‹ L'Europe et la révolution françaiseChapitre 17 sur 93 · MI · texte numérisé non relu

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114 LA GUERBE D'AFFRANCHISSEMENT. — ITM.

qu'il écrivit à Dohm, le 1" novembre ' : « J'attendrai que le sieur Custine ait repassé la frontière avant de prendre un parti sur la négociation qu'on me propose... » Il refusait de s'expliquer avec un émissaire inconnu « tandis que le ministère français gardait un silence de mauvais augure sur la demande préalable qu'il lui avait fait faire touchant ses intentions et les moyens qu'il pourrait employer pour sauver le roi et sa famille.. . Au reste, ajoutait-il, je ne me laisserai jamais aller à aucune négociation avec les Français à l'insu et contre les intérêts de l'empereur^ mon allié. »

Il était beau de conquérir et sage de négocier; mais sur quel pied la République engagerait-elle les négociations? Que feraitelle des conquêtes? Gomment se régleraient les rapports de la République avec les nations et avec les États? Gustine le demandait pour les pays du Rhin, Dumouriez le demandait pour l'expédition qu'il projetait en Belgique. Les mêmes questions se posaient à l'autre extrémité du théâtre de la guerre.

Montesquieu était entré en Savoie, le 21 septembre, avec 18,000 hommes. Tandis qu'il s'avançait dans ce pays, la Gonvention le destituait, sous le prétexte qu'il refusait de marcher*. Elle rendit ce décret le 23 ; le 24, elle apprit que Montesquieu avait obéi. Elle nomma trois commissaires, Dubois-Grancé, Lacombe et Gasparin, pour examiner sa conduite et faire exécuter le décret de destitution, s'il y avait lieu. Ge jour-là même, Montesquieu entrait à Ghambéry. La muni- '. cipalité l'attendait aux portes. « Nous ne sommes pas un peuple conquis, mais un peuple libre » , dit le syndic. — « Nous ^ sommes frères » , répondit Montesquieu. Le peuple cria : Vive

» VlVENOT, t. II, p. 325.

* BiAKCiii, Storia délia monarchia piemonteie. Turin^ t. II. — fiom, Storim tTIulia. — MoBTiMfiR-TEa»AUX| liv. V.

la France ! Les soldats français chantèrent la Marseillaise, distribuèrent des cocardes et plantèrent Tarbre de la liberté. Montesquiou promit de respecter les personnes, les propriétés, les lois, la religion. Il annonça que le peuple allobroge serait rétabli dans ses droits et déciderait de ses destinées. » Séparezvous de Tos tyrans, disait-il aux Savoisiens, ce sont les seuls que nous venons combattre ^ « Il écrivit au ministre de la guerre : a La marche de mon armée est un triomphe. Le peuple des campagnes, celui des villes accourent au-devant de nous. . . Il me parait que les esprits sont disposés à une révolution semblable à la nôtre. J'ai déjà entendu parler de proposer à la France un quatre-vingt-quatrième département ou une république sous sa protection. » Il demandait des instructions, et en les attendant, il flattait les espérances.

Sa lettre n'exagérait rien. Le peuple savoisien était, de tous les peuples voisins de la France, le plus disposé et le mieux préparé à une réunion. Il y était disposé par ses mœurs et son état social, identiques avec ceux de la France ; il y était préparé par la propagande des démocrates du pays et par les émissaires des départements français limitrophes. Les commissaires de la Convention reçurent les témoignages de la confiance touchante des habitants. « En franchissant la frontière, écrivaientils, nous n'avons pas cru changer de pays •. » Us découvraient « une France inconnue, une vieille France naïve qui, dans la langue de Henri lY, bégayait la Révolution. Ces pauvres gens, cruellement étouffés par le Piémont, avaient depuis longtemps coutume d'aller chercher leur vie en France. Et cette fois, c'était la France qui venait les voir, s'asseoir à leur foyer*... » Dubois-Grancé manda au Conseil qu'il convenait « de laisser le général Montesquiou achever ce qu'il avait si heureusement commencé » . Le décret de révocation fut rapporté *. Les Savoisiens réfugiés à Paris réclamaient l'annexion ; un club se fonda

' Proclamation dn Si teptembre.

