LES ARMÉES ET LA REPUBLIQUE. — AN III
En arrivant à Paris , à la fin de floréal, il y éprouva une cruelle déception. Aubrv, qui disposait alors, et assez arbitrairement, des choses militaires, était « un ancien officier d'artillerie, d'un esprit court et passionné, qui n'avait jamais entendu le feu qu'au polvgone ' » . Il détestait en Bonaparte le vainqueur de Toulon et le jacobin : il lui enjoi^it de partir immédiatement pour 1 Ouest, et d'v commander, non plus l'artillerie de 1 armée, mais une brigade d'infanterie. Bonaparte refusa d'obéir.
L'important pour lui était de demeurer à Paris, parce que là seulement il pourrait se faire valoir et obtenir un emploi selon ses goûts. Il n'avait point de relations, il tâcha de s'en procurer. Il avait connu Barras à Toulon , il se rapprocha de lui ; Barras jouait alors un rôle, et qui voulait parvenir devait absolument s'attacher à quelqu'un des conventionnels. Désœuvré, tourmenté de son inaction, réduit pour vivre aux expédients, inquiet de son avenir, anxieux de l'avenir des siens, Bonaparte usait son temps en démarches, en projets, en lectures, en observations. Il vit l'émeute de prairial, qui compléta pour lui les enseignements du 20 juin 1792. Inconnu et oisif, il put à son aise étudier les hommes et les factions. Il commença un » recueil sur l'histoire depuis le 9 thermidor, les causes des troubles et des discordes » , composa des plans de campagne, et chercha, en attendant que son ennemi Aubry sortit du Comité, à s'insinuer près des autres membres de ce conseil. Boissy lui montra de l'intérêt et le recommanda à Doulcet, que l'on venait de placer à la section de la guerre. Doulcet cherchait un homme à idées , un « faiseur îî , comme on disait à la fin de l'ancien régime. Bonaparte ne lui plut d'abord qu'à demi. Il vit « un petit Italien pâle, frêle, maladif, mais singulier par la hardiesse de ses vues et l'énergique fermeté de son langage v . A la seconde entrevue, Doulcet commença de discerner ce que l'on pouvait tirer du " petit Italien » . Il remploya dans son service. Bonaparte lui fournit le
' SÉGITR, Histoire et Mémoires, t. I, p. 140
plan qui assura les succès de Moncey aux Pyrénées et décida la paix avec l'Espagne. Il lui fournit surtout le fameux dessein que cette paix rendait possible : celui de la campagne d'Italie '.
C'est le premier coup de Bonaparte; c'est un coup de génie. Bonaparte domine déjà toute la guerre et toute la politique. Il a la conception et l'exécution, les données d'ensemble et la science du détail. Il dispose tout dans ce merveilleux projet : instructions aux généraux, aux administrateurs, aux diplomates ^. Les plans furent portés au Comité. Ce conseil en fut très vivement frappé, et il les mit en délibération. « Tout est tranquille, écrivait Bonaparte à son frère Joseph, le 12 thermidor-30 juillet. La paix conclue avec l'Espagne... nous a comblés de joie... » Elle « rend la guerre offensive en Piémont infaillible. L'on discute le plan que j'ai proposé, qui sera infailliblement adopté'... »
Ce plan, qu'il exécuta avec un éclat incomparable en 1796 et 1797, posait toutes les questions que l'histoire allait débattre pendant vingt ans. Chasser les Autrichiens de la Péninsule, agrandir le Piémont par la conquête de la Lombardie et faire de cet État lavant-garde de la République en Italie ; s'emparer des gorges de Trente, pénétrer dans l'intérieur du Tyrol, se réunir à l'armée du Rhin, et obliger l'Empereur, attaqué dans l'intérieur de ses États héréditaires, à conclure une paix " |qui réponde à l'attente de l'Europe et aux sacrifices de tout genre que nous avons faits'' « , voilà la première partie du dessein. Elle ne s'accomplira que pour préparer la seconde, qui est la partie maîtresse, l'objet suprême de la guerre, pour lequel tout se fait et sans lequel rien ne sera fondé : « Diviser l'oligarchie européenne... saisir l'Angleterre corps à corps en Irlande, au
' SÉGcn, t. I, p. 149-153. — Baraste, Histoire de la Convention, t. V,p. 572. — Revue historique, t. XIII, p. 64-68.
^ Mcnioire sur l'ariuée d'Italie. — Mémoire militaire sur l'armée d'Italie. — Instructions pour le {»cnéral en chef de l'armée d'Italie et pour les représentants du peuple près de cette armée : fin de juillet 1795. Correspondance, Paris, 1858, in-8°, t. I, n™ 49-53.
' Correspondance, t. I, p. 79.
* Id., t. I, p. 69.