‹ L'Europe et la révolution françaiseChapitre 16 sur 93 · LE CONSEIL EXÉCUTIF ET LA PRUSSE · texte numérisé non relu

LE CONSEIL EXÉCUTIF ET LA PRUSSE

leurs négociations ce qui en devait être le résultat. En conséquence, ils rédigèrent la déclaration suivante :

« Les généraux ayant fait connaitre au Conseil qu'il leur a été ^Biit des ouvertures de la part du roi de Prusse, qui annoncent quelques dispositions à entrer en négociations, le Conseil, après avoir délibéré sur cette communication, arrête qu'il sera répondu : Que la République française ne peut entendre aucune proposition avant que les troupes prussiennes aient définitivement évacué le territoire français. »

Le lendemain, 26, Lebrun porta cet arrêté à la Convention '. Il le fit précéder d'un rapport violenta II y peuplait, notamment, « de ces perfidies profondes dont la politique du cabinet de Berlin avait souvent donné le scandale n . Le reste allait du même ton. Si Brunswick ignorait le langage qu'il faut tenir aux peuples libres dont on désire Famitié, Lebrun n'avait aucune notion de Fart de parler aux rois dont on recherche Talliance. Il y avait sans doute quelque finesse cachée et des arrière-pensées qui se dissimulaient sous l'emphase de son rapport, comme il y en avait dans le manifeste de Lucchesini; mais chacun gardait pour soi les restrictions mentales ; manifeste et discours s'adressaient à la galerie , et la galerie, qui les prenait à la lettre, n'y voyait que des menaces et des provocations. La lecture du rapport fîit suivie de celle de l'arrêté. L'un et l'autre furent accueillis par des applaudissements. Lebrun annonça en terminant que désormais la politique « serait aussi* franche que peu compliquée » , et qu'il n'y aurait plus lieu de recourir a à cette diplomatie qui n^'était que l'art de la dissimulation, de la perfidie, de l'imposture et de la tromperie » . Gela fait, il rentra dans son ministère et signa les instructions destinées au négociateur qu'il chargeait de jouer au plus fin avec un de ces poten-

* Le texte du Moniteur^ t. XIV, p. 56, diffère légèrement de celui du registre du Conseil : anaosce /e désir, ou lieu de : annonçaient quelques dispositions; veut entendre, au lieu de : peut entendre; entièrement, au lieu de définitivemeni; Us généraux des armées du Nord et du Centre, au lieu de : les généraux. AuLiaOy 1. 1, p. 70.

tais qu'il venait de flétrir et dont il repoussait si superbement les avances

Considérant les Points posés par Manstein, Lebrun déclarait que Louis XVI ne représentait plus la France et que Ton ne pouvait le mettre en liberté. « Il sera jugé, et la nation ne souffrira point qu'aucun étranger vienne influer sur sa justice ou sur sa clémence * . » C'était avec le Conseil exécutif qu'il convenait désormais d'entrer en négociations. Sur le second point, la propagande, il s'expliquait nettement : il la réprouvait, comme une calomnie des émigrés : — la propagande n'avait jamais reçu ni organisation ni autorisation, a La nation française crut toujours que le livre éternel de la nature et de la raison était une propagande infaillible et plus puissante que ses orateurs et ses pamphlets. C'est donc sur la raison, sur les intérêts bien entendus des princes, plutôt que dans l'exaltation même de ses sentiments de bienveillance universelle, qu'elle s'est reposée du bonheur de l'humanité. Elle ne souffrira jamais qu'on s'autorise de son nom et de sa puissance pour porter le trouble dans les États de ses alliés. » La Prusse pourrait être un de ces alliés : le sort de Louis XVI n'importe point à son bonheur. « Si le roi de Prusse renonçait à une guerre désastreuse..., ses propositions seraient écoutées avec intérêt, et l'alliance des deux nations deviendrait possible d ; mais il y aurait un préliminaire indispensable, ce serait la retraite des Prussiens en territoire neutre. « Dans cette hypothèse, l'alliance ne tarderait pas à être promise, on s'occuperait promptcment d'en régler les bases. » Ces dispositions ne s'appliquaient qu'à la Prusse : l'Autriche en était exclue ; la France ne poserait les armes qu'après s'être vengée de la cour de Vienne. Ce qui suivait était d'une nature extrêmement délicate et montrait que le Conseil avait lu et médité les mémoires que des diplomates officieux lui avaient remis '. On voit dans quelle mesure ce conseil, tout en conservant encore pour luimême les principes de la Révolution, était déjà disposé, dans

' Lebrun à Dumouriez, 26 iepUmbre 179S, < a. ci-deiiui, p. 23-24,

LE CONSEIL EXÉCUTIF ET LA PRUSSE. Si

ses transactions avec les États de la vieille Europe, à se plier à la coutume des démembrements et des échanges, à concilier enfin le système de la convenance d'État avec le principe de la souveraineté du peuple, « Si même le roi de Prusse ressen* tait contre la maison d'Autriche la juste indignation qui doit ranimer, s'il prétendait à s'indemniser des frais d'une guerre entreprise sur les exposés insidieux et les folles espérances de la cour de Vienne, on ne serait peut-être pas éloigné de trouver convenable qu'il s'emparât du reste de la Silésie ; mais alors il s'engagerait à garantir l'indépendance des provinces belgiques, que la France ne tarderait point à couvrir de ses armées. Par une suite des principes que la volonté nationale a consacrés, l'indépendance de ces provinces serait absolue, et la nation française promettrait formellement que jamais, même dans le cas où les Belges délivrés en exprimeraient le vœu librement, elle ne consentirait à l'accession d'aucune partie des territoires des Pays-Bas à l'empire français. »

Sentant bien que les articles relatifs à Louis XYI étaient la partie très faible de ce plan de négociations, le Conseil fit remettre à Westermann des pièces tendant à prouver que, dans sa captivité, le monarque déchu était traité avec égards ^ Muni de ces documents, de ces instructions et de celles qui étaient destinées à Dumouriez, Benoit et Westermann partirent, le 27 septembre au soir, pour rejoindre ce général. Us étaient chargés de lui annoncer qu'il conmianderait , vu son ancienneté , les deux armées tant qu'elles seraient réunies : il aurait à se concerter avec Kellermann pour se retirer sur la Marne, couvrir Reims et Ghàlons. Le Conseil attribuait le pre« mier rang à Dumouriez, mais c'était pour l'obliger à accomplir le dessein de son compétiteur.

C'est que Lebrun entrevoyait une combinaison dans laquelle il conviendrait non seulement d'abandonner à eux-mêmes les patriotes wallons, mais de rassurer entièrement les alliés sur l'article de la Belgique. Il manda^ le 28 septembre* à Noël

^ Moniteur, UXIW, p. eê.

uu 6

«s LA GUERRE D'AFFRANCHISSEMENT. — 1792.

de S enquérir sur le degré de confiance des Prussiens à l'égard du cabinet de Londres. Il lui communiqua les dépêches adressées à Dumouriez : » Vous en conclurez aisément, ajoutat-il, que Taccession de la France à la triple alliance de la Prusse, de la Hollande et de TAngleterre peut devenir un résultat nécessaire de nos nouvelles négociations avec le roi de Prusse, qui doit désirer que nous cessions d'influer dans les querelles intérieures de la Hollande. »

Les choses en étaient là, lorsque Lebrun reçut le courrier de Dumouriez du 29 septembre et Danton la lettre particulière du 28. Ces lettres découvraient les dissentiments des deux généraux. Danton s'en inquiéta. Il envoya un de ses confidents, Fabre d'Ëglantine, à Sainte-Menehould pour accorder les deux rivaux, « caresser Tamour-propre « de Dumouriez, « le persuader qu'il serait généralissime et Rellermann qu'il serait nommé maréchal de France ' » . Quant aux pourparlers avec les Prussiens, le Conseil approuva la conduite et les vues du général*. Sur la foi de rumeurs, assez fondées d'ailleurs, et qui annonçaient des troubles en Prusse, Lebrun croyait que Frédéric-Guillaume ne cherchait qu'à sortir honorablement de son expédition. Il allait même maintenant jusqu'à admettre l'idée d'une paix générale. Trois jours auparavant, il déclarait à l'Autriche une guerre à outrance; sous l'impression de la lettre de Dumouriez , il se faisait à l'idée de traiter même avec cette ennemie héréditaire. « Je conçois, écrivit41, qu'il est de l'honneur du roi de Prusse de ne pas abandonner son alliée aussi subitement, et que, si l'on peut faire une paix générale sur les seules bases que la République française peut maintenant admettre, il y aurait une obstination mal placée de ne pas en saisir l'occasion. « Ce ne serait d*ailleurs que partie remise : avant trois mois, l'Autriche serait en guerre avec la Prusse, et la Prusse serait alliée de la France, ft Ainsi, mon cher général, il ne faut pas trop tenir à Tidée de ne traiter qu'avec la Prusse seule; mais, dans tous les cas,

' RoBiRBT, Procès, p. 153.

* Lebrun à Domouries, 80 septembm.

il ne faut pas consentir à T ouverture d'un congrès pour des négociations suivies, qu'au préalable les troupes ennemies ne soient hors de notre territoire ; vous pourrez seulement con^ venir de quelques bases préliminaires» sous la ratification de la Convention, pour faciliter leur sortie de France. » Ainsi, dans le temps même où les Prussiens désiraient des négociations pour masquer leur retraite, le Conseil exécutif leur offrait de négocier à la condition qu'ils se retireraient*

Benoit et Westermann arrivèrent le soir du 29 septembre au camp de Dumouriez. Ils y trouvèrent trois commissaires de la Convention qui venaient se rendre compte de l'état des troupes et proclamer la République. C'étaient Prieur (de la Marne), Sillery et Carra. Prieur était un avocat, Jacobin prononcé; Sillery, un officier ci-devant marquis, ami du duc d'Orléans et mari de madame de Genlis; Carra, un journaliste, dont les violences se prêtaient à des compromis étranges : il faisait profession de célébrer la « vertu » de Brunswick et paraissait même y croire*.

