le catholique Henri III et le huguenot Henri IV ; Guillaume III parlait comme Graham ou Stein, agissait comme Blûcher et Wellington. Ils n'étaient pas'plus acharnés, à la conférence d'Anvers, contre la France révolutionnaire et républicaine.
qu'ils ne l'avaient été contre la France de Louis XIV et qu'on allait voir la plupart d'entre eux acharnés contre la France de Louis XVIII. Ce n'est donc point le seul excès de la victoire, si réel qu'il soit et si démesuré qu'il paraisse, à partir de 1805, qui explique la persistance des coalitions sous des rég^imes si divers et dans des conditions politiques si différentes.
A n'observer qu'en soi et à part des autres chacune des coalitions qui se succèdent de 1792 à 1815, on confond les prétextes d'apparat avec les causes réelles, et, dans ce grand procès de la France, on oublie le fond du litige pour ne juger que sur la procédure et sur les incidents. Il faut remettre les choses dans leur chaîne. En 1812, ce que vise la coalition, c'est dit-on, le Grand empire, la France élevée à cent trente départements, débordant au-delà des bouches de l'Elbe, embrassant la Hollande et Rome, dominant l'Allemagne par la confédération du Rhin, poussant ses prises jusqu'à la Vistule par le duché de Varsovie, maîtresse de l'Italie par le royaume d'Italie à Napoléon et le royaume de Naples à Murât, disposant de la Suisse, occupant l'Espagne. Soit; mais lors de la coalition précédente, en 1809, ni les villes hanséatiques et l'Allemagne du nord, ni la Hollande, ni Rome ne sont annexées au Grand empire : c'est donc parce que Napoléon a placé ses frères à la Haye, à Dusseldorf, à Madrid, son beaufrère à Naples, parce qu'il est protecteur de la confédération du Rhin, et que la Pologne, par le duché de Varsovie, est une marche de l'empire. Soit : mais lors de la coalition précédente, en 1806, il n'y a point de duché de Varsovie, ni de Bonaparte en Espagne et à Dusseldorf; c'est donc la confédération du Rhin, Louis en Hollande et Joseph à Naples. Soit; mais, lors de la coalition précédente, en 1805, la confédération du Rhin n'existe pas, les Bourbons régnent encore à Naples et même ils figurent parmi les coalisés; les Autrichiens possèdent Venise, l'Istrie, la Dalmatie; c'est donc le royaume d'Italie, Milan, les Légations, Gênes, le Piémont annexés. Soit; mais, lors de la coalition précédente, en 1798, on ne voit ni de royaume d'Italie, ni de Piémont en départements : VIII. 3ï
ce sont donc les républiques, batave, helvétique, cisalpine, ligurienne. Soit; mais, en 1795, ces républiques n'existent pas, et si la guerre est poursuivie avec acharnement par TAngleterre et par l'Autriche, c'est donc pour ces Pays-Bas et la rive gauche du Rhin, les a limites naturelles. » Soit; mais, en 1793, lorsque se noue la grande coalition, celle qui réunit toute l'Europe, non seulement la France n'envahit point, mais elle est envahie; il ne s'agit pas même de la refouler dans ses anciennes limites, il s'agit de l'y entamer : les Flandres, la Picardie jusqu'à la Somme, la Lorraine, l'Alsace, la Comté, le Dauphiné peut-être. C'est donc alors la propagande révolutionnaire et le régicide, le scandale donné à l'Europe monarchique, la sortie des conquérants de 1792, le péril de tous les trônes. Soit; mais lorsqu'en février 1792, se forme entre l'Autriche et la Prusse la première alliance, matrice de toutes les coalitions futures, Louis XVI est sur le trône et la propagande n'est qu'un thème de harangues. C'est donc à la vieille France que l'on en veut, et il faut en venir là pour découvrir le fondement, ou, comme on dit des navires, les œuvres vives de toutes les coalitions.