* ▲ la ConYention, 20 octobre 1702; Aulabd, t. I, p. OS.

* MiGHELBT, Histoire de la Révolution, t. IV, p. 267.

^ 7 octobre 1702. — Lettre de Ooboii-Grancé, 2 octobre. Voir Joho^ Duboi*' Crmneé. Paris, 1884, t. I, p. 173.

116 LA GUERRE D'AFPR ANCHISSEMENT. — 1792.

à Ghambéry pour en répandre Tidée. Les commissaires invitèrent le peuple à se réunir dans ses assemblées primaires pour exprimer ses vœux et nommer des députés à une Assemblée nationale qui siégerait à Ghambéry. Les votes eurent lieu le 14 octobre. Trois communes étaient encore occupées par les Piémontais ; dans toutes les autres les électeurs se présentèrent en grand nombre. Sur 658 communes, 583 se prononcèrent pour la réunion, 72 laissèrent à leurs députés le pouvoir de statuer.

Le 21 octobre, l'Assemblée nationale des Âllobroges se constitua à Ghambéry; elle constata les vœux des populations, abolit la royauté, le régime seigneurial et Timpôt sur le sel, supprima la torture, décida la liberté de commerce avec la France, ferma les couvents, sécularisa les religieux, saisit les biens du clergé et mit sous le séquestre ceux des émigrés. Enfin, considérant qu'il était « instant de montrer la loi et de la faire exécuter » , elle vota une constitution. Les Allobroges accomplirent ainsi en quatre jours ce que les Français avaient accompli en trois années. Il n'y fallut ni efforts ni effusion de sang. Tout le monde se soumit ; le clergé, avec son évéque, en donna l'exemple. Les légistes se présentèrent à l'Assemblée et prêtèrent serment. « Ge que vous appeliez crime de lèsennajesté, leur dit Doppet, qui présidait, vous le qualifierez de crime de lèse-nation. » Le 29 octobre, l'Assemblée se sépara après avoir député quatre de ses membres pour porter A la Convention le vœu des Allobroges. « Si M. Anselme est aussi heureux que moi, avait écrit Montesquiou, les États du roi de Sardaigne seront bientôt réduits au Piémont et à la Sardaigne ^ »

Anselme était un bon soldat, zélé, actif, mais très brouillon. Il marcha sur Nice, appuyé par des démonstrations de la flotte de Truguet. Les Piémontais, bien que supérieurs en nombre, se retirèrent. Les Niçois furent livrés à eux-mêmes ; la populace commença de piller la ville, et les gens paisibles s'épouvantèrent. Us appelèrent Anselme, qui entra, le 28 sep«

' Lettre à la Convention, Moniteur, t. XIV, p. 70.

tembre, dans Kice. Il n'avait avec lui que 3,000 hommes ; le mauvais temps força Truguet de gagner la haute mer. Un retour ofiFensif des Piémontais était à craindre. Anselme ne sut ni rétablir l'ordre dans la ville, ni imposer à ses troupes cette discipline qui faisait tant d'honneur à celles de Gustine et à celles de Montesquiou. Il ne rivalisait avec ces généraux que par Tardeur de son prosélytisme. Les clubistes de Nice célébraient ses vertus et multipliaient les adresses à la Convention, sollicitant pour Anselme le bâton de maréchal. « On chérit Anselme I écrivait-on de Nice le 12 octobre ^ on admire sa sœur qui, non moins courageuse que la Pucelle d'Orléans, sert une meilleure cause. » Une administration jacobine s'établit, le 21 octobre, et envoya deux délégués à Paris pour demander, au nom des Niçois, « l'adoption à leur primitive patrie, la République française, dont ils n'auraient jamais dû être séparés » • En même temps que ces vœux du peuple et que ces louanges hyperboliques d'Anselme arrivaient à Paris, la Convention recevait des plsiintes contre la mollesse du général à réprimer les anarchistes. Il en fut fait un rapport à l'Assemblée. « Les vols, dit le rapporteur, les pillages, les viols, les concussions arbitraires, la violation des droits de l'hospitalité, la bonne foi trahie, la chaumière du pauvre insultée, l'asile du laboureur dévasté, l'impunité de tous ces crimes, qui se continuent, voilà les fléaux qui affligent une région que vous avez rendue à la liberté*... »

