LA DEFENSE NATIONALE ET LA COMMUNE. S
L'idée du meurtre monte dans les esprits, non seulement parmi les anarchistes fanatiques et dans les bas-fonds populaciers, mais jusqu'à la tribune de T Assemblée. Le 26 août, Jean Debry propose d'organiser un corps de douze mille volontaires qui attaqueront corps à corps les tyrans et leur» généraux. Vergniaud fait ajourner cette motion sanguinaire. Elle n'en marque pas moins sa date, comme un signe sinistre des temps. Chaque désastre sur la frontière, chaque progrès de l'ennemi sera le prétexte d'une nouvelle explosion de fureur. C'est pourquoi le Conseil attache tant de prix à barrer la route à l'invasion.
Dumouriez le comprenait enfin : Westermann, arrivé à Maulde dans la nuit du 24 au 25, lui avait annoncé la capitulation de Longwy. Il se décida i partir pour Sedan, en poste, n'emmenant avec lui que Westermann et son valet de chambre. A Sedan, où il arriva le 29 au soir, l'armée Tao cueillit par des murmures. On attribuait sa nomination aux cabales. Il montra qu'il était capable et digne de commander. Il parcourut les rangs, tint tête aux mutins, harangua la troupe, la reconquit. Mais cette troupe indisciplinée ne lui semblait pas de taille à affronter les Prussiens, et il trouva dans ce qu'il venait d'observer de nouveaux motifs de revenir à son plan d'offensive en Belgique. Toutefois, il entendait se couvrir, et il convoqua un conseil de guerre. Il endoctrina les généraux, et ils opinèrent, comme lui, pour une diversion. — L'armée, écrivit-il à Servan, est dans l'état le plus pitoyable. « Si nous marchons en arrière, je crains qu'elle ne se débande, et si nous marchons en avant, comme elle parait le désirer, nous serons indubitablement battus...; elle n'a ni habits, ni souliers, ni chapeaux... Il lui manque beaucoup de fusils. Soyez parfaitement sûr que nous ne sommes pas en état de faire la guerre défensive... Il n'y a pas d'autre parti à prendre que de tenter un coup hardi qui étonnera et déconcertera l'ennemi... Renforcez Kellermann à son camp de Metz, portez une grande force sur Chàlons , et attendez nos succès dans la Belgique. Il est impossible que les Autrichiens ne se séparent
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pas de Tarmée prussienne ponr nous suivre, et, dès que cette séparation aura lieu, il est impossible que les Prussiens 8*a* Tancent seuls ^ »
Dumouriez partit pour Bazeilles, où il arriva le 31 août. Il entendit le canon du côté de Verdun et jugea que les Prussiens investissaient cette place. Il apprit, en même temps^ que Glerfayt, avec 15 à 18,000 hommes, se disposait i passer la Meuse à Stenay. Tout changeait. Les Autrichiens menaçaient de tourner Dumouriez et de le couper. Sedan n'était plus tenable; on y serait pris entre deux feux. Dumouriez, ne pouvant plus arrêter Tennemi ni l'attirer à sa suite en Belgique, n'a plus qu'une ressource : le devancer sur la route de Paris. « Jamais, écritril à Servan, le danger n'a été plus grand dans aucune guerre de la France... Pour éviter de plus grands malheurs, je serai peut-être forcé d'abandonner Montmédy et Verdun à leurs propres forces , d'abandonner entièrement le cours de la Meuse et de me porter par le chemin le plus court, c'est-à-dire par Ghemery, Bruille et Grandpré, sur la rivière d'Aire, pour défendre la trouée d'Autry, tandis qu'un corps particulier se portera dans les gorges du Glermontois *. » La campagne qui devait l'immortaliser s'esquissait ainsi dans sa pensée, non d'un trait médité et concerté, mais d'une inspiration fortuite, d'un coup d'œil, sous l'empire des événements : c'était le caractère de son génie d'aventurier. Il conjure Servan de porter l'armée de Chàlons au-devant des Prussiens, tandis qu'avec les 25 à 30,000 fantassins et les 6,000 cavaliers dont il dispose, il se jettera sur les derrières de l'ennemi, par une offensive « imprévue, audacieuse, et dont le succès est presque immanquable » .
Mais Servan ne voulait pas entendre parler d'offensive. Dans ce même jour, 31 août, où Dumouriez apercevait la marche sur l'Argonne comme la manœuvre nécessaire au salut de l'armée, Servan lui conseillait cette marche. — J'écris à Lukner et à Rellermann, lui mandait-il, de laisser Metz et Thion-
* 29 -xoût. Archives de ta guerre»
■ A Serran, 31 août, Guerrm.
