IV
bientôt toute idée de concession au sujet des enfants de Louis XVI . C'était le contre-coup des agitations de l'Ouest et des complots de l'Est. Les royalistes conspiraient à Paris le renversement de la République et cherchaient à envahir la frontière; ce n'était point le moment de rendre un chef à un parti très divisé et de créer, en Espagne, un nouveau foyer de conjurations.
Le Comité, d'ailleurs, avait lieu de croire qu'avant la conclusion de la paix, si vite que Barthélémy allât en besogne, la mort aurait rendu les négociations vaines et les promesses inutiles. Une captivité qui avait été une persécution et un martyre achevait de ronger la santé toujours faible et précaire de Louis XVII ' . Ce fds de roi périssait de l'horrible maladie qui dévore, dans le pire dénuement, les enfants des misérables. Le rachitisme avait usé son corps; la torture morale, l'isolement, l'humiliation, la peur avaient paralysé les ressorts de son âme. Depuis le 9 thermidor, il était tenu proprement, nourri, traité avec douceur. Ces soins étaient venus trop tard. Le 6 mai, un médecin humain et éclairé qui le visita ne trouva plus en lui que « cette image de misère et de douleur » qu'offre l'enfance vouée à la mort. — « C'est un enfant perdu » , dit le 11 prairial-30 mai le commissaire de service au Temple. Quelques jours après, Louis XVII avait succombé.
Le Comité expédia, le 21 prairial-9 juin, un courrier à Barthélémy; il envoyait à cet ambassadeur les ratifications de la convention conclue, le 28 floréal, avec la Prusse, et il ajoutait en post-scriptum : « On a annoncé ce matin à la Convention la mort de Capet, qui a été reçue avec indifférence, et la prise de Luxembourg, qui a été entendue avec les plus vifs transports. Capet était malade depuis longtemps. » Comme la pacification ne devait plus désormais trouver d'obstacle, le Comité mit l'Espagne en demeure et avertit Barthélémy, le 28 prairial-lG juin, que le mois prescrit dans ses instructions pour la conclusion de la paix s'étant écoulé , les généraux français allaient faire raser Rosas, Figuières et Saint-Sébastien*. Cet
' Chantelacze, Louix XVII, Paris, 1884.
' Cf. ci-de88U8, p. 321.
LE GRAND DESSEIÎi DE SIEYES. — AN III. 355
ultimatum annonçait que le Comité avait repris du ton, et que Sievès y avait recouvré son influence.
Le 15 prairial -3 juin, Merlin de Douai était sorti du conseil '. Sievès, Reubell et Treilhard composèrent la section diplomatique. Treilhard était rallié aux vues de ses deux collègues. Le système du Rhin n'avait plus d'opposants ni même de dissidents dans la section. Gillet, Doulcet et le président, Cambacérès, qui y avaient toujours incliné, y revenaient. Les incertains se groupèrent autour d'Aubry; ce représentant siégeait dans la section militaire; il passait pour le chef de la « faction des anciennes limites » . Il retardait par une contradiction sourde et des lenteurs calculées les mesures belliqueuses du Comité. Il s'opposait au passage du Rhin. Il voulait la paix prompte et générale. Croyant que le renouvellement du Comité y déplacerait la majorité, il exposa son système « avec une chaleur plus qu'ordinaire « . Gillet, Sieyès et Reubell i; réconduisirent vertement », et il se tut*. La prise de Luxembourg (8 juin 1795) rendit toute leur énergie aux partisans de l'action. Pichegru et Jourdan reçurent Tordre d'accélérer autant que possible le passage du Rhin. Merlin de Thionville, revenu à ses passions conquérantes, fut invité à animer les généraux de tout son zèle.
Pour réussir, c'est-à-dire pour réduire l'Autriche à composition, le concours actif de la Prusse était nécessaire. En le recherchant, le Comité de salut public n'agissait point par prévention : il suivait un calcul, et la crainte que l'on avait à Vienne de cette alliance suffisait à expliquer la persistance que le Comité mettait à la poursuivre'. Mais les conditions en
' Le Comité au 15 prairial : Cambacérès, Sieyès, Reul>en, Treilhard, Aubry, Tallien, Marec, Gillet, Roux, Vemier, Defermon, Rabaut. Doulcet. Blad, Gamon. Larivière.
- Lettre de Gillet, Reyxaid, t. II, p. 222. — Fais, p. 283. — Bévue historifjue, t. XVIII, p. 275-279.
^ Thugut écrivait le 27 mai : Le roi de Prusse pourrait avec soixante-dix ou quatre-vingt mille hommes se jeter en Bohème, et occuper ce royaume sans trouver de résistance sérieuse. «» Nous chercherions en vain à nous dissimuler qu'en pressant vigoureusement une pareille opération, le roi réussirait probablement à réduire sous peu l'Autriche aux dernières extrémités et la forcerait de souscrire à
devenaient chaque jour plus difficiles. Le Comité s'inquiétait de voir la Prusse se dérober devant lui et s'en impatientait. On voit se développer ici, au lendemain même de la paix de Bâle et de la convention de neutralité de l'Allemaf^ne du Nord, les contradictions que renfermait le système de la limite du Rhin et de l'alliance prussienne : elles devaient par la plus singulière, mais la plus logique des évolutions, conduire la France à conjurer l'anéantissement de la Prusse, après avoir poursuivi son alliance, excité ses convoitises et comblé ses ambitions. Placé en 1795 dans une situation analogue à celle où se trouvèrent le Directoire en 1796 et Napoléon en 1805, le Comité de salut public fut amené par la nature même des choses à dégager dans ses termes essentiels le problème qui s'imposa à ses continuateurs, problème insoluble, puisque ni les victoires réitérées de 1796 et de 1797, ni Marengo, ni Hohenlinden, ni Austerlitz, ni léna ne purent le résoudre.
(t 11 est temps, écrivait le Comité à Barthélémy ^ nous ne dirons pas d'ouvrir les yeux, mais de faire sentir que nous les avons constamment ouverts sur les véritables intérêts de la République, et qu'autant nous persistons à vouloir que le premier allié de la plus puissante république du monde soit le plus puissant monarque de l'Europe, autant nous sommes décidés à exiger l'exécution des engagements pris avec nous et à ne pas nous laisser jouer. « Le Comité demandait, en conséquence, que la Prusse occupât le Hanovre et fit évacuer Cuxhaven que les troupes ennemies avaient occupé; que la Prusse cessât d'offrir ses bons offices à la Diète en vue de conserver à l'Empire la rive gauche du Rhin; que les agents prussiens à Stockholm, à Copenhague, à Constantinople, secon-
toutes les lois qu'il lui imposerait, taut relativement aux points litigieux en Pologne qu'aux conditions tie paix avec la France. Une telle attaque imprévue, exécutée avec vigueur et célérité, ne perjucttrait guère à Sa Majesté de tirer de ses armées considérahlcs sur le Rhin aucun moyen de résistance; notre perte serait consonunée avant qu'on fût instruit à Pétcrshourg de l'événement. » Zeisskkhc, t. V, p. 227.
' Dépêches des 12 et 28 prairial, 3, 10 et 12 messidor; — 31 mai, 16, 21 et 28 juin 1795. Revue historique, t. XVIII, p. 278-279.