Ces excès répandirent la terreur dans tout le pays. Le 23 octobre, la flotte se présenta devant Oneille avec des troupes de débarquement. Les habitants, sommés de les recevoir, répon« dirent en tuant les parlementaires. Truguet, pour les châtier, fit bombarder la ville; les troupes Toccupèrent le 30, la saccagèrent, et mirent à mort les moines qui avaient excité le peuple contre les Français.

Au lieu de songer à organiser le pays conquis et à le paci-

' Lettre lue k la Convention, Moniteur^ t. XIV, p. 317. ' Goupîlleao, 18 novembre 1792, rapport rétrospectif. Moniteur, t. XIV, p. 509. — AuLARo, 1. 1, p. 246, 848, 278.

fier, Anselme rêvait de nouvelles et de plus extraordinaires entreprises. La gloire de Gustine ne lui suffisait plus. Il méditait de devenir le Pyrrhus de la République. Le Conseil exécutif avait pensé à faire occuper Tile de Sardaigne ^ Ârena, ci-devant député de la Corse à TAssemblée législative, fut nommé commissaire du pouvoir exécutif, et chargé de préparer cette expédition d'accord avec Anselme et Truguet. Il écrivit de Nice, le 24 octobre, à Lebrun^ puis à Brissot : * L*expédition de Sardaigne ne peut avoir lieu dans ce moment. Anselme pense que la République doit envoyer une armée à Rome pour disperser la Cour qui nous fait une guerre plus dangereuse que celle des Prussiens et des Autrichiens. Délivrer les Romains, passer dans le Milanais, dans la Lombardie, revenir dans le Piémont pour assiéger les places fortes du roi de Sar^ daigne, voilà le plan qu'Anselme a conçu. Jamais la France n'aura une plus belle occasion pour se débarrasser de la cour de Rome, pour y installer un évéque et pour donner le mouvement à une insurrection générale. Nous sommes les maîtres de la Méditerranée, notre armée sera la plus forte pendant rhiver ; elle vivra aux dépens des tyrans et nous procurera mille autres avantages que vous discernerez facilement*. »

L'idée d'intervenir à Rome hantait déjà nombre d'esprits. Le ci-devant baron de Mackau *, diplomate de naissance et de carrière, tombé dans la Révolution, mais plus intrigant que républicain et plus voisin de Ghauvelin que de Barthélémy, se trouvait alors ministre à Naples. Nommé par Dumouriez, il n'était arrivé à son poste que dans les premiers jours d'août, et la Cour le tenait en stricte quarantaine. Il avait hâte de faire ses preuves de civisme en se gagnant la réputation d'un politique de grande envergure. Rome lui paraissait le théâtre le plus propre à déployer son génie et à favoriser ses intérêts. La France n'y entretenait plus qu'un maître de postes, Digne, un

1 AuLARo, 1. 1, p. 58, 123.

* Mortimer-Terraux, t. V, p. 70.

* Massor, les Diplomates de la Révolution, Paris, 1882. — GnoAiSAir, lesRtUt* tions de la France avec les Deux-Siciles, 1789-1793. Paris, 1888.