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▼ille et de se rapprocher de vous « pour défendre ensemble le pays entre Meuse et Marne, rempli de grands moyens de défense « •
Dans la nuit arriva le plan élaboré par le conseil de guerre de Sedan. Servan le communiqua au Conseil, qui le repoussa; il envoya ensuite des instructions formelles à Dumouriez. — Si Tennemi veut marcher sur Paris, lui disait-il, votre marche sur la Belgique ne Ten détournera pas. « Vous ne leur ferez pas changer le projet de marcher en avant, bien assurés, s*ils réussissaient, de se faire rendre le Brabant ou de le reprendre dans un instant. » D'ailleurs, le plan d'offensive f(it-il excellent, le public y verrait une trahison et l'abandon de Paris. En conséquence, il faut tirer des places tout ce qu'on en peut tirer, et, sur-le-dbamp, réunir l'armée de Sedan a pour diriger sa marche sur l'Argonne... Dans cette circonstance, qui gagne du temps remporte des victoires... Kellermann peut vous joindre ou vous seconder de près. »
Cette jonction des deux armées était l'idée principale de Servan ; il ne cessa plus d'y travailler, et s'occupa d'acheminer vers le Nord les recrues qu'il faisait afQuer de toutes les autres parties de la France. Du 3 au 25 septembre on vit sortir de Paris plus de deux mille hommes par jour, Parisiens enrôlés et volontaires des provinces dirigés sur la capitale. Cette grande manifestation nationale était l'honneur de la France et de la Révolution. La Commune insurrectionnelle la souilla.
Cette Commune était en lutte ouverte avec l'Assemblée. « Elle désoi^anise tout, elle entrave tout, elle n'est pas légale 9 , disait un républicain, Choudieu. « Ce sont des usurpateurs, déclarait Cambon, ils doivent être punis comme tels ^ »
Le 30 août, sous prétexte de poursuivre un journaliste qui lui déplaisait, la Commune fit envahir le ministère de la guerre. L'Assemblée décréta la dissolution du conseil factieux de l'Hôtel de ville. La Commune résista, décidée à terrifier l'Assemblée, le gouvernement, Paris et la France. L'occasion
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était propice : les prisons étaient pleines; la Commune décida le massacre des prisonniers. Le massacre accompli par son ordre y elle Tattribuera à la fureur populaire, à Teffroi causé par la capitulation des forteresses, la marche des ennemis, les menaces féroces des émigrés, la grande conspiration de tous les adversaires et de toutes les victimes de la Révolution, prétextes sophistiques, dont les fauteurs du massacre ne seront pas un instant les dupes, mais dont ils croiront néanmoins, à tout hasard, prudent de se masquer : comme leurs modèles du seizième siècle et leurs copistes du dix -neuvième, ces scélérats tortueux déguisaient les véritables motifs de leurs crimes : le fanatisme chez quelques-uns, la haine, la convoitise, la peur chez presque tous.
Le ministère n'avait, pour s'opposer à cette machination atroce, ni force ni prestige. Roland, i l'intérieur, ne voulait rien savoir et n'osait rien tenter. Danton louvoya. Il essaya, sans rompre avec la Commune et sans lui résister ouvertement, de dériver le flot du côté de la défense. Il fit proposer, le 1" septembre, à THÔtel de ville, par le procureur Manuel, et il fit voter par la Commune que, le 2, le tocsin sonnerait, le canon d'alarme serait tiré, la générale serait battue, tous les citoyens en état de porter les armes seraient convoqués au Champ de Mars : Paris serait invité à fournir soixante mille volontaires. Cette diversion devait entraîner, loin des prisons, la majorité du peuple de Paris; mais, en même temps, elle faisait l'affaire des massacreurs : elle leur livrait la ville. Dans la nuit, ils s'adjoignirent six associés, dont Marat, répartirent les rôles et préparèrent la comédie odieuse des jugements populaires i la porte des prisons. Le 2 au matin, l'Assemblée rapporte son décret de dissolution, et essaye de noyer la Commune en ordonnant des élections complémentaires. Danton qui a suggéré cette mesure espère qu'elle fortifiera les modérés de l'Hôtel de ville. Vergniaud appuie d'une improvisation magnifique la convocation des patriotes au Champ de Mars. Danton vient à la rescousse : « L'Assemblée nationale va devenir un véritable comité de guerre. Nous
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demaiidons que vous concouriez avec nous à diriger ce mouremeat sublime du peuple en nommant des commissaires qui nous seconderont dans ces grandes mesures. Nous demandons que quiconque refusera de servir de sa personne ou de remettre ses armes soit puni de mort... Le tocsin qui va sonner n'est point on signai d alarme; c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, il nous faut de l'audace, encore de Taudace, toujours de Taudace, et la France est sauvée. » L'Assemblée porte les décrets qu'il réclame, et il se rend au Champ de Mars pour haranguer les patriotes.
Cependant le complot s'exécute. Les massacreurs enva* hissent les prisons, et ieur œuvre s'accomplit non dans l'exaltation d'une foule forcenée, mais avec l'ordre et la méthode de IxMirreanx embrigadés, d'assassins à programme et à gages. Nul fanatisme populaire. Peu de monde dans les rues. Beaucoup de Parisiens se sont rendus au CSbiamp de Mars. Ceux qui restent sont épouvantés, se cachent et laissent opérer une bande d'assassins.