En 1791, Louis XVI est en péril et le principe monarchique est menacé par la constitution même que les Français lui ont imposée ; or, quand ils parlent de le secourir, c'est-à-dire de se protéger eux-mêmes en sa personne, quels discours tiennent ceux qui cherchent à nouer l'alliance des rois contre ces Français turbulents? Les mêmes que tenaient, quelque quatrevingts ans auparavant les coalisés d'alors aux conférences de Gertruydenberg : rogner la France, lui enlever l'Alsace et la Lorraine. Louis XIV régnait alors : s'il menaçait quelque chose, ce n'était certes pas le « principe monarchique » . Les futurs coalisés, en 1791, songeaient si peu à défendre ce « principe » qu'ils se félicitaient de voir la monarchie française affaiblie par sa constitution nouvelle, se rongeant soi-même en son intérieur, en attendant qu'elle donnât Toccasion de l'entamer du dehors. « L'expérience de plus d'un siècle, écrivait Kaunitz, qui fit éprouver souvent à toute
TEurope la prépondérance que la situation physique et les ressources infinies de la France procuraient à ce royaume dans la balance générale sous le gouvernement d'un monarque absolu, a convaincu spécialement TAutriche que rien n'était plus compatible avec la sûreté de ses propres États qu'un relâchement et une complication des ressorts internes de cette formidable monarchie, qui détourneraient à l'avenir son énergie des entreprises étrangères ^ . »
Au lieu d'Autriche, lisez Europe, l'Angleterre y comprise, bien entendu, et, au cœur même de la ligue, vous connaîtrez l'esprit de toutes les coalitions, le lien qui les relie, depuis celle que fomentait, en 1790, la diète de Ratisbonne, jugeant l'occasion bonne pour réclamer la dénonciation des traités de Westphalie et la restitution de l'Alsace et de la Lorraine à l'Empire, parce que la France avait aboli, chez soi, les droits seigneuriaux^, jusqu'à celle de 1815 où les mêmes Allemands revendiquent la même Alsace et la même Lorraine sous prétexte de protéger les AUemagnes paisibles, modestes et désintéressées contre « l'ardente vanité du peuple qui ne cessera pas de réclamer la conquête de la Belgique et de la rive gauche du Rhin * ». a Pour le bien de l'Europe, pour le bien de la France, disait Hardenberg, ne laissons pas échapper le moment favorable. La divine Providence a visiblement amené cette occasion^. » Toute la politique des Anglais, toute la magnanimité d'Alexandre, se portèrent à souder la maille rompue au point où, en 1792, les premiers alliés auraient voulu la forger : la monarchie constitutionnelle, les limites de 1790 et la barrière des Pays-Bas.
La coalition de 1805, où furent dessinés tous les plans qui s'accomplirent en 1815, marque à peu près le milieu de cette histoire de vingt-trois années, 1792-1815. A saisir alors les affaires, au passage et dans le plein de leur croissance, on en
> Kaaniu à Cobenzl, 12 novembre 1791. — Voir t. II, p. 279.
* Voir t. II, liv. I, ch. m : la question d'Alsace.
* Stein, 18 août 1815.
^ Hardenberg, 4 août 1815.
discerne la direction et Técoulement. Lunéville et Amiens se détruisent par les mêmes mouvements qui les ont amenés : l'Europe, parce qu'elle ne veut, la France, parce qu'elle ne peut pas s'y tenir. Pour les imposer, il a fallu occuper l'Italie, la Suisse, l'Allemag^ne, la Hollande, et pour les conserver il faut dominer ces pays, sans quoi les alliés s'y installent et, de là, mènent leurs parallèles et leurs approches sur la place conquise en 1801 et en 1802. Il faut donc suivre cette guerre de mines entre les alliés qui veulent toujours refouler la France au delà des limites qu'ils lui avaient reconnues, 1795, 1797, 1801; et la France, amenée sans cesse à pousser ses tètes de pont, ses avancées, ses forts détachés au delà de ces mêmes limites^ si elle veut les défendre contre la marée contraire dont le flux, incessamment, les vient battre. Tout dépendit toujours, du commencement à la fin, de 1792 à 1815, d'un accident, du génie d'un homme, de la ténacité d'une armée, d'une journée de bataille, etia dernière bataille, incertaine comme toutes les précédentes, ballotée entre le succès qui renouvellerait tout et la catastrophe où tout sombrerait, comme ont été ballotées Fleurus, Castiglione, Zurich, Marengo, Austerlitz, léna, Friedland, Wagram, la Moskowa, Leipzig, finit par Teffondrement de l'Empire et le désastre de la France.