agent consulaire, Moulte, en même temps banquier, les élèves de TAcadémie et quelques artistes. Deux de ces derniers, Chinard et Bâter, furent emprisonnés, le 26 septembre, sous Tinculpation de propos séditieux. Mackau jugea Foccasion propice, intervint à Rome de son autorité privée et pressa le Conseil exécutif d'admonester vigoureusement le Saint-Siège. Gorani, fort écouté en ces matières, marqua le ton et admonesta le Pape dans une lettre qui fut rendue publique ^ 11 invitait ce pontife à se rendre « à la raison étemelle, à la vérité, à la nature, à Dieu » qui lui parlait par la Déclaration des droits : « Jamais Zoroastre et Gonfucius, Moïse et Pilpay *, Solon et Lycurgue, Numa ni Jésus. . . n'^ont présenté im code de morale plus simple, plus sublime, plus attrayant... » Gorani exhortait Pie YI à déposer la tiare ; à ce prix il obtiendrait sa grâce ; sinon le peuple ferait justice et l'écraserait, lui, athée et immoral, avec toute sa caste.

Naillac, ministre à Gènes, donnait, dans le même temps, aux mêmes suggestions, une forme plus politique. » Il me parait probable, écrivait-il à Lebrun le 29 octobre, que pour assurer la liberté de la République française vous chercherez à l'entourer de petits États qui, dégagés des chaînes du despo*> tisme, lui resteront attachés pour maintenir leur indépendance ; dans ce sens, je ne doute point que vous ne reculiez bien loin les frontières de l'Autriche et que votre projet ne soit de faire des provinces belgiques, du Luxembourg et du Brisgau, autant de républiques qui forment une ceinture de liberté autour du foyer dont ce feu sacré sera parti. » Naillac avait composé sur l'Italie un mémoire « assorti à ce grand cadre », et il l'envoya à Lebrun. Il concluait, d'ailleurs, à maintenir l'Italie morcelée, afin de la maintenir subalterne. Il estimait la terreur teMr à Turin et même à Milan, qu'avec de l'audace les Français pouvaient se rendre maîtres de ces deux villes*.

Lettre du 10 octobre, publiée dans le Moniteur du 31. • C'est là [aux Indes] que le célèbre Pilpay écrivit, il y a 2,300 années, ses fsbles morales... etc. « Voltaibe, Essai sur les mœurs, ch. Ul : Des Indesm * Kaillac à Anselme, 21 novembre 1792, rétroipcclif.

iSO LA 60BB11E D'AFFRANCHISSEMEIVT. — 1792.

Gec vues ont cela de particulier qu'elles sont ouvertes par des hommes d'ancien régime; ce sont les anciennes vues d'agrandissement royal, et elles n'ont de révolutionnaire que le prétexte. Félix Hénin, chargé d'affaires à Venise, les avait développées avant Anselme etNaillac, conseillant de prendre Gènes, d'envahir Parme et Plaisance, où l'on trouverait des fourrages, des denrées, des toiles, des bétes de somme; de tomber sur Modène, où l'on ramasserait de l'artillerie, des munitions et un trésor de plusieurs millions; de menacer Venise, qui ne résisterait pas et qui fournirait des vivres : les peuples, sachant qu'on ne les voulait point assujettir, se prêteraient facilement à l'invasion. « C'est en Italie, concluait cet agent prévoyant, que nous devons vaincre les Allemands; attaquons-les donc en Italie ^ » Voilà, dès 1792 et sortant pour ainsi dire des cartons de la diplomatie classique, les desseins et les moyens de 1796, ceux de l'expédition de Bonaparte et ceux de la politique du Directoire.

Cette politique germait dans les esprits des nouveaux républicains, et par un contraste assez singulier des choses, ce fîit une des rares républiques subsistant en Europe qui en fit la première, à ses dépens, l'expérience. Les gouvernements de l'ancien régime n'avaient point de préjugés contre les républiques : ils ne considéraient point la forme de la constitution de ces États, mais seulement l'intérêt qu'ils avaient à les conserver ou à les démembrer*. Les gouvernements issus de la Révolution en usèrent aussi librement. On vit le Directoire partager la République de Venise, qui était inoffensive, avec la Cour d'Autriche qui demeurait l'ennemie déclarée de la République française. On vit, dès 1792, les mêmes ministres qui cherchaient à pactiser avec le roi de Prusse et à lui livrer le peuple de provinces entières, parce que l'agrandissement de la Prusse entrait dans les convenances de leur poli tique, inquiéter la Suisse et menacer Genève^ parce que les lois de cette petite cité gênaient leurs calculs ou contrariaient leurs passions.