Les soldats les accueillirent par des cris de : Vive la République ! Vive la Convention ! La République, c*était la guerre nationale et l'avancement ouvert à tous, a Le mot de Bépu^ blique, rapporte un contemporain^, avait produit dans les armées le même effet que le mot tiers état au commencement de la Révolution ; s'il y eût eu des incertitudes dans les déterminations des chefs, la détermination des soldats eût suffi pour les porter en avant. » Les commissaires enchantés de ces acclamations furent bientôt sous le charme de Dumouriez *•

> Cf. t. II, p. 884.

* TOVLOI101CON, Histoire d0 France^ t. H, p. 858; Cwomrr, t. If, cli. iv. ' Voir leur rapport, Moniteur^ t. XIV, p. 98, i05. ^ Lettres de Sillery à Pétîon; &IoBTiMK»-TEniiAUZ, t. IV, p. 551, 555. — Aulabo, t. I, p. 80, 85-86.

K II fait, écrivait Sillery à Pétion, la plus belle et la plu» savante campagne que la France ait jamais faite... Il n'y a pas deux partis à prendre : il faut donner à Dumouriez le grade de marëchal de France qui ôte tout prétexte de division entre les chefs ; lui seul a tenu tête à toutes les opinions différentes» et le résultat est qu'il a sauvé la France. » Assuré de leur concours, Dumouriez sut par Fabre qu'il pouvait compter sur celui de Danton. Il le prit alors plus à son aise avec Kellermann et de plus haut avec les envoyés du Conseil, Benoît, en particulier, qu'il ne jugeait pas de taille à se mesurer a avec un vieux renard comme le marquis Lucchesini, élevé à l'école du grand Frédéric » . Ni Carra, ni Sillery n'étaient gens à s'effaroucher d'une intrigue. Tout le monde se trouva d'accord pour renouer les pourparlers. Benoit et Westermann se rendirent au camp prussien.

On trouva, dans ce camp, qu'ils arrivaient fort à propos. Au départ, dans les passages de Grandpré, les Prussiens pouvaient être assaillis et arrêtés. Ils profitèrent de l'occasion qui s'offrait pour retourner contre Dumouriez son propre jeu. Brunswick était aussi a cunctator » et « grec » que son adversaire. Lucchesini qui ne voulait point négocier au fond n*avait point d'objections à négocier par stratagène , et tous les deux avaient sous la main le général Kalkreuth, combattant de la guerre de Sept ans, « vertueux » et philosophe à ses heures, qui était l'homme le mieux fait pour endormir les Français de propos flatteurs et insidieux. « II est Français de cœur et de goût, écrivait à Dumouriez un de ses lieutenants, Beurnonville; je l'ai trouvé très humain et très disposé à la paix, n Benoit et Westermann furent donc accueillis avec force compliments ; on leur prodigua l'eau bénite de cour, qu'ils reçurent très civilement. Disposés comme ils l'étaient, on n'eut aucune peine à les amuser de vaines paroles et à les tenir en patience. C'était alors tout ce que voulaient les Prussiens.

Leur retraite commençait, et elle s'opérait dans des conditions désastreuses. L'ordre de marcher fut donné dans la nuit

du 30 septembre au 1" octobre. L'armée s'ëbranla tristement et lentement. Les bagages et Tartillerie s'enchevêtraient et barraient les chemins. La troupe marchait à travers des champs d'argile rougeàtre, gluants, tenaces, coupés de flaques marécageuses. Cavaliers et fantassins risquaient à tout instant de s'abîmer dans cette fange. C'était, selon l'image évoquée par Goethe, une sinistre parodie du désastre de Pharaon dans la mer Rouge. Les routes se jonchaient d'hommes et de chevaux morts; le 3 octobre, il fallut abandonner les malades à la générosité des Français. On se pressait, on s'encombrait, et la confusion achevait de déprimer les esprits. C'est qu'on se sentait à la merci de l'ennemi» a On avouait, écrit Gœthe^ qu'il n'y avait pas de salut à espérer aussitôt que l'ennemi que nous avions à dos, à droite et à gauche, jugerait à propos de nous attaquer. . . Mais l'attaque ne s'étant point faite dans les premières heures, les cœurs qui avaient besoin d'espérance se rassurèrent bientôt... On se disait que les négociations entre les quartiers généraux s'étaient terminées à notre avantage. » Elles n'étaient qu'une feinte, mais cette feinte suffit pour sauver l'armée prussienne.

Dum curiez jugeait cette armée encore trop redoutable pour s'exposer lui-même à un désastre en la poussant à « un coup de désespoir ». Il se réservait pour la Belgique et il croyait pouvoir gagner les Prussiens en leur faisant « un pont d'or » , c'est-à-dire en facilitant leur retraite. On le vit errer sur les chemins, courir d'un poste à l'autre, prodiguant les ordres afin de les embrouiller, combinant de faux mouvements qui se contredisaient, cherchant beaucoup plus à tromper ses propres troupes que celles de l'ennemi et à communiquer avec les Prussiens qu'à les attaquer. Il laissa passer ainsi les heures décisives et ces journées, du 1" au 4 octobre, durant lesquelles il aurait pu faire beaucoup de mal à Brunswick. Rellermann i gagné aux négociations , se prêtait à cette tactique.

Les Prussiens, pour gagner du temps, n'avaient qu'à flatter les espérances des généraux français. Ils s'y employaient adroi-

$6 LA GUERRE D'AFFRANGHISSBMEVT. — 1798.

tement. Leurs généraux, dans les entretiens qu'ils eurent ayec Westermann et Benoit, parlaient peu de la République; ils se montraient résenrés sur Tarticle de la paix, plus retenus encore sur celui de Talliance; mais, en revanche, ils se répandaient en diatribes véhémentes contre F Autriche. Les envoyés du Conseil exécutif se laissèrent prendre à cette ruse classique. Gomme la haine de l'Autriche les obsédait, il suffisait que Ton parût d'accord avec eux sur cet article pour qu'ils s'imaginassent qu'on l'était sur les autres. Qui détestait leur ennemi devait nécessairement les aimer. Ils n'apercevaient pas de moyen terme entre ces propositions; les Prussiens n'avaient garde de dissiper l'équivoque et de contrarier ces profitables illusions. Entre gens qui s'entendaient si bien à demi-mot l'alliance semblait facile ; les envoyés du Conseil exécutif la ▼oyaient déjà conclue. On prétend que Westermann reçut 850,000 livres pour se laisser jouer de la sorte : c'est faire trop d*état de la générosité des Prussiens et trop peu de cas de la sottise humaine. Westermann était convaincu. Il écrivait à un de ses amis : « J*ai été au camp prussien dîner avec le roi de Prusse; j'ai fait plus que jamais l'on n'a espéré de moi; dans ce moment , je suis tout<puissant. . . Tout va bien : les Prussiens se séparent d'avec les Autrichiens; toutes leurs armées sont en déroute... La République sera établie malgré l'univers. • Les commissaires de la Convention envoyèrent Westermann porter ces bonnes nouvelles au Conseil exécutif. Il partit le 3 octobre. La manœuvre des Prussiens avait réussi. Il était désormais trop tard pour leur couper la retraite '•

Dès qu'on leur avait laissé franchir les défilés, l'occasion était perdue de les écraser. Les difficultés de la marche étaient les mêmes pour les Français que pour l'ennemi , et les Français, moins aguerris, moins fortement encadrés, en auraient peut-être été plus ébranlés encore. « Le temps et les chemins •ont détestables, écrivait Dumouriez, le 6 octobre, au ministre de la guerre; nous n'avons ni vivres ni fourrages, et nous fini-

> Ghcoubt, t. III, ch. ▼ : l'Evacuation du territoire i MoBTiHSit-TKBaAOX, t. IV, ▲ppt&diM} OofiiMi-Msuii, t. II, p. Î59.

rions par nous mettre aussi mal qu^eux si nous suivions leur marche avec plus d'acharnement que de prudence. • II revint alors à son plan primitif, qu'il n'avait jamais abandonné. Il donna, le 6, des ordres précis : Dillon suivrait les Autrichiens et les Hessois; Kellermann, avec 28,000 hommes, pousserait lentement les Prussiens, obtiendrait sans effusion de sang la restitution de Verdun et de Longwy, et achèverait de ramener le roi de Prusse à la France ; cependant il se dirigerait lui-même vers les Pays-Bas et débloquerait Lille, tandis que Gustine menacerait le Rhin, et que Montesquieu envahirait la Savoie. Au cours de ces combats, on continuerait les négociations. « C'est ainsi, écrivait Dumouriez à Biron, que nous pourrons travailler en grand... J'espère que je finirai par faire préférer au roi de Prusse l'alliance de la France à celle de la dangereuse et perfide Autriche. Je charge Kellermann d'achever sa conversion à coups de canon... Je fais filer 30,000 hommes pour aller délivrer le département du Nord ; j'y marche à leur tète, et vous jugez d'avance, mon ami, que je ne compte pas m'en tenir là et que j'espère passer mon carnaval à Bruxelles. C'est la seule récompense que je demande pour avoir sauve la patrie. » Tout alors se pliait à ses vues.

