LES ARMÉES ET LA REPUBLIQUE. — AN IIL
chistes'... » Mais, à côté tle ces sentiments de 1 âge héroïque, on voit percer çà et là, dans les rangs aussi bien que dans les états-majors, les instincts qui annoncent l'âge politique des armées. Les officiers et les soldats de la 127* demi-brigade écrivent à la Convention, après ces mêmes journées de prairial : « Législateurs ! . . . Si l'audace des uns croissait avec leur criminel espoir, et si le courage des autres s'amollissait par la crainte ; s'il fallait enfin que des colonnes s'ébranlassent des armées victorieuses pour aller défendre la Convention nationale, parlez, législateurs ! nous volons autour de vous ; les factieux ne parviendront jusqu'à vous qu'en marchant sur nos cadavres*... »
Comment les armées ne s'attacheraient-elles point à la République, et dans la République au parti de la guerre? C'est leur raison d'être , c'est leur gloire , c'est leur avenir. Elles y sont liées par le patriotisme, par l'honneur, par l'intérêt'. Voudraient-elles se désintéresser de la politique, elles ne le pourraient pas. La paix, c'est la déception, la médiocrité, la gène pour les officiers ; pour le soldat, la misère ou un labeur dont il a perdu l'habitude, au lieu de la vie aventureuse, précaire parfois et affamée, mais large par moments, toujours entraînante et ouverte sur de grands horizons. Les républicains les plus ardents sont les premiers à attirer les armées dans les affaires et à commander leur intervention. La Convention les appelle à sa défense. Elle les convie à voter la Constitution. Elle les incite à signer des adresses républicaines. Elle oppose leurs vœux républicains et belliqueux aux démonstrations des modérés, en attendant qu'elle les lance contre les gardes nationales suspectes de rovalisme. « Les armées sont aussi une portion du peuple » , déclare Chénier. Un royaliste, Lacretelle jeune, apporte à la Convention une adresse où il dénonce le péril prétorien : « Songez combien le despotisme militaire est à
' SouLT, t. L p. 233. 7 prairial an IIL
' Journal de Fricasse, p. 64.
* Cf. TocQUETiLLE, chapitres inédits de VAncien Régime et la Révolution,
> 0 ndance, t. I, p. 291-293.
craindre dans les républiques. Rome y trouva le tombeau de sa liberté. » Tallien réplique avec véhémence : « Il faut que la Convention fasse connaître aux armées ceux qui les calomnient !... Vous accusez nos armées, ce sont elles qui nous ont sauvés. C'est à elles que vous devez l'existence. Vous voulez juger nos armées, eh bien ! il faut qu'elles vous jugent aussi et qu'elles connaissent l'esprit qui vous anime *... »
Sur ces entrefaites, Napoléon Bonaparte vint à Paris et entra dans les bureaux du Comité de salut public.
Robespierre le jeune l'avait rencontré dans sa mission à l'armée d'Italie, en 179 4. Bonaparte était alors un républicain exalté, méprisant la Gironde parce que cette faction rompait l'unité de la République. Il se forgeait, avec les pressentiments de son génie, un Robespierre idéal, et plus grand que nature, qui devait achever la Révolution. Ses opinions, jointes aux talents dont il faisait preuve, séduisirent Robespierre le jeune ; il offrit à Napoléon Bonaparte de devenir le lieutenant de son frère et d'occuper la place d'Henriot. Lucien Bonaparte, plus pressé de parvenir que Napoléon , plus jacobin aussi de tempérament et infiniment moins politique, l'engageait à accepter. Napoléon réfléchit et refusa : « Il n'y a, dit-il, de place honorable pour moi qu'à l'armée. Patience. Plus tard, je commanderai Paris*. 51 Chargé d'une mission à Gênes, il fut emprisonné à son retour comme suspect de terrorisme et complice de Robespierre. On ne trouva rien contre lui et on le relâcha. Il vit l'autorité, la force, et ce qu'il appelait le « génie de la République " , passer aux Thermidoriens ^. Décidé à suivre toujours ce « génie de la République » , il s'en alla faire campagne contre le Piémont. Il préparait une expédition destinée à reprendre la Corse aux Anglais, lorsqu'il reçut l'ordre de se rendre à l'armée de l'Ouest en sa qualité de général d'artillerie.
' Séance du il fructidor-29 août 1795.
* Philippe dk Skgur, Histoire et Mémoires, t. I, p. 123. — Le Souper de Bcaucaire, 1792. — ItsG, Bonaparte, t. II, p. 354. — Marmost, Mémoires, t. I, p. 53. Cf. ci-dc88U8, p. 70.
^ Expression du Souper de Beaucaire.