' Projet, Venise, juin i79S.

' Cf. t. I, p. 14 Ai taiv.

LA SAVOIE, NICB, L'ITALIE. GENÈVE. fîl

II n*y avait, d'ailleurs, que trop de motifs de méfiance et trop d'occasions de brouille entre la France républicaine et les Gantons ^. L*insurrection du 10 août, le massacre qui avait été £ait des gardes-suisses et la responsabilité que Ton rejetait publiquement sur ces soldats d'avoir ensanglanté cette journée, avaient blessé le patriotisme suisse, en même temps que les menaces d'incursion et de prosélytisme alarmaient cette république pour son indépendance. Les Gantons refusaient de reconnaître le gouvernement provisoire, et s'occupaient de rappeler les soldats suisses qui restaient en France. Lebrun, tout en faisant appel à la concorde, le prit d'abord de haut avec eux. C'était le prendre maladroitement avec une nation libre, fière de ses droits et dont la neutralité loyale était d'un si grand prix pour la défense des frontières françaises. Il y avait heureusement en Suisse un ambassadeur judicieux et éclairé, capable de voir les choses, de les rapporter fidèlement et de tempérer la rigueur imprévoyante des instructions qu'il recevait. Barthélémy, qui devait occuper un si grand emploi dans la diplomatie de la République, avait alors quarante-deux ans. Neveu de l'auteur d'Ànacharsis, il était entré, sous le patronage de Choiseul, dans la carrière des ambassades, et il avait rempli le poste de secrétaire en Suède, à Vienne et à Londres, où la Révolution l'avait trouvé. Il résidait en Suisse depuis le mois de février 1792. C'était, en diplomatie, un disciple de Vergennes; bon observateur, négociateur circonspect, rédacteur médiocre; avisé, pacifique, sans autre système que l'intérêt bien entendu de la France ; cherchant, d'après l'expérience du passé, l'intérêt durable de l'avenir, habitué à considérer son pays du dehors et à considérer la France en elle-même sans se lier à aucune des factions qui s'y disputaient le pouvoir; bon patriote et homme d'affaires par-dessus tout; attaché par ses origines aux opinions libérales et modérées, par ses goûts et ses manières à la bonne compagnie; soucieux de son repos, de ses biens, de sa place, il se proposait de poursuivre

* Kaulbk, Papiers de Barthélémy, t. I. Corr. d'avril à octobre 1792.

lîî LA GUERRE D'AFFRANCHISSEMENT.— ITM.

avec dignité sous la République une carrière honorablement commencée sous la monarchie.

Barthélémy ne dissimula point à Lebrun les sentiments des Suisses. « La douleur et Tirritation causées par les événements du 10 août sont au comble » , écrivait-il. Nous estimons en France que les soldats qui composaient le corps des gardessuisses sont des traîtres; en Suisse, on leur décerne avec enthousiasme tous les honneurs du dévouement le plus généreux, tt L'Autriche presse les cantons de se déclarer contre le nouveau gouvernement de Paris; ils ne prendront certainement pas rinitiative de le reconnaître : tout ce qu'on peut obtenir, c'est qu'ils ne se montrent point hostiles, et ils le deviendront si on ne les ménage pas. » « Les cruels événements du 2 septembre, dont tant d'officiers suisses ont encore été les malheureuses victimes, en rendant ma position particulière chaque, jour plus dangereuse, mettent aussi en très grand péril notre situation politique avec la Suisse. » Il fallait, concluait Barthélémy, donner au peuple des cantons le temps d'oublier; il fallait rassurer les gouvernements; il importait surtout d'éviter les provocations ^

C'était ce dont on se souciait le moins à Paris. Les militaires avaient occupé le pays de Porentruy , qu'ils jugeaient nécessaire à leurs opérations défensives; les propagandistes s'y étaient aussitôt répandus pour insurger les populations contre leur souverain, l'évéque de Bàle. Les habitants des pays de Yaud et d'Argovie, sujets de Berne et tenus en chartre privée par les aristocrates qui gouvernaient ce canton, s'agitaient sous l'impulsion des émissaires français. Le conflit qui couvait un peu partout éclata à Genève.