Le Conseil exécutif prenait fort au sérieux les négociations dilatoires des Prussiens. « Le roi de Prusse et Brunswick, écrivait Lebrun', rabattent de Torgueil de leur manifeste. Déjà, ils reconnaissent et la souveraineté de la nation et le droit qu'elle a de se donner un gouvernement... Ils seraient très disposés à la paix, s'ils pouvaient la faire avec une sorte d'honneur. La réponse du Conseil exécutif en offre, à cet égard, au roi de Prusse un moyen avantageux et facile. » Le i*' octobre, Lebrun communiqua à l'Assemblée les dernières pièces officiellement échangées, le manifeste et la lettre qui rompaient la trêve. Il les commenta avec modération : « L'Europe entière, dit-il, reconnaîtra dans notre conduite un peuple qui sait apprécier la paix, mais qui ne craint pas la guerre. » Wester*

' A JNoël, !•' octobre 1792

mann arriva le 5 et découvrit le dessous des cartes. Le Conseil n*en fut que fortifié dans ses illusions. Les journaux commençaient à les partager et à insinuer au public Tespérance de la paix prussienne. Lebrun écrivit à Desportes de rester aux Deux-Ponts où pourraient peut-être se continuer les négociations entamées en Champagne. Il manda à Dumouriez que le Conseil le chargeait « de diriger en chef l'expédition projetée dans les Pays-Bas autrichiens s , afin de a poursuivre, jusque sur son territoire, le plus mortel ennemi de la République * » • Il ajoutait : u C'est une véritable jouissance pour moi d'être encore Torgane du Conseil pour vous transmettre une autorité exclusive et une confiance sans bornes. » Il restait à régler les détails d'exécution et à combiner l'expédition de Belgique avec l'offensive générale sur le Rhin et sur les Alpes. Dumouriez jugea nécessaire de donner de sa personne; il partit pour Paris.

Cependant le landgrave de Hesse, informé des mouvements offensifs des Français sur le Rhin, déclara à Brunswick qu'il emmenait ses troupes pour défendre ses États. Il s'en alla luimême, et le plus vite qu'il put, le 8 octobre. Le duc de Saxe- Tesclien rappela, pour défendre les Pays-Bas, le contingent autrichien de l'armée de Brunswick, qui se trouva réduite à 30,000 hommes. Les deux tiers étaient malades. Cette armée, ft hôpital ambulant traînant une marche lente * » , s'en allait semant ses morts et ses agonisants sur les routes, pillant, dévastant, brûlant par misère, par colère, par vengeance, et joignant aux violences de l'invasion l'insubordination d'une retraite en désordre. Les déboires politiques s'ajoutaient, pour troubler le quartier général, aux difficultés militaires.

L'envoyé autrichien, Spielmann, était arrivé à Luxembourg le 28 septembre *• Ce qu'il apprit des manœuvres des Prussiens Lui parut louche. Il y vit un motif de plus de s'en tenir à ses

' Lebrun à Desportet, 7 octobre; à Damouriez, 6et7 octobre 1798.— âulaho, Aetex, t. 1, p. 100.

■ GoBTUB, Campagne de hrance,

' Spielmann à Gobenzl, 30 septembre et 5 octobre; Reufs à Spielmann, % octobre; Vivekot, Qiiellen, t. II, p. 238, 242, 250.

instructions qui lui prescrivaient de déterminer Tindemnité qui serait attribuée à TEmpereur, de hâter la fin de la guerre et de traiter avec les Français a au meilleur marché possible » , en se contentant, au besoin, d'une « quasi-liberté pour le roi » • Le prince de Beuss, qui suivait le roi de Prusse, demeurait en grande méfiance. Les déclarations de Lucchesini ne le rassuraient point. Il redoutait quelque paix séparée et quelque trahison. Il pria Spielmann de le venir rejoindre à Verdun. Spielmann y arriva le 8 octobre et y trouva Haugwitz. Ce Prussien annonça que le roi, son maître, était disposé à régler larticle des indemnités ; il refusait de céder les margraviats, mais il consentait à l'échange de la Bavière avec un mrrogat convenable. Il ajouta que Spielmann serait reçu, le 11 octobre, par Frédéric-Guillaume ^

Il fallait se donner le temps de se réunir. Dillon serrait les alliés de près et leur faisait beaucoup de mal avec Tartillerie de son avant-garde. Les Prussiens eurent recours à l'expédient qui les avait jusque-là si bien servis. Dillon leur en donna le moyen. Un des généraux qui commandaient sous ses ordres, La Barolière, avertit Kalkreuth, par un billet au crayon, qu'il avait ordre de déloger les alliés d'un bois qu'ils occupaient, mais qu'il suspendrait ce stratagème jusqu'à ce qu'ils en eussent conféré. Kalkreuth en informa Brunswick, qui autorisa l'entrevue et annonça qu'il s'y rendrait en personne. Cette entrevue eut lieu, en vue de Verdim, sur une colline, en plein air. Les généraux La Barolière et Galbaud s'y abouchèrent avec Kalkreuth. On parla d'une suspension d'armes. Les Français y mettaient des conditions que, selon Kalkreuth, le général en chef pouvait seul décider. Ce fut un prétexte pour aller quérir Brunswick. Ce prince arrivé, Kalkreuth se tint à l'écart; un peu plus loin, Hohenlohe-Kirchberg et l'émigré français Klinglin voyaient la conférence, sans entendre ce qui se disait. L'entretien se tourna promptement sur les affaires générales '•

' Spielmann à Gobenzl, 15 octobre 1792; Vivekot, t. II, p. 5172. 'Compte rendu de Galbaud, Vivekot, Quellen, t. II, p. 262. — Mémoires dt I^assaU'Siegen, Feuillet, t. VI, p. 365. — H^eosser, t. I, p. 389 et «oîv. —

• Causons de votre nation, dit Brunswick; je Taime, et je Tai prouvé plus d'une fois. Je suis fâché que Dumouriez, au sujet de mon dernier manifeste, ait pris la mouche pour quelques expressions insignifiantes qui s^y trouvent. Ces expressions se jettent dans le peuple, mais les personnes instruites savent les apprécier, v Galbaud fit observer que la nation ne pouvait admettre des négociations avec ceux qui niaient la souveraineté nationale. Il aperçut Rlinglin. Brunswick ne cacha point ses sentiments envers les émigrés. « Je n'ai jamais aimé les traîtres, diU-il, faites-en tout ce que vous voudrez, peu nous importe. Mais j'insiste pour que la nation française, connaissant mieux ses intérêts, revienne à des principes plus modérés. • La Barolière répondit que la retraite de l'armée prussienne serait la meilleure preuve de ces dispositions : les Français étaient en mesure de contraindre les Prussiens à évacuer le territoire, mais les Prussiens avaient intérêt à éviter toute effusion de sang. Ces propos ramenèrent les interlocuteurs à l'armistice, qui fut décidé pour une durée de vingtquatre heures. On convint, en outre, qu'il y aurait une nouvelle conférence, dans laquelle on traiterait de la capitulation de Verdun ; mais le duc avait besoin de prendre auparavant les ordres du roi. a Je suis charmé, dit-il à La Barolière en le quittant, d'avoir fait votre connaissance ; quant à vous , général Galbaud, j'ai vu avec plaisir un officier d'artillerie : vous m'avez montré, par votre batterie, un échantillon des talents de l'ancien corps royal. Continuez à bien servir votre patrie, et croyez que, malgré la teneur des manifestes, on ne peut s'empêcher d'estimer ceux qui travaillent avec loyauté à assurei l'indépendance de leur pays. » Après cet entretien, « le prince philosophe » se retira dans son camp.

Dillon s'établit devant Verdun etsomma la place de se rendre. Il s'agissait, pour les Prussiens , de la rendre à de bonnes conditions. C'est à quoi s'employa Kalkreuth dans la conférence qu'il eut, le 11 octobre, avec Dillon et Galbaud. L'Autriche

GBVOmT, /oe. eii. — Zbmibbbo, Erzherto^ Cari, p. 62-66. — PoUiische Annaiett, 1703, t. III, p. 59 : compte rendu de Kalkreuth.

fit les frais de raccommodement. « Vous n'ignorez pas, dît le général Dillon, que, de tout temps, la nation française a estimé les Prussiens, qu'elle a toujours blàmë le monstrueux traité de 1756... Puissent les deux nations, connaissant mieux leurs intérêts, se réunir contre leur ennemi commun! — Croyez, repartit Kalkreuth, qu'il ne dépendra pas de moi que cet heureux événement n'arrive promptement. Je n'ai point été consulté sur la guerre présente; je la trouve aussi impolitique, de la part du roi, que celle de 1756, de la part de Louis XV. » Dillon insista pour que la Prusse se séparât de l'Autriche. « J'espère, dit-il à Kalkreutli en prenant congé, que la campagne prochaine ne s'ouvrira pas sans que la France et la Prusse soient réunies, que vous nous aiderez à affranchir les Pays-Bas. Rappelez au roi de Prusse qu'il ne saurait avoir une plus belle alliance que celle d'un peuple libre. » Kalkreuth n'y contredit point. La reddition de Verdun fut conclue. Les Prussiens évacuèrent cette place le 12 octobre sans être inquiétés, et Dillon y entra.

A mesure que l'armée alliée avançait vers la frontière, sa retraite tournait à la déroute. Les Prussiens en étaient réduits à dépecer les chevaux morts. Les chariots embourbés restaient dans les ornières. Il fallait encore gagner du temps, et Kalkreuth fut chargé de négocier un nouvel armistice. Le 14 octobre, il eut une entrevue avec Kellermann et Dillon. Il promit de rendre Longwy, pourvu qu'on n'inquiétât point les alliés, ajoutant que la suite des affaires éclairerait certainement le roi de Prusse sur ses vrais intérêts. Kellermann, flatté de tâter, à son tour, de la diplomatie et de reprendre Longwy u d'un coup de plume » , s'engagea à ne poursuivre les Prussiens « que pour la forme ». — « Si la guerre continue, dit-il à l'un des officiers qui accompagnaient Kalkreuth, on veut absolument rendre libres les Pays-Bas autrichiens. On sait en France que vous visez à un second partage de la Pologne; la France verrait avec plaisir augmenter par là les forces d'une puissance qui doit tôt ou tard être son alliée. » C'était toucher les Prussiens à l'endroit sensible. Lucchesini, qui affectait de

9S LA GuEBRE D'AFFRANCHISSEMENT. — i70J.

blâmer « ces négociations insidieuses « , fîit forcé de recoiH naître que la tactique des Français avait porté ses conséquences. Les Autrichiens s'en inquiétaient \ et les Prussiens, de leur côté, découvraient chaque jour de nouveaux motifs de se méfier de rAutriche. Les généraux français allaient trop vite en besogne quand ils croyaient possible de séparer immédiatement les alliés et d'amener le roi de Prusse à se faire républicain; mais le fait est que les relations des deux cours étaient fort loin d'être cordiales, que ces Allemands en étaient A la suspicion légitime, et que, tout éloignés qu'ils étaient encore de la rupture, ils en prenaient le chemin.

