LE PROCÈS DE LOUIS XVI
de mort des Montagnards une sorte de question préalable. Ils crurent faire une manœuvre habile en proposant une procédure pompeuse, qui déconcerterait les violents par ses lenteurs, of&irait des occasions à Féloquence, permettrait de dénoncer au public les projets de dictature que la Montagne dissimulait sous ses hurlements, donnerait satisfaction à la multitude, lui offrirait, à défaut de mesures de rigueur, au moins un grand spectacle, et permettrait d'acheminer le dénouement vers la clémence.
Les Montagnards pénétrèrent aisément le calcul de leurs rivaux, et ils n'eurent garde de le contrarier. Ils avaient pris l'avance; ils occupaient très ostensiblement une position inexpugnable. Ils se prêtèrent sans peine à un procès où ils seraient les Juges et dont les débats permettraient d^organiser des journées populaires et de terrifier la Convention.
Une commission d'enquête avait été nommée. Talazé présenta, k 6 novembre, un rapport énumérant les charges réunies contre Louis XVI. Mailbe fit, Te 7, au nom du comité de législation , un rapport qui concluait à la légalité d'un jugement. Mais qui jugerait? Nombre de conventionnels hésitaient à assumer ce rôle redoutable. Pétion proposa, le 13 novembre, qu'avant de statuer sur la juridiction on statuât sur la poursuite. Cette proposition permettait aux modérés de décider qu'il y aurait un procès, tout en se réservant encore de n'en être pas les juges. La Convention commença de délibérer sur cette proposition, interrompue constamment par les incidents de séance, par les députations, surtout par les nécessités plus urgentes du gouvernement et de la guerre. La discussion traînait, et les retards profitaient aux partisans de la clémence, lorsque, le 20 novembre, Roland annonça la découverte, aux Tuileries, d'une armoire secrète qui renfermait des papiers importants. Une commission fut nommée pour les examiner. L'armoire de fer contenait des bribes de la correspondance de Mirabeau avec la cour et des rognures du grand atelier de corruption imaginé par lui, organisé après lui par Bertrand de Moleville. Tout fragmentaires qu'étaient
ces papiers, la découverte en était accablante pour Louis XVI; elle lui devint désastreuse par le désarroi qu elle jeta parmi les modérés. Le soupçon couvait partout; il se transforma en certitude et obséda les imaginations. Mirabeau, traître et vendu, avait voulu tout acheter, et tout avait paru à vendre; tout parut suspect, sauf un seul homme, qui, de cette plaie du siècle, la vénalité, et de cette maladie des âmes, le soupçon, se fit une sorte de prestige et s'éleva désormais, dénonçant la corruption d'autrui, se déclarant incorruptible et Tétant réellement, Robespierre.
Toutes les factions cherchèrent des armes dans ces papiers dépareillés, dont le désordre même n'en rendait les morceaux que plus redoutables. Ce qui subsistait permettait d'imaginer le pire pour ce qui avait été détruit. Très peu parmi les hommes qui avaient joué un rôle se sentaient invulnérables; tous craignirent d'avoir à se justifier d'une accusation que l'absence même de preuves ferait plus périlleuse. Il y eut comme une sorte d'écroulement des partis. Les Girondins tombèrent au degré où étaient les Feuillants avant le 20 juin. Dès lors, Louis fîit perdu. Naguère, il aurait suffi pour épargner sa vie de demeurer humain et de se montrer politique : ce n'étaient point des vertus excessives, la majorité en était capable. Pour le défendre, désormais, il fallut être désintéressé non seulement de la popularité, mais de la vie même. Il parut dangereux de s'opposer A la mise en jugement et de refuser d'être juge; il devint bientôt héroïque de parler de clémence. Le 3 décembre, Pétion fit voter que le roi serait jugé par la Convention. Quelques jours auparavant, Grégoire s'écriait' : « L'impulsion est donnée... le volcan va faire explosion et opérer la résurrection politique du globe... Qu'arrivera-t-il si> au moment où les peuples vont briser leurs fers, vous assurez l'impunité à Louis XVI? L'Europe douterait si ce n'est pa^ pusillanimité de votre part; les despotes saisiraient habilement ce moyen d'attacher encore quelque importance à l'absurde
* 15 noveittbro i79S.
maxime qu'ils tiennent leur couronne de Dieu. « La guerre aux rois était la conséquence naturelle du procès fait au roi de France; la propagande conquérante devait être liée au régicide. Les deux entreprises procédaient des mêmes passions et des mêmes calculs; elles sortirent ensemble des débats de la Convention.