Genève était indépendante; elle ne faisait point partie de la Confédération helvétique, mais elle s'était liée, en 1558 et en 1584k, par une aUiance perpétuelle avec les cantons de Berne et de Zurich. En 1782*, les démocrates tentèrent d'y opérer une révolution. Les trois puissances voisines, la France, la Sar*

> Rapports de Barthélémy, 18, 22, 31 août, 8, 11 teptembre 1792. • Cf. t. I, p. 66, 142.

daigne et la Suisse , intervinrent, firent rendre un édit de pacification, et rétablirent la constitution aristocratique qu'elles placèrent sous leur garantie collective. Elles stipulèrent que si deux d'entre elles se faisaient la guerre et que cependant le cas se présentait d'exercer la garantie, Genève serait déclarée neutre. On déciderait alors si cette république serait occupée par les troupes des trois puissances garantes ou seulement par les troupes de celle de ces puissances qui ne serait point engagée dans les hostilités. La guerre de la France et de la Sardaigne posa ce casus fœderis.

Un des meneurs de la révolution genevoise de 1782, Cla- ▼ière, faisait partie du gouvernement français. Les réfugiés de son parti se groupaient naturellement autour de lui et cherchaient impatiemment leur revanche. La France royale avait écrasé leur faction ; la France républicaine la relèverait. Glavière avait gagné à ce dessein Brissot et ses amis. Il voulut envoyer Gorani à Genève pour y agiter les esprits et les exciter à demander leur réunion à la France. Gorani avait des scrupules de bon sens dans les affaires qu'il connaissait. Il refusa la mission, affirmant a que ce projet n'était ni honnête, ni équitable, ni politique, ni moral, ni raisonnable* » • De tous les fanatismes, celui de la rancune est le plus aveugle. Glavière se tourna vers Servan et s'efforça de lui démontrer l'intérêt qu'il y aurait à occuper Genève, à confisquer le matériel de Tarsenal et à réquisitionner le trésor de cette république, qui passait pour bien garni *.

Les démocrates genevois se remuaient; ils faisaient grand état des projets d'intervention qu'ils prêtaient à la France. Les aristocrates prirent peur et offirirent d'eux-mêmes au parti de l'intervention le prétexte dont il avait besoin. Le conseil général se réunit le 24 septembre, décida l'armement de la population et autorisa le gouvernement à réclamer, en vertu des traités de 1558 et de 1584, le secours de ses alliés, les cantons de Berne et de Zurich. Cette délibération fut

' Marc MosiiiEB, Un aventurier italien, p. 5S30.

* Satous, Mallet du Pan, t. I, p. 832. — Stbel» Trad,, 1. 1, p. 570«

prise à la majorité de 948 voix contre 736. Le gouvemement de Berne était disposé à répondre à Tappel. Il avait rassemblé un corps de dix mille hommes à Nyon; il en avait levé cinq mille pour observer Porentruy. Genève demandait mille six cents hommes; il les envoya immédiatement. En même temps, le corps helvétique, réitérant sa déclaration de neutralité, réclamait le respect de cette neutralité de la part des Français, attendant, disaitril, que d'après les anciens usages Genève y serait comprise ^

Cependant les Genevois, protestant de leur bon vouloir, reconnurent, le 26 septembre, à Fenvoyé français. Châteauneuf, le caractère de ministre de la République. Mais ils avaient donné barre à Clavière, et ce ministre ne perdit pas de temps à en profiter. Le 28 septembre, le Conseil exécutif, considérant que les événements de Genève trahissaient dans cette république Taction d'un parti « composé d'ambitieux et d'intrigants* », dévoué à la Sardaigne, favorable aux émigrés, hostile à la Révolution; que d'autre part l'intervention de Rerne était contraire aux stipulations de 1782, donna A Montesquieu l'ordre de s'opposer à l'entrée des Suisses dans Genève ou de les en chasser, s'ils y entraient. Chàteauneuf en informerait les Genevois; il ajouterait que la nation française ne voulait nullement « porter atteinte à la liberté et à l'indépendance de la République, mais qu'elle exigerait la punition des magistrats traîtres à leur pays et à la foi des traités, qui avaient fait cette réquisition » .