Le roi de Prusse ne savait plus à quoi s'en tenir sur les intentions de la cour de Vienne'. Les uns insinuaient que l'empereur voulait trcdter avec la République, parce que, sous ce gouvernement, la France serait moins redoutable; les autres mandaient au contraire que François II continuerait la guerre, mais seulement dans le dessein de faire des conquêtes; qu'il laisserait la Prusse opérer à ses risques et périls, et qu'il s'entendrait secrètement, à ses dépens, avec la Russie. La conduite de Hohenlohe, qui commandait le contingent autrichien, confirma ces dernières conjectures. Ce général refusa péremptoirement d'aider Brunswick à défendre Longwy. Ce fut le coup de grâce. A la suite d'une conférence orageuse avec le général autrichien, Frédéric-Guillaume, rejetant sa colère sur Bischoffswerder : a Voilà, s'écria-t-il , les f..... alliés que vous m'avez donnés; je suis près de rompre avec eux. » Il fit déclarer à Spielmann que la Prusse ne songerait plus qu*à ses intérêts; en d'autres termes, que ses acquisitions en Pologne ne pouvaient être différées. Il écrivit dans le même sens à Catherine, le 17 octobre. Goltz fut chargé de déclarer à cette impératrice que son roi était dans l'impossibilité de continuer la guerre, si on ne lui procurait pas de subsides :

I Lettres de Hohenlolie-Kircliberg et de rarchidac Charles à rempereur, 8 octobre 1798. Zbissbbrg, op. cit., p. 65-66.

' Lettre de Lacchesinî, 15 octobre; Hausser, t. I, p. 899 et suit. — Stbbl, Trad., t. I, p. 589 et suiv. — Fbuillkt, t. VI, p. 867.

il n^avait plus d'argent et ne pouvait poursuivre plus loin une afiaire a qui ne l'intéressait pas personnellement ^ » .

Disposés comme ils Tétaient envers leurs alliés, les Prussiens n en apportèrent que plus d'empressement dans leurs feintes avec les Français. Les Français ne restèrent point en arrièri de politesses. Kalkreuth rencontra Valence le 18 octobre; ce général vit Brunswick le 22. Il fit entendre que la France ne consentirait point d'armistice avant l'évacuation totale du territoire; mais que si la Prusse reconnaissait alors la République, elle obtiendrait, avec la paix, l'alliance du peuple français. La guerre continuerait contre l'Autriche tant que les Pays-Bas ne seraient point érigés en république ; lorsqu'ils le seraient, peutêtre la France consentirait-elle à rendre la liberté à Louis XYI^ . Ces insinuations furent communiquées aux Autrichiens. Ceux-ci n'étaient pas moins soupçonneux , impatients et irrités que les Prussiens. « La liaison de ces deux souverains est un miracle des circonstances » , écrivait un émigré *. Le 24 octobre^ Frédéric-Guillaume eut un entretien avec Nassau-Siegen, l'envoyé de Catherine II ^. « J'ai bien à me plaindre des Autrichiens, lui ditril. — Je le sais. Sire, repartit Nassau; mais Votre Majesté me permettra-t-elle de lui dire que les Autrichiens pourraient aussi avoir à se plaindre de ces conférences continuelles qui existent entre les généraux prussiens et les révoltés, de cette espèce d'accord qui existe entre eux, qui fait que, tandis que les révoltés tiennent les propos les plus afifireux contre les Autrichiens et les cherchent partout pour les harceler, ils évitent les Prussiens et leur font des compliments quand ils sont forcés de les rencontrer?. . . Je n'accuse personne. Sire, je parle en général, et malheureusement le nombre des démocrates est grand à votre armée. Le mal gagne l'Allemagne et même vos États. Deux courriers qui sont arrivés hier m'ont dit que sur leur route ils avaient trouvé plus de gens charmés

I Mahtehs, t. VI, p. 164.

* Belation de Kellermann, Fkuillet, t. YI, p. 368. — Stbbl, Trad,, t. I« p. 594. — Valence à Dumoariez, 22 octobre 1792. ' Breteuil, 17 octobre 1792; Ferseh, t. II, p. 386. ' RûltUion de Nassau^ Fbdillst, t. VI, p. 303, en français.

de nos malheurs qu ils n*en avaient rencontré qui y prissent part... — Je le sais bien. — Cependant Votre Majestc permet que les conférences continuent; je sais que le duc de Brunswick doit en avoir une demain avec Rellermann et Valence, et Ton dit publiquement qu^il y aura une trêve particulière avec les Prussiens.. • — Je ne ferai rien sans le consentement de Timpë* ratrice. La conférence de demain doit avoir lieu, je n'y ai consenti qu'à condition qu'il y aurait des ministres autrichiens; je ne ferai aucune trêve particulière, quoiqu'il ne tiendrait qu^à moi ; mais je sais le mal que je ferais aux Autrichiens, et je ne veux pas les abandonner. Je veux faire une seconde campog^ne, mais je ne veux pas faire la guerre seul ; si l'on veut, j'agirai, mais il faut que l'on agisse aussi. »

Cette conférence, motivée par de graves nouvelles reçues des pays du Rhin et par la nécessité où les Prussiens étaient d'empêcher Rellermann de soutenir les progrès que les Français faisaient sur la rive gauche, eut lieu le 25 octobre'. Rellermann et Valence y rencontrèrent Brunswick, Lucchesini, Reuss et Hohenlohe, l'Autrichien. La conversation se porta tout de suite sur les conditions de la paix générale. Valence indiqua la reconnaissance de la République, ta déclaration de ne se mêler ni des afEaires de Louis XVI ni de celles des émigrés, le démantèlement de Luxembourg. La France, ajouta-t-il, veut s'entourer de peuples libres et va consommer la révolution des Pays-Bas ; l'Autriche devrait, à tout le moins, taire le troc de cette provmce avec l'électeur palatin qui en deviendrait le stathpuder. Il demanda si la paix serait suivie d'une alliance. Les Prussiens écartèrent l'idée d'une déclaration ; le dessem de la France de s'entourer de peuples libres les mettra, dirent-ils, aux prises avec toute l'Europe ; pour le démantèlement de Luxembourg, il sera temps d'y aviser quand la France aura démantelé sa triple rangée de forteresses; qaant à l'alliance, c'est le dernier terme de l'intimité; il

' Valence à Damoariez, 86 octobre i7M. — BeUtton de Loccbeemî, 26 o^ tobre, VivEROT, t. II, p. 297. — Relation de Rellermann, U Bévûiution frai^ çais€, t. VII, p. 369. — Fjtoillët, t. VI, p. 874. — Chuqubt, t. III, eh. ?.

convient de parler auparavant d'un armistice qui serait le premier pas vers la réconciliation. Kellermann insista sur Tarticle des Pays-Bas ; Tempereur, ayant attaqué, devait supporter les conséquences de la guerre. Reuss prit ce discours en fort mau* vaise part. On convint que les généraux français informeraient la Convention des dispositions des alliés. Lucchesini ajouta que les alliés n'avaient point de propositions à présenter, mais qu'ils ne repoussaient pas Tidée de la paix ; que si Ton désirait en conférer, en forme et selon les règles, le baron Thugut et lui demeureraient à Luxembourg quelque temps encore et seraient en état de répondre aux personnes autorisées qui se présenteraient de la part de la France. Brunswick confirma ce dire, et laissa les généraux sous l'impression que Ton pourrait s'accorder, même sur l'article des Pays-Bas : il suffirait que la France « consentit à y laisser établir un gouvernement semblable à celui de la Hollande, et dont le chef serait désigné par la Prusse et agréé par la France » . Cela fait, « l'indépendance ainsi constituée des provinces belgiques et l'engagement (de la France) de ne pas se mêler des affaires des Provinces-Unies, deviendraient la base d'une quadruple alliance, entre la France, l'Angleterre, la Prusse et la Hollande ^ « . Lucchesini put le donner à entendre ; mais il ne l'entendait point luimême avec cette prëcis^ion. Il gardait au contraire de la conférence l'opinion que les Français cherchaient uniquement à brouiller les alliés, afin de s'emparer de la Belgique. « S'ils manquent leur coup, disait-il, ils deviendront plus traitables ; s'ils réussissent, toutes les puissances de l'Europe seront dans le cas de s'opposer à leurs projets. » Il conseilla de rompre tt ces négociations insidieuses * • . Son avis l'emporta ; les pourparlers s'arrêtèrent ; mais, pour avoir donné aux Autrichiens ce gage de leur loyauté, les Prussiens ne leur inspirèrent pas plus de confiance.

Les émigrés les accusaient hautement de trahison. Le petit corps des princes partageait toutes les misères de la retraite

' Lebran à GhaaTelin, 31 octobre 1792.