Nous avons considéré les péripéties de cette lutte, nous en connaissons les origines et les circonstances ; considérons les mesures qu'a prises l'Europe victorieuse pour en prévenir le retour. Nous avons vu ce qu'elles sont, voyons ce qu'elles valent.
La guerre malgré ses proportions énormes, a été une guerre de limites ; les traités, si étendues qu'en soient les stipulations, sont également des traités de limites.
De tous les congrès, le congrès de Vienne est le plus considérable par rimportance et le nombre des affaires qu'il a réglées. Ij' Acte final du 9 juin 1815 est le plus vaste traité qui^ ait jamais été signé. 11 ne traite que de formations d'États, de frontières et d'héritages. Il est le premier essai qui ait été tenté de donner à TEurope une charte, au moins territoriale, de déterminer Tétat de possession de chacun, et de le fonder sur la reconnaissance solennelle qui en était faite, sur la garantie qui y était donnée par la signature des huit principales puissances européennes, sur l'impossibilité de rompre ce pacte sans se placer hors du droit public, sur la possibilité, au contraire, de le modifier du consentement de ceux qui l'avaient sanctionné ; bref, de fonder sur un contrat collectif la paix / générale. C'était un fait nouveau *. Une Europe où les droits de chacun résultent des devoirs de tous était quelque chose de si étranger aux hommes d'État de l'ancien régime, qu'il avait fallu une guerre d'un quart de siècle pour leur en imposer la notion et leur en démontrer la nécessité. Encore n'y vinrent-ils que par lassitude de combattre, par épuisement d'hommes, d'argent, de sang, d'expédients. La France essaya de faire procéder ce grand règlement d'affaires d'un principe supérieur, la légitimité, considérée comme principe de la transmission du pouvoir dans les monarchies, forme essentielle de la souveraineté. Les empereurs et les rois mirent ce principe comme une sorte d'épigraphe au premier chapitre de leur droit public officiel ; ils l'affichèrent dans les galeries et le manifestèrent dans leurs proclamations aux peuples; mais à l'application, ils ne s'y conformèrent que selon la mesure de leurs intérêts et de leurs convenances. La transaction finale procéda beaucoup moins de la soumission commune à un principe supérieur, que de la contradiction des prétentions respectives. Elle fut, en réalité, une combinaison d'équilibre.
Les traités sont l'expression des rapports qui existent, au
* Voir t. I, p. 1 et •aiv.
sot L'EUROPE ET LA REVOLUTION FRANÇAISE.
moment où ils sont conclus, entre les forces matérielles et les forces morales des États qui les concluent. Suivant que ces forces sont évaluées avec plus ou moins de justesse et d'étendue d'esprit, que les hommes qui les mesurent remontent plus haut dans les origines, voient pjus loin dans les conséquences^ tiennent moins de compte des faits accidentels et plus de compte des conditions permanentes de la politique des États et des nations, les traités sont plus ou moins durables. Les droits qu'ils stipulent ne survivent jamais aux conditions dans lesquelles ces droits ont été établis.
Tout incomplète qu'en paraisse la conception, tout empiriques, arbitraires et mêmes abusives qu'en ont été certaines applications, l'œuvre de Vienne n'en a pas moins procuré à l'Europe la plus longue et la plus féconde période de paix et de civilisation dont elle eût jusqu'alors joui. Cependant cet édifice s'écroula, et les endroits par lesquels il se rompit sont précisément ceux auxquels les diplomates avaient appliqué leur art le plus subtil ; mais ce n'étaient que des expédients diplomatiques. Ils avaient supputé avec une approximation suffisante le nombre des habitants dans les territoires à répartir ; ils avaient même, selon la formule de la commission de statistique y apprécié la valeur économique, militaire, agricole, industrielle des habitants, leur force de production, leur capacité à servir; mais de l'état de leurs âmes, de leurs consciences, de leurs traditions, de leurs aspirations, de ce qui faisait de chacun d'eux un homme, et de ces hommes groupés, des nations, rien. C'est-à-dire que les forces matérielles avaient été évaluées, que les forces morales avaient été négligées ou méconnues ; c'est par là que l'œuvre périt.