Les notifications furent faites. Les Genevois se réclamèrent de leur traité de 1584, que celui de 1782 n'avait point abrogé et qui n'avait rien d'offensif contre personne. Les Suisses furent introduits dans la ville. A titre de compensation, le gouverneur de Genève fit sortir les émigrés français. Les

' Le oorpt helrétiqiw k Montesquion, 27 septembre. Papiers de BarthéUmjr, t I, p. 319.

' Lebrun au président de la Convention» 30 octobre. Barthélémy^ t. I, p. 317, 383. — Arrêté da 28 teptembre^ Moniteur, t. XIV, p. 114; Aulakd, I. I, p. 74.

Suisses arrivèrent par le lac, au milieu d'acclamations patriotiques ; les émigrés s'embarquèrent « au milieu d'une scène de confusion, d'efiroi et de douleur' » . Ghàteauneuf protesta et partit le 4 octobre. Montesquiou se porta à Garouge avec quatre mille hommes et des canons. Il y reçut, le 6, une lettre de Servan lui prescrivant d'occuper Genève a de gré ou de force 9 . Il ne pouvait le (aire qu'en bombardant la ville, car il n'était pas en mesure de Tenlever d'un coup de main; il hésita, comme il le dit, à « se conduire à la Louis XIY » • — ■ Nous allons peut-être, écrivit-il à Servan, gâter ici toute la fortune de cette campagne. Le premier coup de canon tiré sur Genève sera le signal d'armement de toute la Suisse. » Genève ne servait à rien, la neutralité suisse couvrait la frontière de l'Est: Montesquiou prit sur lui de négocier et entra en conférences, le 8 octobre, avec des commissaires genevois* Le Conseil exécutif ne l'entendait point ainsi. Il crut avoir assez fait pour s'assurer la neutralité suisse en mandant à Barthélémy de rester à son poste et en lui envoyant une belle adresse à la nation helvétique, rédigée par Mailhe et votée par la Convention le 9 octobre*. Le lendemain il arrêta que Montesquiou persisterait à exiger la retraite immédiate des Suisses, à défaut de quoi ce général userait de tous les moyens pour I forcer les Genevois à l'observation des traités et maintenir rhonneur national » . Le Conseil confirma, d'ailleurs, les assurances données par Ghàteauneuf « qu'il ne serait porté aucune atteinte à la siireté des personnes et des propriétés, non plus qu'à la liberté et à l'indépendance de la République n . Les pièces de la négociation furent renvoyées au comité diplomatique. Brissot en fit, le 16, un rapport à la Convention. Il n'admettait point que les Genevois eussent le droit de s'effrayer. Leurs craintes étaient un outrage aux Français ! Mais Genève est un passage, ce passage est nécessaire à la France. La faculté

> Uallbt 0€ Pau, I. II, p. 3d2.

* Lettres de Montesquiou, 6 et 13 novembre; Mortiiieb-Tbi»iauZ| I. V| p. 28 tt wiv.

^BiuiheUmy, U I, p. 8tl-324; MoniUur, i, XIV, p. 16Î.