' Bapport du 8 novembre. HiSDSSfin, t. I, p. 339.

cio bes alliés ^ « Ils sont nus 'et meurent de iîiim «, ëcri« vait un général républicain. Les Prussiens les protégeaient contre les attaques de Tarmée républicaine ; ils ne les défendaient pas contre les embuscades des paysans. Les émigrés étaient entrés en France comme s'ils s^étaient rendus à une parade féodale ; ils s'en retournaient, en déroute, a sans tentes, sans équipages, affligés de la dysenterie, sans secours, manquant absolument de vivres » , massacrés par les paysans dès qu'ils s'écartaient des routes *. Ils demeuraient d'ailleurs constants dans leur tactique de terreur : inexorables dans la défaite comme ils avaient annoncé qu'ils le seraient dans la victoire. Auprès de Stenay leur arrière-garde fut attaquée par une troupe de soldats et par des paysans armés '. Le marquis d'Autichamp qui commandait défendit de faire quartier et ordonna de mettre le feu à cinq villages suspects, placés sur les hauteurs d'où l'on avait tiré. L'exécution eut lieu. Les représailles des paysans furent terribles. Les émigrés n'avaient d'autre consolation que de maudire leurs alliés, de flétrir comme « l'opprobre des souverains » le prince qu'ils qualifiaient naguère d' « Agamemnon moderne » , et d'affirmer que si Brunswick avait battu en retraite, c'est que Billaud-Varenne, Carra et Tallien avaient payé ses dettes avec trente millions provenant du pillage du garde-meuble ^.

Ainsi se terminait l'invasion de 1792. A ce moment la France délivrée prenait l'offensive et débordait se& frontières. Le 23 octobre, trois salves d'artillerie tirées par le canon de Longwy annoncèrent que l'ennemi avait évacué le territoire de la République. Custine était déjà dans Mayence, et la rivo gauche du Rhin s'ouvrait aux Français.

* Voir Chuquet, t. III, ch. ti. Dispersion des e'migrés*

* Feiisek, t. Il, p. 39, 41.

* CoGiTAOES, Souvenirs^ p. 8(V41.

* Mémoires de Dampmartin, ch. iv. — Lettres interceptées. Moniteur, t. XIV, |). 200. — Feuillet, t. VI, p. 376, 308. — Fbbseh, t. II, p. 42.

Les aillés n^avaîent pris aucune précaution pour défendre ce pays*. Les gouvernements y étaient incapables de se détendre eux-mêmes. Us ne possédaient ni force militaire ni prestige moral. Ils étaient impopulaires et méritaient de Fétre. Électifs dans la plus grande partie de ces territoires, ils n'avaient même pas de liens dynastiques avec les peuples. Les peuples, comme flottants sur les flancs de l'Empire, n'étaient unis à TÂllemagne ni par un patriotisme national, ni par un patriotisme local. Leur condition sociale leur rendait désirables les réformes que la Révolution avait accomplies tout près d'eux. Rien ne protégeait donc ces États contre une invasion des Français armés et contre la propagation des idées françaises. Cette propagation se faisait, de soi-même, le long des frontières enchevêtrées, par le va-et-vient continuel des habitants, commerçant ensemble et sauvent apparentés. Strasbourg en était le foyer. Des Allemands que la Révolution avait séduits s'y étaient réfogiés et prêchaient de là, parleurs écrits et leurs émissaires, la grande réforme sociale à leurs compatriotes. On y avait vu passer Georges Kerner, médecin wurtembergeois, qui avait poussé jusqu'à Paris ; on y avait vu arriver le ci-devant Récollet Schneider, professeur d'humanités à Bonn, qui s'était fait vicaire constitutionnel, et publiait dans un journal, V Argus, ses rêveries démagogiques ; on y rencontrait le docteur en théologie Dorsch, ci-devant professeur de métaphysique à Mayence, devenu aussi vicaire constitutionnel, et membre actif

' H^cosafon, t. I, Inr. II, di. !▼. — Pehthbs, Potitische Zustànde und Personen m Deutsehland. — K1.BIH, Geschiehte von Mcùnz^ 1793-1793. Mayeaœ, 1861. ^ Rbhliro, Die Rheinpfalz, 1792-1798. Spire, 1865. — Rambaud, les Français turleRhin. Parîi, 1873. — MoBTUua-TBRiiAux, t. IV. — Goonon-SAiHT-GTB, Mémoires, — VBBESsr, Die Deutsehen Bepubiieaner, Leipzig, 1879. — Fobster, Werke, — Ghdqobt, l'Expédition de Cusiine, Mayenee. Paru, 1892. — Ci ttimsB,. BuamioiASir, Sfuu., Jouisr. «to.

du club des Jacobins ; le ci-devant Prémontré Georges Pape, vicaire-directeur au séminaire ; le publiciste et jurisconsulte Gotta, de Stuttgard, qui rédigeait une gazette « pour les lumières et pour la liberté » . Tous ces Allemands poussaient les Français à affranchir la rive gauche du Rhin et disposaient les habitants de ces territoires à se laisser affranchir par les Français. Les circonstances se réunissaient ainsi pour faciliter un coup de main révolutionnaire dans ce pays. C'est à quoi se trouvaient particulièrement propres la petite troupe française qualifiée pompeusement d'armée du Rhin, et Taventurier militaire qui en commandait Tavant-garde.

Biron, qui avait remplacé Lukner, exerçait le commandement en chef. Il disposait d'environ 45,000 hommes, disséminés, qu'il travaillait à encadrer et à instruire. Il ne visait point à autre chose. Son principal lieutenant, le général Gustine, était chargé de garder Landau et d'observer l'ennemi. Ge rôle passif ne convenait ni au caractère ni à l'ambition de Gustine. Ge ci-devant comte était alors âgé de cinquante-deux ans; soldat de la guerre de Sept ans et de la guerre d'Amérique, il entra aux États généraux, député par la noblesse de Metz. La monarchie avait, selon lui, méconnu son génie ; il se jeta dans la Révolution, et comme il devait se faire pardonner sa naissance, il affecta les passions, les allures et le langage d'un ardent démocrate. Il y mit sa fatuité, qui était démesurée ; ses habitudes militaires s'y plièrent facilement. Il y avait en lui du soudard ; il aimait la troupe, y vivait familièrement, plein de sollicitude pour ses hommes dans les camps et dans les marches ; le plus actif, le plus téméraire même des chefs dans les rencontres. Il portait d'énormes moustaches qui rendirent vite sa physionomie populaire. Il aimait à haranguer les soldats; comme il possédait un fond d'enthousiasme facile et qu'il s'échauffait réellement de ses discours, ce batteur d'estrade d'ancien régime se transforma aisément en conquérant révolutionnaire. Gerveau brûlé, s'engageant à Taveugle, s'étourdissant au feu et y perdant la tête; plus brouillon encore eu politique qu'eu stratégie; le

croyant propre pourtant aux négociations comme tous ceux qui avaient fréquenté le grand <& tripot » de Berlin; jaloux, indocile, plein de cabales et de rivalités; jouant de la Révo~ lution comme on jouait auparavant des séditions civiles et des agitations religieuses, du dehors, sans y croire, il était, comme beaucoup de ses pareils, pénétré de Tidée classique de la frontière du Rhm. Il voulait mettre sa gloire à conquérir cette frontière à la France. Dumouriez avait jeté son dévolu sur la Belgique; il jeta le sien sur les pays allemands.

Il en méditait Tinvasion depuis le mois d'août. Il travaillait à gagner le ministère à ses plans et, en attendant qu'on les approuvât, en préparait secrètement Texécution. Il avait appelé Cotta à son quartier général, et il s'était adjoint un autre propagandiste, Stamm, qui connaissait bien les populations rhénanes. Il obtint vers la fin de septembre Tautprisation de pousser une pointe sur Spire. Il disposa son expédition selon les anciennes traditions des guerres d'Empire où Ton s'attachait à diviser les Allemands et à ménager les uns afin de pouvoir mieux accabler les autres. Il n'entendait ménager que les laïques, les moins riches des princes du Rhin. Il avertit le gouvernement de l'électeur palatin qu'il traverserait son territoire, mais que les troupes y observeraient une exacte discipline ; il tenait « à prouver à S. A. Électorale son sincère désir de conserver l'étroite union qui existe entre Elle et les Français » . Il emmenait 13,000 fantassins, près de 4,000 cavaliers et 40 canons. C'est avec cette troupe qu'il entreprenait de révolutionner le Saint-Empire. Un ordre du jour, lu aux soldats le 29 septembre, leur commandait le respect des personnes et celui des propriétés des habitants paisibles : « Le Français, combattant pour la liberté... leur offre d'une main le symbole de la paix pendant que de l'autre il plonge ses armes dans le sein de leurs oppresseurs ; que les soldats qui défendent l'esclavage soient les seuls qui tombent sous nos coups! » C'était un conmientaire du fameux programme : Guerre aux châteaux, paix aux chaumières l Gustine l'appliqua dès son entrée en campagne.

Le 30 septembre, il parut devant Spire, canonna l'a ville et enfonça tes portes ; sur quoi la garnison s'empressa de capituler. Il fit 2,700 prisonniers et prit cinq drapeaux qu il envoya à la Convention. Le 1" octobre, quelques soldats commencèrent à piller. Le souvenir des dévastations des armées de Louis XIY était encore vivant dans le pays. Gustine fit un exemple et rassura tes populations : les pillards furent passés par les armes. En même temps il frappa le gouvernement électoral^ les nobles et le clergé d*une contribution de 1,450,000 livres en espèces, n planta Tarbre de la liberté, toucha la plus grosse part de la contribution, prit des otages pour le reste, marcha sur Worms, y arriva le à octobre, s^en empara et taxa tes privilégiés à 1,200,000 livres, dont 350,000 furent payées avant le 9 octobre. Il joignit à sa chancellerie révolutionnaire Bœhmer, fils d*un professeur de droit canon i Gœttingue, établi à Worms, où ses écrits Pavaient rendu suspect ; il fit de lui sou secrétaire et son principal trucheman auprès des Allemands. Ce n^était pas la première fois que les Français, entrant en Allemagne, y répandaient ces belles paroles de liberté et ces grandes promesses d*affranchissement. Au seizième siècle, le roi Henri déclarait également aux Allemands qu'il u*ap-* portait dans la guerre aucune vue d'intérêt : il ne se battait que par royale munificence, pour défendre « la liberté de la nation allemande et du Saint-Empire' ». Les mots avaient changé de sens depuis deux siècles ; mais pour sonnée d'un autre son, ils ne sonnaient qu'un appel phis entraînant aux oreilles allemandes. Cet appel d'indépendance que Custine soutenait de si brillants faits d'armes trouva plus d'écho qu'il u'en pouvait espérer. Les garnisons avaient capitulé ; le pays se soumit. Il se soumit de bonne foi, pour être à soi-même, pour s'affranchir du régime seigneurial, pour se débarrasser de maîtres onéreux, hais ou indifférents; pour changer, en un mot, et gagner au change toute la différence qu'il y a entre des impôts très lourds payés au profit de privilégiés détestésp

■ Ja2i88£K, Frankr^iehthUeingelûste^t* édition, Jtiibourg, 1883.