Les diplomates de Vienne découpèrent des territoires et firent des lots de peuples, comme avaient [fait les copartageants de la Pologne. Ils ne se préoccupèrent pas du rapport qu'il y avait entre les territoires et les peuples qui les habitaient, ni de la disposition de ces peuples à se renfermer dans les frontières qui leur étaient assignées ou à franchir ces
frontières. Ils organisèrent l'Europe en États, et l'organisèrent comme s'il n'y avait point en Europe de nations. Or, les États n'existent, ne vivent, que par les nations qu'ils représentent. Ces faits pouvaient être méconnus auparavant, comme les lois selon lesquelles s'opèrent les phénomènes de la nature règlent ces phénomènes bien avant que les savants en dégagent et en déterminent les conditions. Mais, après 1814, cette méconnaissance devenait une erreur capitale. La Révolution française avait suscité partout l'idée que les peuples ont seuls le droit de disposer d'eux-mêmes, que les hommes qui ont la conscience d'appartenir à une même nation ont le droit de se constituer en nation. Les diplomates de Vienne considéraient ces principes comme subversifs de l'ordre monarchique; ils voulurent les anéantir à jamais; ils crurent que pour supprimer les effets de la Révolution française, il suffisait de la déclarer non avenue et de déplacer des barrières sur la superficie de l'Europe. Il était trop tard. Les traités de Vienne se rompirent successivement par toutes les parties où ils avaient méconnu ou violenté ce principe de vie de l'Europe nouvelle, la nationalité.
Aux Pays-Bas, d'abord, où les Belges catholiques, très attachés à leur Église et à leurs traditions de libertés locales, étaient subordonnés au gouvernement des Hollandais protestants, opposés de mœurs et d'intérêts : on avait réuni arbitrairement ce qui n'avait jamais été lié que par contrainte et ce qui s'était séparé depuis plus de deux siècles.
En Pologne, où une nation généreuse, vaillante, incapable de se gouverner peut-être, mais incapable aussi d'oublier que trente ans auparavant elle était indépendante, demeura démembrée, assujettie à des maîtres étrangers, associée à des peuples différents d'elle par la religion, les origines, les intérêts; sacrifiée ainsi, au mépris scandaleux du droit public de l'ancien régime, et au mépris douloureux du droit public du régime nouveau.
En ItaKe, où une nation rassemblée, de fait, sous la domination française et réunie en armées par les Français se
voyait réduite à n'être plus qu'une expression de géographie.
En Allemagne, où les peuples, armés pour l'indépendance de leur patrie, étaient condamnés à ne rêver la grandeur de cette patrie que dans l'histoire du passé, et se voyaient obligés par l'Europe à ne chercher leur destinée que dans la convenance de leurs voisins.
C'étaient autant de foyers de révolution qui se formaient en Europe et qui devaient, de leurs explosions successives, ébranler d'abord, puis renverser l'ouvrage.