126 LA GUERRE D'AFFRANCHISSEMENT. — ITQî.

pour les troupes françaises de passer par Genève ne compromet en rien la liberté des Genevois et leur indépendance. Les troupes suisses ne peuvent être appelées à Genève que du consentement de la France ; donc elles n'y peuvent être appelées contre la France. Brissot considère que le traité de 1782 a infirmé les autres traités de Genève et notamment celui de 1584k. Dans le traité même de 1782, il distingue deux sortes de clauses : celles qui garantissent à la France la neutralité de Genève, il entend les conserver; et celles qui garantissent à Genève sa constitution aristocratique, « c'est un acte de brigands que la République française ne peut maintenir « . La Convention vota les conclusions du rapport, « considérant que toute garantie de constitution est un attentat à Tindépendance de la puissance garantie » • Le Conseil exécutif invita Barthélémy à réclamer des cantons la convocation d'une diète extraordinaire pour régler les différends entre les deux nations ; il attesterait le désir qu'avait la République de maintenir l'alliance, il épuiserait toutes les voies de conciliation ; mais s'il n'obtenait point l'évacuation immédiate de Genève, il était autorisé à déclarer la guerre aux Bernois ^.

Cependant Montesquiou disposait une transaction. Il signa, le 22 octobre, avec les Genevois un traité par lequel ces républicains s'engageaient à faire partir les Suisses avant le 1" janvier, moyennant quoi l'artillerie française s'éloignerait aussitôt après la ratification. Le traité ne parlait ni de la proscription des aristocrates, ni de l'abrogation de la garantie de la constitution de 1782. Clavière ne s'intéressait pas à autre chose. Le Conseil exécutif accueillit les propositions de Montesquiou avec indignation. Il tint le premier article pour inconvenant et repoussa formellement le second*. Genêt fut chargé d'éperonner Montesquiou. Ce général comprenait tous les inconvénients d'une occupation armée de Genève ; il en sentait l'injustice, il

> Barthélémy, t. I, p. 362-364. — Arrêté dn 17 octobre; Lobran à Montef quiou, 19 octobre. — Aul&rd, t. I, p. 155.

* Arrêté du 26 octobre 1792. Cf. Barthélémy, t. I, p 414; Aulard, t. I, p. 193.

n*ayait aucun goût à compromettre la sécurité de ses troupes et à risquer de perdre la neutralité de la Suisse pour servir les passions de Glavière ; il reprit les pourparlers. On convint que les Suisses se retireraient et que Tartillerie française s'éloignerait avant le 1*' décembre. Quant h Tabrogation des garanties de 1782, Montesquiou ne put rien obtenir, les Genevois considérant cette garantie de leur constitution a comme le plus ferme appui de leur indépendance » . Ils reconnaissaient toutefois qu'en maintenant l'intégrité des traités, ils ne préjudiciaient en rien au droit qu'avait la France d'en poursuivre et d'en négocier la revision. Le traité, qui fut signé le 2 novembre, était précédé d'un long préambule. Montesquiou y déclarait que la France « ne prétendait exercer aucune autorité sur la République de Genève, aucune espèce d'influence sur son gouvernement » . Il écrivit à Lebrun : a II dépend de vous, à présent, que l'affaire de Genève soit terminée, et peutêtre avec elle la mésintelligence de la Suisse... Gomme militaire et comme citoyen fort attaché à la République française, je désire qu'une très chétive querelle en elle-même n'ait pas des suites si considérables ' . . . »

La correspondance de Barthélémy corroborait ces sages conclusions. Elle montrait les impressions hostiles s'affaiblissant, chez les Suisses. « Elles feront place, et assez promptement si nous le voulons, à celles de l'affection pour la nation française, qui est héréditaire parmi ce peuple, et nous ne devons craindre de sa part ni trahison ni mauvais procédés'. » Les mêmes avis, très politiques, de modération venaient quotidiennement de Londres ; ils étaient signés par des conseillers moins suspects que Montesquiou et plus écoutés que Barthélémy. Ils répondaient à la situation réelle des aifaires en Europe. Ces agents, dans leur isolement, n'en jugeaient que par conjectures ; s'ils avaient mieux connu l'état des choses, ils auraient encore insisté davantage.

> Monkeur, t. XIV, p. 441.

* Rapport da 29 octobre. Cf. rapport* du 97 octobre el du 3 norembrc. /7flrihéiêmy, U I, p. 355, 375, 385.

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