L'ALLEMAGNE ET L'AUTRICHE. — AN III
lution, en se réalisant, s'était dépouillée de son idéal de 1789 et de 1792. Les Français ne pensaient plus à affranchir les peuples conquis, ni ces peuples à se rendre indépendants. Les uns et les autres ne songeaient qu'à vivre, à échapper à une restauration de Tancien régime, à profiter des droits civils si chèrement achetés. Leurs vœux s'accordaient ici avec les raisons d'État et les vœux des Français, tt Je ne puis concevoir, écrivait Reubell, comment on peut proposer d'abandonner la Belgique et le Palatinat. D abord, ce serait faire honteusement le mallieur de la grande majorité des habitants de ces contrées, qui tremblent de retomber sous la domination de leurs despotes... En second lieu, il n'y aurait que des traîtres qui pourraient se résoudre à céder une province aussi fertile... On a parlé de faire delà Flandre une république, comme si les républiques étaient si faciles à fonder M...» — Les plus opposants mêmes se soumettent à la réunion, rapportait le représentant Richard. Ils nous disent: «Vous nous avez rendus tellement malheureux; 1 état d'incertitude, d'anxiété, de peine où vous nous retenez est tellement insupportable , que nous aimons encore mieux être à la France que de rester comme nous sommes ^. » Les partisans de la République provoquèrent un grand mouvement d'adresses, et la masse des habitants v adhéra, au moins tacitement. Ces adresses commencèrent à affluer à la Convention dans la seconde quinzaine d août.
Dans les pays entre la Meuse et le Rhin, les représentants avaient organisé une administration provisoire qui, percevant plus intelligemment, augmentait les revenus du fisc, tout en soulageant les populations '. La République trouvait un foyer spontané de propagande dans les protestants descendants de proscrits français, et aspirant à recouvrer leur nationalité. Il n'y avait
' Reubell à ses collègues, 2 fructidor-19 août 1795. — Revue historiquey t. XVIII, p. 308. Cf. RoKDERER, Œuvres, t. VI, p. 106-110. Voir ci-dessus, p. 329.
■ Rapport de Haussmaun sur sa mission, 6 Tentôse-24 février 1795. — Discoors de Richard, 8 vendémiaire an IV-30 septembre. — Cf. Borcset, t. II, p. 379 et suiv., ch. xxii.
* Arrêté de Rivaud et Merlin de Tbionville , 22 thermidor -9 août 1795. Titre I : Agence générale des domaines et des contributions. Titre II : Administratioo, municipalités, police, réquisitions. Titre III : Tribunaux.
d'ailleurs parmi ces peuples ni traditions nationales ni attaches dynastiques. — " Froissés depuis plusieurs années par les mouvements révolutionnaires, écrit un conventionnel', abâtardis parles revers, flétris par le despotisme, ils sont tombés dans une sorte de marasme; trompés souvent, ils sont devenus soupçonneux, mais ils sont probes et amis de la liberté. Ils semblent étourdis par les événements, » C'estle moment de les gagner en les attachant h la République par la Révolution. Tous admirent la République et craignent les armes de la France. Tous fléchiront devant « la majesté du peuple » . « Tous se soumettraient sans murmure aux lois d'une grande nation, d'une nation victorieuse, devant laquelle s'est humilié l'orgueil des rois coalisés. » La question de la réunion était discutée à Paris , dans la presse. Un député à la Convention rhénane, Hofmann, proposa deux prix, l'un de quatre mille francs, l'autre de deux mille francs, avec ce programme : « Est-il de l'intérêt de la République française de reculer ses limites jusqu'au Rhin? » L'opinion ainsi préparée, Roissy porta le 6 fructidor- 23 août, à la tribune la déclaration des vues du Comité. Sa harangue, très chargée de rhétorique, était destinée à rassurer les timides, à attirer les hésitants, à effrayer les gouvernements hostiles. Roissy semblait surtout préoccupé d'établir que le Comité connaissait le dessous de l'Europe, et que l'on perdrait son temps, si l'on tentait de l'abuser. Les dispositions des puissances étaient exposées en un style ampoulé, mais avec exactitude. Le rôle de la Russie ressortait avec un relief particulier : « Nous sommes placés, elle à un bout de l'Europe, nous à l'autre; nous n'avons directement aucun sujet de difficultés et de discordes : nous devrions donc être amis » ; mais Catherine ne l'a point voulu, et elle a profité de la confusion générale « pour exécuter ses vastes projets, constante dans son désir de renverser le Croissant et d'étendre sa domination sur son empire » . Roissy ménageait la nation anglaise et flétrissait le gouvernement de Pilt. Il concluait par un appel général à la
' Portiez de l'Oise, Vues sur ta Belgique et autres pays conquis, an III.
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paix. «La République... force ses ennemis à admirer son courage et à se louer de sa modération... » Elle... « doit successivement rallier tous les gouvernements qui veulent en Europe le rétablissement de l'équilibre et le maintien de la tranquillité publique... » C'étaient les dehors pompeux et le noble décor de la politique dont Poterat avait très cyniquement découvert les réalités.
tt Je te réponds que la rive gauche du Rhin nous restera » , écrivit Merlin de Douai, deux jours après que Boissv avait fait son rapport. « Il faut passer le Rhin bien vite. Alors il sera facile de traiter avec l'Autriche, et s'il faut sacrifier la Bavière, ma foi, nous sauterons le bâton! » Un conventionnel, ami du Comité, Roberjot, vint, le 16 fructidor-2 septembre, lire à l'Assemblée un rapport sur sa mission dans les pavs conquis. Il examina et discuta la question du Rhin. Il allégua le vœu des peuples et la raison d'État. Il conclut à la réunion de la rive gauche entière. La limite de la Meuse lui semblait insuffisante, laissant trop peu de latitude à la France et trop de facilités à l'ennemi. « La nation, dit-il, se dégraderait elle-même aux yeux de l'Europe, si elle consentait à abandonner aussi légèrement le fruit de ses conquêtes... Notre dernier but en terminant la guerre , en pacifiant avec les puissances , est d'affermir la République... Avec la paix, un accroissement de territoire, un plus grand nombre d hommes armés, avec plus de richesses , la Révolution est affermie , la République est assurée pour toujours, la prospérité publique est certaine *... » La Convention était endoctrinée et l'Europe avertie; mais il n'était pas si aisé de gagner l'Autriche que l'imaginait Merlin, sur la mauvaise réputation de la Cour de Vienne et sur les allégations de Poterat.
Ce n'était point que cette Cour s'inquiétât de l'Empire, de ses frontières et de ses libertés. Les adversaires de la Prusse, en Allemagne, adjuraient l'Empereur de se faire le restaurateur de la grandeur de l'Allemagne. Un publiciste composa, sous
' Hevue historique, t. XVIII, p. 314-319.