Enfin, l'Europe victorieuse n'avait pas assez tenu compte de la nation française. Elle avait calculé qu'en enlevant à la France ses conquêtes, on lui ferait oublier sa gloire. On prétendait la refréner et l'humilier : on l'offensa. A ne considérer que le seul système de l'équilibre, il n'était pas d'un calcul exact des forces de refouler la France dans ses limites d'avant 1792. L'Autriche, la Prusse reprenaient, accroissaient même les possessions qu'elles avaient acquises depuis cette époque. C'était un fait que les Français avaient, depuis 1792, identifié l'idée de la république et de l'indépendance nationale, avec celle des limites de la Gaule, des « limites naturelles » . L'Europe n'y avait jamais consenti ; mais était-il sage de tenir, encore ici, pour nulle et non avenue une conception aussi nationale et aussi passionnée? N'eût-il pas été prudent de faciliter aux Français, par un ménagement de leurs intérêts et de leurs idées, l'acceptation du nouvel ordre de choses? Ils en auraient ainsi, peu à peu, reconnu les avantages : la France homogène et concentrée, entre des nations divisées, des États faibles et dispersés, Hollande, Allemagne, Italie. Au contraire, on rejeta la France sur sa révolution, on la ramena à identifier, comme en 1795, la liberté et les limites naturelles; à compléter ses revendications, à l'intérieur, contre la charte octroyée, par les revendications au dehors, contre les « odieux » traités de 1815, et à faire, de la destruction de ces traités, une question de patriotisme français. Contre l'intérêt bien entendu de la France, on fit de la nation française l'alliée naturelle de tous les peuples qui se révoltèrent contre ces traités, etl'on entraîna
nécessairement les gouvernements français qui cherchèrent la popularité dans la gloire, à s'associer, en Europe, aux gouvernements que leur ambition poussa à déchirer le pacte de Vienne et à exploiter , au profit de leur grandeur dynastique, les passions nationales des peuples.
C'est ainsi qu'en 1830 la révolution se fit autant pour la charte que pour la. limite du Rhin; que la Belgique, animée par l'exemple de la France, se souleva et fut séparée de la Hollande; que la Pologne s'insurgea, et que le cri de Vive la Pologne! fut dans les rues de Paris, en 1830-1832, en 1848, un cri de révolution française; qu'en 1859-1860 l'empereur Napoléon III s'associa au Piémont et fit l'unité de l'Italie; qu'en 1866, il laissa faire la Prusse. « Je déteste, disait-il en mai 1866, je déteste, comme la majorité du peuple français, ces traités de 1 8 1 5, dont on voudrait faire aujourd'hui l'unique base de notre politique extérieure ^ »
Minés ainsi dès leur origine et dans leurs fondements, ébranlés en 1830, renversés, en partie, en 1848, puis relevés à grand renfort d'étais et d'échafaudages, les traités de Vienne ont été anéantis^ en 1860, 1866 et 1870, par la création d'une Belgique indépendante et neutre, par celle d'une monarchie italienne, par celle d'un empire allemand. Il ne reste plus rien de ce qui fut essentiellement l'œuvre de Vienne, ni dans les faits, ni dans les principes, et, sauf en ce qui concerne la Belgique, cette ruine n'a été plus dommageable à aucune nation qu'à la nation française, qui a si souvent maudit ces traités et qui a si fortement contribué à les détruire.
La guerre de 1792-1815, a été une immense guerre de limites, les traités qui l'ont finie ont été des traités de limites,
' Discours d'Auxerre, mai 1866.
et, par là, les luttes de la France et de TEurope durant la Révolution, continuent Thistoire de la France et de TEurope sous l'ancien régime. Mais qui s'arrêterait à cet aspect des choses n'en verrait que la figure, et des hommes qui ont soutenu ces luttes, il ne connaîtrait rien, sauf la carte des pays où ils ont porté leurs armes. Il y a autre chose, et cette autre chose est essentielle, c'est Tesprit qui meut les masses humaines, Tàme qui anime la matière de l'histoire. La forme de la terre ne change pas ; la conception que les hommes se font de la terre et de l'existence humaine» leurs raisons de vivre et de mourir se modifient : au même attachement à la cité natale, à la même convoitise de la cité d'autrui, à la même jalousie de leur indépendance propre, à la même ambition d'assujettir celle des autres, les temps apportent des raisons diverses, nourrissent ce feu perpétuel d'aUments variés et l'attisent de souffles nouveaux.