LA BiVB GAUCHE DU RHIN. AOi

et des taxes, perçues au profit de tout le monde, très allëgëes pour le bourgeois et le menu peuple, rejetées en très grande partie sur les privil^iés. Les Rhénans avaient intérêt à croire aux promesses des Français : ils prirent à la lettre leurs proclamations.

Ils étaient rompus aux passages des années. Les Français leur parurent les plus doux des euTahisseurs, comparés aux compatriotes qu*ils venaient d'héberger : les Prussiens, les HessoiSf les Autrichiens qui rançonnaient Thabitant et le maltraitaient, même en temps de paix et d'alliance. Les nobles et les prêtres supportèrent seuls le poids de la guerre. La cordialité des soldats conquit à Tarméeles sympathies du populaire. «Les Français arrivaient, mais ils ne semblaient apporter que Tamitié, et réellement ils l'apportaient, raconte le plus grand témoin de ces temps ' ; ils avaient tous Tàme exaltée ; ils plantaient allègrement les gais arbres de la liberté. Ils promettaient à chacun son droit et son gouvernement propres. Ils gagnèrent bientôt, ces Français prépondérants, d'abord l'esprit des hommes par leur ardente et vaillante entreprise, puis le cœur des femmes par leur irrésistible aménité. Le poids même de la guerre et toutes ses exigences nous paraissaient légers. L'espérance flottait devant nos yeux autour de l'avenir et attirait nos regards vers les voies nouvellement ouvertes. « c Les villes sont prises sans coup férir, écrivait un diplomate, et la Déciaraiion des droits de l'homme produit l'effet de la trompette de Josué ^. »

Le bruit en retentit dans tout l'Empire. La journée du 10 août et surtout les massacres de septembre avaient enlevé, en Allemagne, beaucoup d'admirateurs à la Révolution ; mais ceux qui demeuraient se montraient plus convaincus et plus enthousiastes. L'esprit qui dominait parmi eux était l'esprit cosmopolite *. La Gironde personnifiait, à leurs yeux, la nouvelle France. Les conceptions vagues des orateurs de ce

I 60BTHB, Uermann et Dorothée. Klio.

' G0TBIU10R-M01UII8, tj n, p. 2S3.

* Voir rode de Klo^tstock sur la guerre. II l'envoya à Roland.

iOÎ LA GUERBE D'AFFRANCHISSEMENT.— 1792.

parti, leur langage dithyrambique, leurs sentiments gënërenx,^ leur culte de Thumanité, leurs exhortations à raffranchissement des peuples, permettaient à leurs disciples allemands de se réclamer de leur exemple et d'invoquer leur concours, sans cesser pour cela de se sentir Allemands et sans trahir TAllemagne. La Révolution française exaltait à la fois chez ces Allemands Tamour de la liberté et Tamour de la patrie : ils entendaient par ces grands mots qu ils répétaient, leur liberté propre et leur propre patrie, et ils n'aperçurent d'abord ni de malentendu ni de conflit de sentiments entre eux et les Français. On en vit beaucoup qui, lors de Tinvasion, reprochaient à leurs princes d'avoir si mal défendu TEmpire, applaudir ensuite aux victoires de ces mêmes Français sur ces princes incapables. Nombre de bourgeois chantaient successivement la Marseillaise et Tode de Schiller à la liberté. Ils unissaient dans leurs acclamations la France libératrice à l'Allemagne délivrée. Très peu partagèrent les impressions de Perthes qui disait, en apprenant les succès de Gustine : « Gomme homme et citoyen du monde, je m'en réjouis; comme Allemand, j'en devrais pleurer. »

Cet enthousiasme confus et sincère exerçait son mirage sur la petite république intellectuelle qui s'était formée à Mayence. Il s'y trouvait des fanatiques et des a éleuthéromanes », à la manière d'Euloge Schneider : le professeur de droit naturel Joseph Hoffmann, le professeur de mathématiques Mathias Metternich, le médecin Wedekind.

Mais la plupart de ces républicains et patriotes mayençais étaient des bourgeois, des savants, des fonctionnaires a éclairés » , hommes de caractère timide, de tempérament humain, de bonhomie sentimentale. On rencontrait parmi eux peu de zélateurs d'une révolution jacobine. Leurs véritables chefs de file étaient de nobles rêveurs : le théologien Blau, sorte de précurseur de Schleiermacher ; Adam Lux, poète égaré dans la politique ; Georges Forster enfin, une des plus belles et plus pures intelligences du temps.

Forster semblait né pour cette révolution cosmopolite, dont

il personnifia avec tant de candeur les illusions et dont il paya la déroute d*une mort si douloureuse. Né à Danzig, fils d'un voyageur et naturaliste célèbre, il avait, avec son père, suivi le capitaine Gook dans son tour du monde. Il écrivit la relation de cette expédition, et il révéla dans cet ouvrage un esprit scientifique et un talent littéraire original. Alexandre de Humboldt le proclame son maître. Forster passa par Paris, où il connut Buffon, et revint en Allemagne en 1778. Il y vécut dans la gène et y connut toutes les épreuves. Son père, très prodigue, s'était fait enfermer à Londres dans la prison pour dettes. Georges Forster tâcha de Yen tirer, de le faire vivre et de suivre en même temps sa vocation scientifique. Son imagination mobile et passionnée le livra à tous les soufQes du siècle. Il traversa « la période de tempête et d'assaut » ; il tàta de la religiosité de Jacobi; il connut Gœtbe et s'affilia aux rose -croix. La droiture de son esprit et le sentiment qu'il avait de la réalité le dégoûtèrent vite des théosophes. Il revint à Tétude des hommes vivants et de la nature animée, avec une soif d'idéal, un culte de la civilisation, une aspiration vers la liberté qui le tinrent constamment au-dessus du labeur souvent fastidieux auquel il était contraint de se livrer. Il fit des traductions et parcourut, en enseignant, la Pologne et TAllemagne. L'électeur de Mayence l'appela, en 1788, et le nomma bibliothécaire. Forster se lia avec l'historien suisse Jean de Mûller, alors secrétaire de l'électeur , et devint l'hon* neur du petit monde savant de Mayence. Il avait trente-huit ans.

Il lui restait un fond toujours instable d'inquiétude et de curiosité. La Révolution le captiva et éveilla dans son âme une passion qui dormait encore, celle de l'action politique et de la lutte pour l'humanité. Il fit une excursion sur le Rhin, en 1790, en compagnie d'Alexandre de Humboldt. Ils vinrent à Paris, où ils assistèrent à la fête de la Fédération ; puis ils allèrent observer la révolution de Belgique. Forster publia un récit de leur voyage, qui popularisa son nom en Allemagne et contribua fort à y faire admirer la Révolution française.

i04 LA GUERRE D'AFFRANCHISSEMENT. — 1792.

Il ne désirait cependant pae que cette révolution 8 etendtt ft sa patrie ; ni les temps ne lui semblaient venus, ni les peuples ne lui paraissaient mûrs. Il pressentait une banqueroute de la liberté. Il ne pardonnait point aux princes allemands d'avoir, par leur injuste coalition, précipite cette crise et compromis les destinées du peuple allemand, sans modifier celles du peuple français. Il estimait la Révolution invincible en France; mais il demeurait Allemand d'instinct et de cœur, sous sa draperie de cosmopolite, tout comme les cosmopolites de France demeuraient très Français d'instinct et de tradition. Il assista au couronnement de François II, et rien ne trahit mieux ses sentiments intimes, que l'impression qu'il rapporta de ce spectacle, dans le temps même où il condamnait la croisade monarchique et où la vue des émigrés français lui inspirait l'horreur de la contre- révolution. « L'empereur, écrivait»il, a l'air si jeune, si innocent, si honnête, qu'en le voyant passer avec la couronne, sortant de l'église, les larmes m'en sont venues aux yeux! »

L'approche des Français le troubla. Il inclinait toutefois i s'accommoder le mieux possible avec eux, mais sans les appeler. Il ne fut pour rien dans les démarches que certains a patriotes » de Mayence firent auprès de Gustine. Bœhmer, Dorsch et Stamm étaient au quartier général français leurs intermédiaires naturels. Us persuadèrent sans peine Gustine que leurs concitoyens n'aspiraient qu'à être délivrés des nobles et des prêtres; ils le renseignèrent sur les côtés faibles delà place et l'assurèrent qu'elle était hors d'état de résister. Servan, Biron et Dumouriez redoutaient cette aventure. Gustine lui« même la jugeait hasardeuse. Gependant il la préparait par ses émissaires. Les Mayençais, avant même d'être attaqués, se disposaient à capituler et s'occupaient d'amadouer le vainqueur. Le gouvernement électoral perdit la tète ; ses troupes s'étaient fondues dans le corps autrichien; l'argent de son trésor avait servi à hébeiiger les émigrés et à fêter les princes allemands. L'électeur était à AschafFenbourg ; il arriva en hâte à Mayence, le 4 octobre, engagea les habitants à se défendre

à outrance, fit effacer les armoiries de sa voiture et s*ea alla coucher à Wiirtzbourg La panique commença ; les agents de la cour ne songèrent plus qu'à emballer les trésors des églises et ceux des palais. Gentilshommes, ecclésiastiques, émigrés français, tout ce qui avait à redouter Finvasion s*entassa sur des bateaux ou dans des voitures, emportant tout ce qu on pouvait sauver, jusqu'au vin des caves. Le 9 octobre, raconte Forster, il n'y avait plus dans ma rue que deux maisons, dont la mienne, qui ne fussent pas abandonnées.