Les peuples voisins de la France avaient été, le 19 novembre, conviés à s'affranchir. Us furent instruits, en même temps, que si la France se rendait la dispensatrice et la protectrice de la liberté des nations, elle entendait en demeurer l'arbitre, et qu'elle ne prendrait en sa protection que les peuples convertis à la liberté française. Genève en fournit un exemple significatif. Lorsque la Convention reçut le second traité conclu par Montesquieu avec les Genevois ', avant même de l'examiner, elle décréta Montesquieu d'accusation pour a avoir fait une transaction honteuse 9 , a livré les patriotes genevois au despotisme militaire et à l'aristocratie des magistrats *» . Le comité diplomatique cependant étudia le traité, le trouva presque acceptable et se laissa convaincre par les adjurations d'un Genevois patriote, Dumont, qu'en violentant la « république lilliputienne » , comme on la nommait, la France aliénerait de soi la République helvétique entière et tous les autres neutres. Brissot fit voter que les troupes françaises se retireraient dès que les Bernois auraient évacué Genève. Mais c'était sous la condition que Genève adopterait les principes français et se soumettrait au parti patronné par la France. « Satellite presque imperceptible d'une vaste planète, dit Brissot, elle obéità son impulsion morale, quoique détachée de son système
' Voir ci-de8sos p. 127.
' Sétnce du 8 norembre 179S.
politique ' . La Rérolution s'y fera , ou la nôtre doit rétrograder. » Cette révolution ne devait point s'arrêter au Léman. Rellermana, nommé au commandement de Tarmée des Alpes, vint devant TAssemblée protester de son civisme : « Il faut, dit-il, porter chez les peuples voisins T étendard de la liberté et le tableau des droits de Thomme'... C'est vers TOrient que vous dirigez nos pas; c'est pour délivrer Rome antique du joug des prêtres que vous commandez aux soldats français de franchir aujourd'hui les Alpes; nous les franchirons. » Le Piémont se trouvait sur la route; il devait être révolutionné. Brissot Tannonça, le 21 novembre : « Le Piémont doit être libre; votre épée ne peut être remise dans le fourreau que tous les sujets de votre ennemi ne soient libres, que vous ne soyez environnés d'une ceinture de républiques. »
Les imaginations étaient montées par ces discours, et Brissot venait de terminer le sien, lorsque les députés de la Savoie furent amenés & la barre et présentèrent à TAssemblée le vœu de réunion régulièrement émis par les Savoisiens. Grégoire présidait. Cet évéque constitutionnel possédait une faconde très sonore de prédicateur ; il était agité d'une exaltation sincère et trouble. Il se mit à prophétiser : « Depuis Torigine des sociétés, les rois sont en révolte ouverte contre les nations; mais les nations commencent à se lever en masse pour écraser les rois.« . Il arrive donc ce moment où l'orgueil stupide des tyrans sera humilié, où les négriers et les rois seront l'horreur de l'Europe purifiée. Un siècle nouveau va s* ouvrir. . . La liberté, planant sur toute l'Europe, visitera ses domaines, et cette partie du globe ne contiendra plus ni forteresses, ni frontières, ni peuples étrangers. » Il donna Taccolade aux Savoisiens, au milieu des acclamations. On se mit à crier : « Aux voix, la réunion! • Les prudents eurent quelque peine à obtenir que le vote fût ajourné jusqu'au dépôt du rapport du comité diplomatique et du comité de constitution.
Ce rapport était une œuvre épineuse. Grégoire avait, belonle
' Séance du Si novembre 1792.
* Séance dn 14 novembre.
mot de Barère, prononcé le manifeste de tous les peuples contre les rois, et la Convention, en y applaudissant, avait bien marqué qu'elle se rappropriait. Elle avait dicté les conclusions du rapport; les motifs n'en étaient que plus difficiles à développer. La Convention, en effet, ne se contentait pas de faire acte d'omnipotence, elle prétendait faire acte de justice et preuve de raison. Cette assemblée véhémente et changeante avait le culte des principes et le besoin de la logique. Après qu'elle avait décidé sous le coup de la nécessité ou sous le coup de la passion, elle entendait ramener ses décisions à des vérités universelles qui en feraient une loi de l'humanité. Elle demandait A ses rapporteurs non seulement d'exposer ses volontés, mais de les justifier. Depuis les grands rapports sur l'affaire d'Avignon, à l'Assemblée constituante, aucun comité n'avait eu à concilier plus de contradictions entre des maximes abstraites que tout le monde avait proclamées sans les analyser, et des passions ardentes auxquelles tout le monde cédait sans y réfléchir ^ Les commissaires partageaient ces passions. Les desseins d'agrandissement dont la monarchie avait fait une tradition nationale s'enflammaient en eux de toute la chaleur du prosélytisme révolutionnaire. Il se trouvait, parmi eux, nombre de légistes retors et rompus au manège de la dialectique d'État, et quelques théologiens qui, pour avoir abandonné l'Église et la foi chrétienne, n'en demeuraient pas moins de très subtils casuistes en politique. Aux uns et aux autres, il ne fallait qu'un texte souple et extensible, pour en déduire la justification de la conquête révolutionnaire et de la convenance démocratique. Il leur suffit d'ouvrir le Coran de l'ère nouvelle. Us y trouvèrent l'oracle. La réponse leur parut propre à tout accorder : c'était une belle maxime, flottante, radieuse et vide, que chacun, en l'animant de son soufi9e, faisait voler dans la direction qui lui plaisait.