L'Anglais du prince Noir est le même que celui de Gromwell et que celui de Wellington : la piété catholique des soldats de Henri IV, envahissant la France leur clergé en tête, chantant des psaumes et se confessant la veille d'Azincourt; le fanatisme des lieutenants de Henri VI, qui firent brûler Jeanne d'Arc comme hérétique et sorcière, sortent des mêmes fonds que le piétisme des puritains de Guillaume III, qui prétendaient confondre Baal et Nabuchodonosor en la personne du roi très chrétien, et châtier Babylone dans Versailles. Toute l'âme et tout l'esprit des guerres de la Révolution, telles que les menèrent les Français, parait dans les croisades, depuis la première, toute populaire et spontanée, qui s'en allait en procession tumultuaire délivrer les lieux saints, jusqu'à celles qui mêlèrent l'entreprise sacrée et la combinaison politique, conduisirent saint Louis en Egypte, le firent mourir à Tunis et dégénérèrent en la conquête d'un empire chrétien à Byzance, en découpures de fiefs dans la Terre sainte, engourdirent les chevaliers dans les délices des harems d'Orient et ne laissèrent d'autre trace de leur passage que des noms de dynasties éteintes ou des châteaux en ruines.
Vous les retrouverez pareils dans la conquête de Naples au temps de la Renaissance et dans ceux de la Révolution.
Et cependant l'Anglais de la guerre de Cent ans, le puritain, le colonisateur du dix-septième siècle, le manufacturier exportateur et accapareur du dTx-neuvième ; le Français de saint Bernard et celui de Vergniaud, le soldat de Charles YIII et celui de Ghampionnet, le général de Louvois et celui du comité de Salut public, le mousquetaire de Louis XIV et le grenadier de Napoléon, s'ils parlent la même langue, s'expriment en des idiomes d'âge si divers et traduisent en images si disparates des idées si différentes, que, suivant les mêmes routes pour marcher au même but, s'ils se rencontraient, ils ne sauraient se reconnaître et ne se comprendraient pas.
La nouveauté, en 1792, c'est la déclaration des droits de rhomme qui donne au prosélytisme naturel à la conquête française le caractère spécial au siècle, la forme appropriée au génie et aux passions des contemporains : l'idée abstraite et universelle. En l'assimilant à leur génie, les Français la transformèrent à leur sang et k leur chair, et si les maximes demeurèrent abstraites et universelle, l'idée se fit réelle et particulière : de la sorte, elle entra dans les faits, mais la propagande, dès lors, se confondit avec la conquête. Rien n'y fit, ni Tardeur des convictions et l'enthousiasme humanitaire et civilisateur des uns, ni l'âpre génie théocratique et convertisseur des autres, ni l'apostolat, ni l'inquisition. La nature, comme toujours, balaya la théorie. Les Français enroutèrent la Révolution dans la grande voie romaine de l'histoire de France : ils en firent une œuvre vivante, et la Révolution nationalisée fit des Français la grande nation. La démocratie française reprit ainsi et accomplit, un moment, le dessein classique des rois : la suprématie militaire, politique, juridique, intellectuelle du continent; elle dépassa Louis XIV, recommença Gharlemagne et réalisa le rêve séculaire : l'empire romain du monde moderne, la paix romaine par et pour les Français.
Cette entreprise hyperbolique réussit parce que les Français
réalisèrent en eux-mêmes la Révolution, que d'une entité cosmopolite, ils firent une réalité française, confondirent les droits de l'homme avec les droits du Français et leur suprématie sur le vieux monde avec Faffranchissement des peuples de TEurope. L'entreprise croula par Teffet même de son succès : à l'exemple des Français, les peuples conquis firent chacun des droits de l'homme leurs propres droits et ne voulurent connaître d'autre affranchissement que celui qu'ils opéraient eux-mêmes, en se délivrant des étrangers.
La puissance de la Révolution dans le monde provient donc du caractère particulier de ses applications par chacun des peuples où elle se propagea. Elle a été partout comme en France, exclusivement nationale, ce qui a fait sa force d'impulsion entre les mains des Français et sa force d'assimilation dans l'âme des autres peuples. Elle est devenue pour chacun sa chose et la chose principale, celle qui prime toutes les autres et dont toutes les autres procèdent : l'indépendance nationale, qui est pour les peuples ce qu'est la première aspiration de l'air pour Tenfant qui nait au monde, la première manifestation et, jusqu'à la fin, la condition nécessaire de la vie.