Il restait dans la forteresse 1,300 soldats d'Empire et 800 Autrichiens. Le gouvernement réquisitionna les paysans et parvint à mettre 190 canons en batterie. Si les casernes étaient Tides, les arsenaux étaient encore bien remplis. Le landgrave de Darmstadt, appelé à la rescousse, répondit que les Français avaient trop ménagé ses possessions d'Alsace pour qu'il voulait se brouiller avec eux. Les ministres de l'électeur invoquèrent l'intervention de la Diète. Cette assemblée lança une cii*cnlaire et écouta, le 1 1 octobre, la lecture d'un rescrit impérial. La postérité, déclarait l'empereur, s'étonnera d'apprendre qu'à la fin du dix-huitième siècle, il n'y avait plus d'esprit public en Allemagne. L'empereur invita les Allemands À montrer leur patriotisme.

Celui des défenseurs de Mayence ne se manifestait point. Les gens de Fulda et ceux de Nassau qui servaient dans la garnison s'en retournèrent chez eux , jugeant inutile de se faire exterminer pour le compte des Mayençais. Ces derniers formaient le vœu qu'on n'exterminât personne. Les préparatifs de guerre leur parurent dangereux pour leur sécurité. Us refusèrent le service du rempart, et, dès le 5 octobre, on vit partout dans les rues la cocarde tricolore. Custine n'était pas sans inquiétude sur les mouvements des Autrichiens ; l'effroi qu'il répandait raffermit son audace. Il se dit que la conquête de Mayence jetterait la consternation dans l'Empire, et que cette conquête, très facile, serait prestigieuse. Le 19 octobre, il parut devant la ville, déploya ses troupes, fit allumer de grands feux, apporter des échelles» étaler des

fascines, et se démena de telle façon que les Mayençais, très disposés d'ailleurs à se soumettre , se prirent d'épouvante à la lecture des sommations qu'il leur adressa : « Si vous hésitez, demain vous ne serez plus. Vous avez à choisir entre la destruction et la fraternité que nous vous offrons... J'ai tous le$ moyens de faire réduire votre ville en cendres : grils pour tirer à boulets rouges, obus d'artifice pour incendier... » Gustine releva ces belliqueuses figures de rhétorique de quelques volées de son artillerie légère, et Mayence se prononça pour la fraternité. La capitulation fiit signée le 21 octobre. On ne peut, à proprement parler, dire que la garnison obtint les honneurs de la guerre, mais elle sortit avec armes et bagages. Les agents, officiers et serviteurs de l'électeur, ainsi que les membres du clergé, eurent la faculté de se retirer. La sécurité des personnes et celle des propriétés furent garanties aux habitants.

Vers midi, les portes de la ville s'ouvrirent. C'était un dimanche, la population se porta en foule vers le camp français. Forster s'y rendit avec sa femme. « Vive la République! t cria-i-il en saluant le premier soldat quHl aperçut. « Elle vivra bien sans vous! » répondit le républicain. Les Français distribuèrent force cocardes, et la populace allemande profita de l'événement pour saccager les vignes de l'Université. A six heures, Gustine fit son entrée. Il se rendit au palais épiscopal où la valetaille le reçut princièrement, puis il s'en alla à la maison de ville. Il y avait convoqué le conseil, le magistrat, ainsi que l'on nommait cette assemblée. Des bourgeois s'étaient joints aux conseillers; il y avait là environ une centaine de personnes. Gustine les harangua. Il annonça que la République leur offrait son amitié : elle ne leur imposerait aucune contribution et elle les laisserait libres de se gouverner à leur guise : a Dans le cas même où vous préféreriez l'esclavage aux bienfaits de la liberté , vous resterez libres de décider de quel despote vous voulez recevoir les chaînes... Vous êtes donc en possession de décider souverainement si vous voulez conserver l'ancienne constitution, vous en choisir une nouvelle ou accep-

LA RIVE GAUCHE DU RHIN. iOT

ter celle des Français. » Bœhmer traduisit en allemand ce discours encourageant. Il fut d'autant mieux accueilli que la belle discipline des troupes et la bonne humeur des soldats inspiraient une entière confiance dans les promesses du général.

Les propagandistes s*empressèrent de former une a Société des amis allemands de la liberté et de Tégalité » . Ce club s'ouvrit le 24 octobre ; un millier de Mayençais assistaient à la cérémonie. Custine tint un nouveau discours qui confirma le précédent : a Nous ne faisons cette guerre que pour n*en plus faire à Tavenir, pour punir les iniquités qu'on a exercées contre nous , pour faire connaître aux peuples qui sont nés pour être libres, les Droits de l'homme. » L'assistance applaudit; on cria : Vive la nation! cri que chacun pouvait prendre pour soi et qui, par conséquent) mettait tout le monde d'accord.

Forster ne s'était point fait inscrire au club ; mais son parti était pris, il allait à la France. Il écrivit, le 21 octobre, le jour de la capitulation, à un de ses amis de Berlin : » Il faut faire la part du feu. Heureusement pour l'Allemagne que le Rhin est là. Il doit former la frontière entre le pays de la République et l'Allemagne. Ce serait une pure folie de s'attacher encore aux vieilles chimères de l'inviolabilité et de l'indivisibilité de l'Empire. On s'expose à tout perdre pour vouloir retenir quelque chose. L'exemple de la puissance royale en France en est la preuve. Tout conseille de faire la paix en cédant Trêves et Mayence à la France. » Jean de Mûller partageait ce sentiment; il donna le même avis. Le 25 octobre, Forster se rendit chez Custine avec une députation de l'Université. Le général français fit lire le même soir, au club, un a appel à la nation allemande « . Il y reprenait, en le commentant, le thème de ses précédentes harangues. Il promit de ne frapper d'impôt que les privilégiés , de respecter le libre vœu des peuples et de défendre leur indépendance contre les despotes. Le 26 octobre, il convoqua les corporations et les invita à exprimer leurs vœux sur le gouvernement futur du pays. Les membres des corporations inclinaient vers une sorte d oli-

garchîe bourgeoise el àe commune dans resprit du moyen ftge; mais c*étaieat des gens cineonspects. Os répondirent qu'ik s'en remettaient à iWdre des ccminerçaats. Cet ordre comptait 97 membres. Trots étaient absents, 13 votèrent pour la consti^ tution française et 81 pour une constitution monarchique tempérée par des états, et pour le maintien de l*union avec l*Empire. Les professeurs, les médecins, les juristes, les prêtres, ne furent point consultés : les uns avaient adhéré au club et travaillaient pour la RépuUi^pie; les autres y étaient hostiles.

Gustine s*était beaucoup avancé dans ses discours. Il jugea prudent de prendre les ordres de son ministre et de s'assurer des dispositions de la Gonv^ition. U se rendait compte, d'ailleurs, que son succès était tout de contenance. Gomme il avait peu de suite dans les idées, et qu'il demeurait homme de plaisir, il se divertit en atteiuiant les instructions de Paris et se complut à jouir de sa victoire. Il refit d'ailleurs son armée, la reposa, forma des magasins ^ mais il perdit l'occasion de pousser à fond ses avantages, d'embarrasser la retraite des Prussiens et de profiter de l'efiroyable panique que l'invasion avait jetée dans l'Empire.

Le duc de Deux-Ponts s'était mis en règle. U avait reconnu Desportes comme ministre de la République et promis de voter à la Diète en faveur de la paix. L'électeur de ffrèves, qui ne pouvait espérer de la part de la France les mêmes mteagements, ne songea qu*à se dérober par la fuite. Il résidait à GobIent2 : il fit empaqueter tout ce qui se pouvait emporter; la cour, les fonctionnaires, les magistrats et les moines firent comme l'électeur et passèrent le Rhin, U y avait quelques soldats à Ehrenbreitstein : les habitants parlèrent de défendre cette forteresse. Le conseil de guerre s'y opposa. Les gens de Goblentz prirent peur, barricadèrent leur ville et arrêtèrent les voitures de l'électeur. Les États se réunirent et délibérèrent de députer vers Gustine pour régler d'avance la capitulation. L'électeur parvint enfin à quitter sa résidence le 21 octobre* 11 se réfugia à Bonn, où Ton avait aussi peur qu'à Goblentz. Le

Rhin ne suffisait pas à rassurer les gauTernaais de la ri^e droite. La famille du land^ave de C»sel ne se jugea pas en steelé dans cette ville, et &'en alla plm loia dans rAllemagne ; le landgra:¥e êe DasiDstatilt ne s'arrêta 4(a*à Giessem ; le margtare de Bade et le due de Wurtefldberg protestèrent de leur neutralité ; réleetewr de BkiTière fit élever sur ses frontières des poteaux où oa lisait : « Territoire neutre du Palatinat. » Wetzlai se déclara neuire comme siège du tribunal d*Empire, et la diète Âe Batifibonne loua des bateaux pour descendre le Danube.

