‹ L'Europe et la révolution française (volume 4)Chapitre 89 sur 128 · L ALLEMAGNE ET L'AUTRICHE. — A> III · texte numérisé non relu

L ALLEMAGNE ET L'AUTRICHE. — A> III

les propositions que la cour de Vienne ferait passer par Bembtorff. « Vous pouvez, ajoutait le Comité, faire savoir par ce ministre à Tenvové de l'Empereur, M. de Ludolph, que nos intentions sont aussi pacifiques que celles de sa Cour, et nullement passionnées ; que nous sommes très éloignés de considérer

qui que ce soit comme un ennemi naturel » Le Comité donna

en même temps des pouvoirs à Bâcher pour traiter de l'échange de Marie-Thérèse-Charlotte. Cette négociation pouvait amener indirectement des pourparlers de paix. Mais toutes ces voies étaient trop lentes et trop détournées. Le Comité décida de faire, au moven d'un agent secret, une tentative directe à Vienne. Il s'adressa, pour cet office, à un aventurier qui s'était autrefois offert à l'ancien Comité de salut public, se faisant fort de pénétrer jusqu'à Thugut et prétendant posséder la clef des escaliers dérobés de la chancellerie de Vienne : le ci-devant marquis de Poterat ' .

Ce gentilhomme déclassé avait toutes les ressources d un diplomate occulte de Frédéric ou de Louis XV ; la rigueur des temps l'avait réduit aux offices d'entremetteur politique. Emprisonné durant la Terreur, il assiégeait, depuis son élargissement, le Comité de notes et de projets. Il y en avait de tous les genres, pour tous les goûts, mais surtout de diplomatiques, dans le genre cvnique et dans le goût de la conquête. Il connut Boissv et l'endoctrina. — « Il ne s'agit pas, lui dit-il, d'examiner si les mesures que je vais vous proposer. . . sont justes et bien régulières ou non, mais seulement si elles sont bonnes et suffisantes... » Observez la conduite que tiennent les princes depuis cinquante ans, notammment Frédéric II, Catherine II, Joseph II , '^ vous v trouverez de quoi faire un cours complet d'intrigues bien filées et de noirceurs dans tous les genres... Faites comme les deux cours impériales et le roi de Prusse lors du partage de la Pologne : laissez dire et mettez-vous en situation de soutenir votre opération... Il faut négocier ensemble et avec toutes... Promettez-leur tout ce qu'elles vous demandent,

» Cf. t. III, p. 327, 393.

sauf à ne leur tenir que ce qu'il vous plaira... Répandez avec profusion l'argent dans les cabinets, ou du moins annoncez-en la volonté. . . Trompez-les, s'il convient à vos intérêts. . . Surtout, déclarez à l'Angleterre une guerre éternelle... » Proclajiiez hautement votre système et les limites que vous entendez garder. « Soutenez cette déclaration par un grand appareil de force militaire. Aussitôt toutes les puissances intéressées s'arrangeront en conséquence ; les grandes dépouilleront les petites pour s'assurer des compensations... Vous tiendrez la balance entre elles toutes. »

Ce n'était point le code de l'honneur, mais c'était celui de la politique au dix-huitième siècle, et c'est sur ce ton qu'il convenait de régler ses pensées si l'on voulait être compris des chancelleries européennes. Le langage que tenait Poterat était bien dans le style des cours '. Le Comité avait eu l'occasion de s'y faire. Il n'en fut point offusqué. Il accepta les propositions de Poterat, décida, le 5 fructidor-22 août, que cet agent partirait pour Vienne, et chargea Boissy de suivre cette correspondance *.

Poterat demanda comme condition préalable que la République déclarât pubhquement sa politique et fixât ses limites. C'était prononcer la réunion des pays de la rive gauche du Rhin. Le Comité y préparait déjà les populations. La grande majorité des habitants de ces pays la désirait, ou s'y était résignée. C'était pour eux la rentrée dans l'ordre et la fin du pire des états, celui de la conquête. Ils venaient à la réunion sans illusions; la République y procédait sans enthousiasme. La Révo-

' Voir: La question (VOrient nu dix-huitième siècle. Cf. t. I, ch. i, les règles de conduite, p. 20; la diplomatie, p. 71. — Le 10 mai 1795, après tine conversation avec le prince de llohcnlohc — le Prussien — un diplomate autrichien, Dietrichstein, écrivait à Thugut : « ... Laissons-les croire, trompons-les à leur tour, employons les mêmes moyens avec eux; qu'ils nie croient toujours jeune et trompé, et qu'ils le soient à leur tour; que Votre Excellence m indique de fausses conHdcnces à leur faire, (ju'Elle m'écrive de fausses lettres que je pourrai montrer, quoiqn'Elle aura soin, dans ces mêmes lettres, de me recommander le secret... » Zeissbkrg, t. V, p. 204. Cf. id., p. 48-49, 406-409, les propos de Markof en décendire 1794 et en septendjre 1795.

» Bévue historique, t. XVIII, p. 293-295, 311-314.

Page 1