LA DEFENSE NATIONALE ET LA COMMUNE
Roland, plus engagé encore que le ministre de la justice, montra, avec plus d'hypocrisie, autant de ménagements pour les fauteurs du massacre. « La Commune provisoire a rendude grands services, écrivait-il le 3 septembre au président de l'Assemblée ; elle n'a pas besoin de mon témoignage ; mais je le lui rends avec effusion de cœur. . . Elle s'abuse actuellement par l'exercice continué du pouvoir révolutionnaire. » Il l'invita à se renfermer dans a de justes limites » . Puis, ayant témoigné, par ce discours, qu'il savait dire la vérité aux peuples comme il l'avait dite aux rois, il ajouta, répétant i son tour sa leçon d'histoire de la Saint-Barthélémy * : « Hier fut un jour sur les événements duquel il faut peut-être jeter un voile. . . Je sais que le peuple, terrible dans sa vengeance, y porte encore une sorte de justice*. »
Au milieu de ces ignominies, Servan reçut un courrier de Dumouriez annonçant que ce général marchait sur l'Argonne. « Vous voilà sur la voie » , lui manda-t-il aussitôt. « Ou j'en juge mal, ou vos concitoyens vous loueront '. »
II s'agissait de devancer les Prussiens et de lecî couper la route de Paris. L'opération était hasardeuse : l'armée manquait de vivres et de charrois, l'ennemi la serrait de près. Avec un peu d'audace il aurait pu l'anéantir : il ne le fit point. Le 4 septembre, Dumouriez occupait à Grandpré un des défilés de l'Argonne avec 13,000 hommes ; Dillon le rejoignit le
^ On ne cessait de rejeter sur le peuple de Paris « des excès qu'on déplorait hautement » . Charles IX écrivait aux cantons suisses : « Sa Majesté n'y a pu pourvoir, étant la chose montée avec telle rage et fureur populaire... » DARBSTKt t. IV, p. 290. — Le 25 août, Charles IX écrit à ses agents « que ce qui était advenu à Paris avait été fait seulement pour empêcher une maudite conspiration » GuizoT, Histoire de France, t. III, p. 364. — Dialogue entre un geôlier et une bande d'assassins h Uzès, août 1815 : « Ces gens doivent être massacrés à dix heures. *— Par quel ordre? — Sans ordre, mais n'essayez pas de l'empêcher, il y va de votre vie. . Le peuple le veut. » Le commandant de place, à qui le geôlier en réfère, lui répond : « Obéissez, le peuple le veut. » Ernest Dàuobt, ta Terreur blanche, p. 123.
' Roland savait fort bien que « les journées de septembre ne furent que Touvrage d'un petit nombre de tigres enivrés » . Madame Roland, Mémoires, édit. Dauban, p. 46.
* Dumouriex à Servan» 1*' septembre; Servan à DumourieSy 3 et 4 septembre, Guerre,
lendemain avec ?,000. Le 7, Duval arrivait avec 6,000 hommes.
Les collines qu'ils occupaient s'étendent sur seize lieues environ ; elles sont couvertes de bois épais, coupées de ruisseaux, d'étangs et de marécages qui les rendent impraticables partout ailleurs que par les cinq passages de routes. II est aisé de s'y retrancher; Dumouriez le fit, mais il se garda mal. Le 12^ un des passages, la Groix-aux-Bois, fut surpris par l'ennemi. L'année était tournée. Dumouriez la dégagea grâce à son sang-froid. Sa légèreté le mettait souvent dans le péril, «a vivacité et sa résolution l'en sortaient. Il lui fallait un coup d'éperon. Exposé ■ à être enveloppé, sans vivres, sans munitions » , il tira de ce danger extrême, non seulement le salut, mais un admirable coup de guerre. Il donna à ses hommes Tordre de décamper dans la nuit du 14 au 15 et de se retirer surSainte-Menehould. Il écrivit A Beumonville d'y conduire les 10,000 hommes qu'il amenait de Flandre, et il pressa F^llermann de l'y venir rejoindre. L'ennemi le pressait et le surveillait; il importait de ne point donner l'éveil. Dumouriez sut masquer ses préparatifs, et les Prussiens mêmes lui offrirent l'occasion de leur dérober ses mouvements.
L'inaction apparente de Dumouriez inquiétait Brunsvrick. Le 14 septembre, voulant se renseigner à la fois sur l'état de Tannée française et sur les dispositions du commandant, il dépécha vers Dumouriez un officier qui avait toute sa confiance, connaissait les affaires et parlait passablement le français : le major Massenbach. Il devait proposer à Dumouriez une entrevue soit avec le duc de Brunswick, soit avec le prince de Hohenlohe. Massenbach s'attendait à tomber dans une horde de Huns ou de Vandales, une émeute en mouve< ment, une populace en expédition. Il n'était pas, au fond, sans quelque appréhension en arrivant aux avant-postes français ; son inquiétude changea promptement de nature, mais n*en devint que plus vive.
Il vit un camp établi selon les règles; on l'accueillit avec toutes les formes voulues; l'officier qui l'accompagnait se