Le 26 octobre, les délégués de Gofalenti arrivèrent à Mayence, offrant de livrer la viUe et la ibrteresse : il n'y avait plus de poudre à Ehrenbreîtsteia, affimaaient-ils : le prince électeur avait tant abandonné aux àcoigrés ; ils ajoutaient qu'un coup de main suffirait pour s^emparer de Rheigifek. Gustine avait alors d'autres soucis. II trouvait glorieux et lucratif de fake de l'argent en propageant la liberté, il envoya ses lieutenants battre le pays jusque sur la rive droite du Rbin, annoncer la bonne nouvelle aux peuples et la grande réquieitios aux tyrans. Bouchard fut chargé de rançonner Hombourg; il poussa jusqu'à Manheim. Newviiigery avec 3,000 homn^s, somma Francfort de capituler. La ville capitula. Gustine avait donné ordre de saisir cliez un banquier 14, 000,000 de francs qui appairtenaient à des Autricbiems:. Beumnger taxa les privilégiés à 2,000,000 de florins. Le Sénat protesta qu'il n'y avait point de privilégiés dans Francfort et que chacun y payait Timpôt, selon ses ressources. Les représentations de ces républicains oligarques déconcertèrent Neuwinger : il consentit quelques concessions et permit aux magistrats de députer Tcrs Gustine. Ge général es voulut rien écouter et fit lever 300,000 florins par voie d'exécution militaire. Les Francfortois étaient gens de conseil : ils payèrent, mais en spécifiant cpe leur argent constituait un* dépôt, et, pour se couvrir, lia décrétèrent vu emprunt forcé qui frappait tout le amirift, Gustine n'aitendaît pas l'égalité de cette manière. Il répliqua en déclarant que les habitants possédant moins de S0,000 florins n!auraient rien à payer. Les Français, dit-il, ne

forment qu'un vœu ', « celui de protéger les faibles et de faire sentir à rhomme injuste, dans T opulence, que les hommes, nés égaux en droits, ne doivent pas porter le joug de Thomme riche » . Pour en convaincre les banquiers francfortois , il résolut de les endoctriner, en personne, avec un millier d'honunes, des canons et l'interprète Bœhmer. II arriva dans la ville libre impériale le 27 octobre après midi, passa une revue, exigea le payement du premier million et leva sept otages. Le million fut payé le 31 , les otages furent relâchés, et Gustine permit à cinq Francfortois de se rendre à Paris afin de solliciter de la Convention la remise du second million.

Le 28, il avait lancé une proclamation aux soldats hessois, les invitant à passer au service de la France. Le 30, il en lança une autre, protestant que a Tunique intention des Français était de donner la liberté aux Allemands » . Les Hessois ne se laissèrent point tenter. Leur maître avait fait une telle diligence qu'il était de retour avec sa petite armée. Ses troupes occupaient, depuis le 28, Coblentz et Ehrenbreitstein. Les habitants, en les voyant arriver, crurent avoir affaire aux républicains, et crièrent : Vive la France! Ils reconnurent qu'ils se trompaient, retinrent leurs cris et réfléchirent au revirement des choses. Tout l'entrain qu'ils mettaient la veille à se donner à Gustine se tourna en soumission aux Hessois revenus et aux Prussiens qui s'annonçaient. Gustine avait perdu l'occasion. Il comprit sa faute, et la rejeta aussitôt sur son collègue Kellermann. Il le dénonça à la Gonvention; le procédé était classique sous l'ancien régime, et la Révolution n'y prétait que trop de facilités nouvelles : « Je dénonce Kellermann, indigne du nom de général, plus indigne encore de diriger les forces de la République*. » Gustine, pour détourner l'orage, redoubla de fanfaronnades, de propagande et de proclamations. Mais sa rhétorique commençait à sonner creux. L'option qu'il avait laissée aux Mayençais, la tolérance qu'il avait observée à l'égard des anciens agents de l'Électeur^ tour^

* Proclamation du S7 octobre 1702.

* Gmtino au président de la Gonvention, 30 octobre 1703.

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naîent contre la France. II s^occupa d'organiser une administration nouvelle, interdit de rendre la justice au nom de TËlecteur et ordonna le 30 octobre de la rendre a au nom de la nation française » .

Cependant le club de Mayence délibérait sur l'avenir du pays. Pour réchauffer les esprits, Gustine fit planter, le 3 novembre, un arbre de la liberté. Ce fut l'objet d'une grande fête, où Ton brisa solennellement un bloc de fer que l'archevêque Adolphe de Nassau avait élevé en symbole de son pouvoir : a Quand le soleil fondra ce bloc, avait dit ce tyran aux Hayençais, vous recouvrerez vos privilèges. » Le soir au club on vit arriver à la fois Dorsch et Pape qui venaient de Strasbourg. Forster fit publiquement acte d'adhésion à la Révolution. Il demanda à devenir Français ; il apportait au parti de la réunion l'exemple d'une conviction sincère et l'appui d'une parole persuasive.

Gustine vacillait entre la liberté qu'il avait proclamée et la rigueur que lui commandaient les nécessités militaires. Il en appela à la Convention et réclama des commissaires. Il sentait qu'il serait difficile de laisser Mayence aux Mayençais et de conquérir en même temps cette place à la République. L'argent ne rentrait plus. On avait beau taxer les seuls privilégiés; la plupart étaient partis, et ceux qui restaient ne payaient point. Custine annonça l'abolition de tous les droits injustes et flétrit les abus du gouvernement ecclésiastique; il ajouta qu'en attendant la réforme de ces abus et l'établissement d'un gouvernement définitif, les Mayençais devaient se montrer dignes d'être libres en respectant les lois établies, c'est-à-dire en payant les anciennes taxes. « La liberté, dit-il, consiste à n'ol>éir qu'aux lois que l'on s'est données. » C'était une belle sentence, il la corrigea aussitôt par cette autre : « Les seuls représentants du peuple français peuvent prononcer sur les droits de ceux que la puissance des armes a réunis à la société fraternelle que forme notre gouvernement. C'est dans un profond respect pour leur autorité que j'attends leurs députés. Ils seront proclamateurs de vos droits, de votie liberté. » Cette théorie toute

romaine de la suprématie des citoyens français sur les pevples d'alentour s'éloignait sîngulièrement des adjurations toutaméncaînes du début. Gostîne n'en arait cure, ne se piquant point de droit public et ne professant jamais que des opinions de circoAstance. Il estimait peu les porches en général , il prodiguait les siennes et il s'étonna, jusqu'au pted de Téchafaud, qu'on attribuât quelque importance à des discours auxquels il ayait donné si peu de réflexion.

11 n'eût point été de son temps et de son école, s*il n*eAt tracassé dans les agences secrètes et tàîé des négociations prussiennes. Ne pouvant arrêter Frédéric-Guillaume dans sa retraite, il se flattait de le détourner. Je travaille « A endormir le Prussien dans l'espoir de t'alliffoee de la France v , mandaitil à Lebnm. Il renoua ses anciennes relations de Berlin, écrivit à MotUendorf et rechercha la princesse de Hohenlohe. Gomme en Ghampagne, les courtiers diplomatiques finiraient le marché et quêtaient autour du quartier général. « Nos antichambres, écrivait Gustine, sont pleines de conseillers intimes de tous les princes de l'Empire, d'estafettes arrivant de quarante lieues, apportant des dépêches de la part de ces messieurs^. » Gustine trouvait dans Desportes un collaborateur aélé jusqu'à l'intempérance. Get ancien maire de Montmartre brûlait de se mettre au ton, et à défaut d^autre théâtre, il offrait de faire aux Deux-Ponts ses débuts dans la haute comédie politique. « J'ai quelques intelligences sûres dans cette eouT que les femmes gouvernent et qui va nous devenir tout à fait subordonnée » , mandait^il à Lebrun le iù octobre. Il écrivit à Hertzberg, et l'accabla de compliments indiscrets dans l'espoir qu'il y répondrait du même style. Le vieux comte ne s'occupait qu*à « filer de là soie, à organiser des sociétés agathoniques et à compiler la vie de Frédéric • . On n'en tira rien. Desportes confia à Gustine ses vues sur le pays de Deux- Ponts : » Le gouvernement tremble. Il m'en a fait la confidence. Je le rassurai ce matin; mais je le tuerai, quand vous

' Gustine à Lebrun, 2 octobre 1792 ; Gustine à Biron , fin octobre s éiado âê (r, Avxasi*» MépubU^uefrançaûe, 27 février 1876.

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voudrez, avec deux mille hommes... Je peux mettre tout en Feu; je peux aussi faire la paix^ »

Gorani, après avoir touché barre à Londres, se rabattit sur le Rhin et tâcha d'y atteindre Lucchesmi au passage. Un homme de lettres, Mandrilion, rédacteur du Spectateur améri" caîn, ofifrit ses services à Lebrun et proposa de s'aboucher avec Dohm. Gomme tous ceux qui cherchaient à intriguer avec la Prusse, Mandrilion devançait pour les combler les ambitions de cette cour. C'est en l'animant à développer la Confédération des princes, c'est-à-dire à grouper autour d'elle les États allemands du Nord, qu'il se proposait de l'attirer dans le jeu de la France. Dohm, mandait-il à Lebrun, a m'écrit sur cette ligue un excellent mémoire* » . Dohm trouvait, dans le même temps, un autre trucheman de ses insinuations dans le journaliste Mettra, publiciste mêlé de spéculateur, qui menait de front, à la façon de presque tous ses pareils, la propagande française, le prosélytisme prussien, le courtage de la paix et le commerce des fournitures de guerre. Il avait déjà travaillé en 1768 et en 1771 à un rapprochement entre Louis XY et Frédéric. Il se présenta à Paris comme ayant ^ccès près de Dohm, et Dohm le présenta en Allemagne comme ayant accès près de Lebrun. Le fait est que Mettra ne connaissait point Lebrun. Il lui était adressé par un agent plus qu'équivoque, Andréa de Nerciat, pomographe fort répandu dans le beau monde, qui, sous le pseudonyme de Gertani, mêlait la diffusion « des lumières » à la fabrication des écrits licencieux. Nerciat se porta fort pour Mettra, qui se portait fort pour Dohm. Mettra offrit de se rencontrer avec ce diplomate chez la princesse de Neuwied, et Nerciat offrait de le présenter dans cette cour.

Dohm fit connaître au quartier général prussien les démarches de Mandrilion et celles de Mettra. Lucchesini et Haugwitz estimèrent qu'il n y avait là qu'une nouvelle cabale destinée à brouiller l'Autriche et la Prusse. Frédéric-Guillaume coupa court à toute cette diplomatie occulte par une lettre

* Desportes à Lebmn, 90 et 23 octobre; Desportes à Gustîne, fSt octobre i79S.

* Noie relative à la politique du memeni actuel, 16 octobre I79t.

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