Le mtaistàre de l'intérieur est envahi. Roland se sent sous le couteau. Danton, honteux de son impuissance, cherche, dans la soirée, à dérober « à droite et à gauche autant de victimes qu'il lui est possible à la hache » . Les autorités demeurent stupides. L'Assemblée décrête des mesures que nul n'essaye d'exécuter. Les massacreurs, suivant jusqu'au bout les j^écédents de la SaintrBarthélemy, expédient dans les départements une circulaire invitant les patriotes à imiter l'exemple de Paris ^. Ils la font passer sous le couvert du ministre de la justice *. Danton ferme les yeux. Il sent qu'il se perdrait en
' m En avertMSttBt les ^onr^moim du complot qu'il difait aroir déjoué à Pans, Gkarlet IX le«r eomoundaît d'anrêtor les proteManU, de let cerner, de les tenir en lien sûr et d'exiger d'eux «ne abjnralion. Ces ordres reçvs, des i^ents catholiques arrîyaîent, sans mission bien déterminée, les commentaient, armaient le peuple ei lâchaient la èrîde «a luiatisme, k l'avidité, anx yengeances. » Dàrbstb» Histoire de France, t. IV, p. 286. — Michklit, tes Guerres de religion, ch. xxTi. — Henri BiâBiiN, t. IK, p. 398.
' MoRTHBii-TBRii&Trx, Histetre de 4a Terrewr,x, III, p. 807-809. — Madame Ro- L4HD, Mémoires, édit. Dauban, p. 270, dit : Cette « infâme drcolaire » fut expédiée a dans les bureaux et eous le contreseing ^n ministère de la justice > ; elle ajoute m. «
luttant. Il n'a pu ni prévenir ni réprimer le crime, il saura au moins en profiter. Il n'en laissera pas le bénéfice, c'est-à-dire Teffroi répandu et l'autorité conquise, aux seuls énergumènes de l'Hôtel de ville. II veut de la force, à tout prix. II aime mieux passer pour l'auteur d'un forfait, qui effraye, que pour le comparse d'un gouvernement énervé. Il revendiquera, au besoin avec cynisme, le prestige sauvage de l'attentat. « C'est moi qui l'ai fait * » , dira-t-il à un prince de la maison royale qui sert dans l'armée de Dumouriez. On lui prête ce mot : a C'était nécessaire'! » Le propos circule. Il ne le dément point. Si on le presse, si, autour de lui, on argumente et l'on dispute sur les responsabilités, il répond avec emportement à ceux qui cherchent des excuses quand ils n'ont pas su trouver de remèdes : « Vos discussions sont misérables. Je ne connais que l'ennemi, battons Tennemi! Vous qui me fatiguez de vos contestations particulières au lieu de vous occuper du salut de la République, je vous répudie tous comme traîtres à la patrie. Je vous mets tous sur la même ligne. Que m'importe ma réputation ! Que la France soit libre et que mon nom soit flétri ! Que m'importe d'être appelé buveur de sang' ! »
(t(/.y p. 414) : «Une circulaire bien connue que Danton faisait expédier tout ton couvert. * Le contreseing et le couvert ne sont pas la même chose. Le seul exemplaire de la drculaîre qui ait été retrouvé n*est revêtu d'aucun contreseing. (Antonin Dcbost, Danton et les massacres de septembre, p. 5&-56.) Quant à l'expédition sous le couvert du ministre, il ne s'ensuit pas nécessairement, comme le suppose Mortimei^Temaux, que Danton et Fabre d'Églantine l'aient autorisée. » Moetimkb-Ternaux (t. III, p. 309) appuie cette supposition sur l'ordre extraordinaire qui régnait, selon lui, au ministère de la justice : « Tout s'y passait, pour ainsi dire, comme sous l'ancien régime, par poids et par mesure, avec des commis d'ordre, des chefs de bureau... Certes, aucun subalterne n'aurait pris sur lui d'expédier la circulaire de Marat sans l'avoir portée au ministre, ou du moins au secrétaire général. Ce fut donc évidemment avec leur assentiment qu'elle fut expédiée. • Celte hypothèse est détruite par un passage des Mémoires de madame Roland, qui infirme, en grande partie, et corrige singulièrement les deux passages cités plus haut. « Il (Danton) s'embarrassait fort peu de remplir les devoirs de sa place et ne s'en occupait guère; les commis tournaient la roue; il confiait sa griffe^ et la manœuvre suivait telle quelle, sans qu'il s'en inquiétât. » [Mémoitef, éd. Dauban, p. 261.)
' Récit du roi Louis-Philippe. Tàinb, la Révolution^ t. II, p. 284.
* Récit de Prudhomme. Sur la valeur suspecte de ce témoignage, voir Antonin DcBOST, op, cit., p. 66 et suiv.
* Discourt du 10 mars 1703, rétrospectif. Moniteur, t. XV, p. 680.