La lutte des peuples pour conquérir chacun le gouvernement de soi-même, ou la démocratie, pour conquérir leur indépendance à l'égard des autres peuples, ou la nationalité, remplit le dix-neuvième siècle : elle a fait l'Europe, profondément nationale, où nous vivons. Les deux faits sont corrélatifs. Ils ressortent ensemble de la Révolution française; ils expriment, sous deux formes, un même principe, celui de la souveraineté nationale. La France qui, la première l'a proclamé, l'entendait avec justice et magnanimité : — J'aime, donc je suis! — Voilà, dans le véritable esprit de la Révolution française, l'axiome fondamental de la nationalité. En ce sens le principe de nationalité devient un principe de justice. C'est un honneur que la France est en droit de revendiquer, d'avoir fondé son droit public sur ce principe, qui donne la seule sanction de la conquête, à savoir que les peuples seuls
ont le droit de disposer d'eux-mêmes et que nul changement dans leur destinée nationale m'est légitime s'il n'est ratifié par leur suffrage direct, universel et libre. Elle a proclamé ce principe et l'a appliqué lors de la première réunion opérée par la Convention en 1792, celle de la Savoie, et plus d'un demisiècle après elle l'a invoqué et consacré lors de la dernière réunion qu'elle ait opérée en Europe, celle de cette même Savoie, par Napoléon III, en 1860. Elle eût été en droit de réclamer, elle demeurera toujours en droit d'espérer de la justice des hommes, l'application du même principe, le sien, aux populations que la guerre, en 1870, a violemment séparées de son corps.
Certes, au cours de sa lutte avec l'Europe, elle a fait trop de fois bon marché de ce principe ; victorieuse des monarchies anciennes, elle a transigé et pactisé avec elles, selon leurs usages et leurs convenances. Elle est entrée dans leur droit public et elle y a sacrifié le sien. Victorieuses à leur tour, ces monarchies n'ont point modifié leur coutume, et c'est ainsi que la conquête a gouverné l'Europe de 1793 à 1815. Les nations qui luttèrent avec le plus d'énergie pour leur indépendance, cette indépendance conquise, l'ont prétendu tourner à la suprématie. Suivant leurs traditions, elles ont usé de la « science moderne » comme la Révolution française de la raison pure : la diplomatique, l'archéologie, la philologie, l'ethnographie, la paléographie, l'anthropologie, l'origine et l'évolution des mots, la mesure, la contenance et les difformités des crânes ont servi de prétexte à classer, partager et asservir les hommes. On a imaginé des a missions » historiques qui ne sont pas autre chose qu'une application, fort grossière, à la politique, de l'hypothèse des causes finales. La lutte pour l'indépendance de chacun a dégénéré en une lutte de tous contre tous pour la terre et la puissance. À peine délivrés de Napoléon, les Allemands ont rêvé de Barberousse et d'Othon, maîtres des Italies, des Lotharingies, des Bourgognes et des Flandres. Après le risorgimento, en Italie, surgit, et sans transition, le primato. Ce qu'on nomme 1' « impérialisme » nait, d'une gêné-
ration nécessaire, partout où fermente, avec le sentiment de la souveraineté, Forgueil populaire. Il est fils de la démo* cratie en Angleterre, comme il Test aux États-Unis et comme il Ta été à Rome.
Ainsi, les idées, les passions, les forces que la Révolution française a jetées dans le monde lui survivent, subsistent et se transforment suivant le génie et les traditions des peuples. Un si formidable débordement d'hommes ^t de pensées a imprimé au monde des impulsions irrésistibles, déchainé des courants, creusé dans le sol de nouveaux lits aux grandes eaux. Pendant vingt-trois années les souverains de Tancienne Europe ont lutté contre ce déluge et tâché de le refouler. Ils ont échoué. Les plus ambitieux et les plus intelligents d'entre eux ont alors essayé d'en exploiter la puissance. Ainsi se sont formées les nouvelles dominations nationales, l'Italie et l'Allemagne.
Les princes qui ont accompli, à leur profit, ces grands changements ont conçu la révolution européenne et les nationalités, comme Napoléon avait conçu la Révolution française et la souveraineté du peuple. Ils ont construit leurs monarchies avec les matériaux et sur les boulevards démantelés du Grand empire. Tous leurs desseins sortent des méditations de Sainte-Hélène, comme d'un Discours de la méihode, d'où se déduisent, durant des années, toutes les théories des philosophes et toutes les hypothèses des savants.
Napoléon reste ainsi dans les conséquences de cette histoire ce qu'il a été dans les crises, l'exécuteur et l'ordonnateur de la Révolution française en Europe. Il a posé les jalons, ouvert les avenues, dressé les fondations, aplani le sol; les nationalités ont prévalu en Italie, en Allemagne, et plus tard dans les pays chrétiens de l'Orient, selon des directions qu'il leur avait disposées. Napoléon tombé parut immense ' ; le conquérant et le despote disparus, on découvrit le prodigieux laboureur de la terre d'Europe, l'œuvre de l'homme d'État
' « La solitude dans laquelle Bonaparte a laissé le monde »... GiATSàDmAari», Mémoires f novembre 1828.
et ses retentissements infinis dans Thistoire. « L'auréole que les journalistes, les historiens et les poètes ont répandue autour de Napoléon disparait devant Timplacable réalité de ce livre « , disait Gœthe, en 1827, après la lecture d'un recueil de mémoires; « mais le héros n'en est pas diminué, au contraire; il grandit à mesure qu'il devient plus vrai *. »
Je souhaiterais que cet ouvrage laissât la même impression non seulement du grand homme qui y occupe tant de place, mais encore et surtout de la nation française qui le remplit et qui en est l'âme. Napoléon a engendré d'elle une incomparable épopée, mais sans elle il n'eût été qu'une force magnifique et stérile, comme l'éclair dans la montagne et l'ouragan sur les mers. Je voudrais, après avoir repris une dernière fois et noué en leur dernier nœud les fils directeurs de cette histoire, rassembler en une seule image les vues éparses que j'y ai semées et imprimer cette image, qui est toute la lumière et toute la vie de ce livre, aussi durable et significative en la mémoire du lecteur qu'elle l'est dans ma pensée. C'est l'image du Français, notre père, pauvre diable glorieux et généreux de son âme et de sa personne, meurtri en son corps, infirme, estropié, semant sur les chemins les lambeaux de ses membres rompus; volontaire pour défendre la patrie, a bouter les étrangers hors du royaume » , fonder pour les Français, la République française, porter aux peuples affamés de justice l'évangile nouveau; puis soldat, de vocation ou de carrière, armé pour la splendeur de cette République, la splendeur de l'empire enfanté par elle, la suprématie bienfaisante de la France; s'exposant^ s'exténuant, se sacrifiant de sang et de souffle à poursuivre la chimère ancestrale, ]'idole humaine d'esprit et de chair, la liberté enchanteresse, la paix qui panse les plaies des blessés, étanche la soif des fiévreux, console les infirmes, épanouit autour d'eux les enfants et les fleurs, mûrit les récoltes et les générations, consacre par son bienfait les héros anonymes qui l'ont conquise. Aucun d'eux n'eût osé
' Conversation avec Eckermann.
dire : Je suis la France ! mais de tous nous disons : Sans eux la France n'eût pas été ce qu'elle fut. C'est vers eux que je me reporte au moment de fermer ce livre, compagnon de ma jeunesse, ami de mon âge mûr, où j'ai mis trente années de mon existence, et tâché de traduire en paroles mon amour pour mon pays, mon admiration pour son génie, mon culte pour son histoire, ma tendresse pour ses illusions, ma pitié pour ses infortunes, ma fierté de ses triomphes et ma foi inébranlable dans ses destinées.
Paris, 1874. — HonHeur, 1904.