Rousseau avait écrit dans le Contrat social, au livre II: De la législation, chapitre ix : Du peuple ; u II y a dans tout corps
> Cf. t. II, p. 99 et luiT.
200 LA GUERRE DE RÉVOLUTION. — i793t
politique un maximum de force qu*il ne saurait passer et duquel souvent il s'éloigne à force de grandir... Il y a des raisons de s'étendre et des raisons de se resserrer, et ce n'est pas le moindre talent du politique de trouver entre les unes et les autres la proportion la plus avantageuse k la conservation de TÉtat. » Pour éclairer les politiques, la même main qui a écrit dans la conscience de Thomme le code de ses droits, a tracé sur les continents la limite des empires : le souverain infaillible et absolu, la nature, a prononcé, et Tbomme n'a qu'à en suivre les lois. Rousseau écrit dans son Traité de la paix perpétuelle ; « La situation des montagnes de l'Europe, des mers et des fleuves qui servent de bornes aux nations qui l'habitent, semble avoir décidé du nombre et de la grandeur de ces nations, et l'on peut dire que l'ordre politique de cette partie du monde est à certains égards l'ouvrage de la nature. » Pour la France, ces bornes naturelles sont les Alpes, le Rhin, la mer, les Pyrénées. Ce sont en même temps les frontières de l'ancienne Gaule, ce sont les limites que, par une intuition confuse de « cet ouvrage de la nature » , les rois assignaient aux droits de leur couronne ; c'est le terme où l'^s militaires arrêtent la guerre offensive, où les politiques marquent l'étendue du pays qu'ils croient pouvoir gouverner; ce sont enfin des contrées où des aspirations communes portent les peuples à se donner à la France et où la Révolution a étendu, comme de soi-même, sa propagande'. Voilà donc la loi de l'avenir, et voilà tout en ordre, les idées pures, les intérêts et les passions. Voilà, dégagé des artifices de la rhétorique, le fond du rapport que Grégoire, au nom des comités de diplomatie et de législation, présenta le 27 novembre à la Convention.
Ce jour-là même, Brissot écrivait à Dumouriez : « C'est un combat à mort entre la liberté et la tyrannie; entre la vieille constitution germanique et la nôtre... Pas un Bourbon ne doit rester sur le trône!... Ah! mon cher, qu'est-ce que Âlberoni, Richelieu, qu'on a tant vantés? Qu est-ce que leurs projets
Mesquins comparés A ces soulèvements du globe, à ces grandes évolutions que nous sommes appelés à faire?. . . Ne nous occupons plus, mon ami, de ces projets d'alliance de la Prusse, de ^' A^ngleterre : misérables échafaudages , tout cela doit dispa- '^tre. Novus rerum nascitur ordo! Je vous dirai qu'une opinion ^ répand assez ici : c'est que la République française ne doit ^voir pour bornes que le Rhin. Les esprits sont-ils disposés de Votre côté à cette réunion? Il faut les y préparer. On nous parle d'une députation des Ëtats. Elle sera éconduite, la ^dvoie sera réunie aujourd'hui ^ » On vit en effet paraître ce * nouvel ordre de choses » qui naissait en 1792 : on vit toute la rive gauche du Rhin, la Savoie et Nice réunies à la FrancCi la Hollande subjuguée, la Prusse écrasée, l'Autriche domptée, la constitution germanique détruite, l'Angleterre tenue pour néant et les Bourbons rayés du nombre des dynasties, on vit cela en 1808; mais cet ordre de choses n'arriva que par d'étranges détours , auxquels ne pouvaient s'attendre les hommes qui allaient y engager la Révolution française.
« Vous avez voulu, dit Grégoire à ses collègues, avant d'accueiUir le libre vœu de la Savoie, « compulser les archives de la nature. » « Voici ce que le droit vous permet, ce que le devoir vous prescrit à cet égard. » Les nations, étant souveraines, peuvent se réunir à leur guise ; mais bien que les principes de là nature et les droits de l'homme soient de tous les temps et de tous les lieux, l'unité politique de l'univers est one chimère. Les peuples peuvent se confédérer; ce système ne convient point à la France ; il serait u l'arrêt de mort de la République française ». La France ne se fédérera point avec d'autres nations. Dans quelle mesure peut- elle admettre d'autres nations à s'incorporer à la République française? « La France est un tout qui se suffit à elle-même, puisque partout la nature
* BrÎMOt à Dumoories. Rojas, Miranda, p. 1-4; la lettre porte la date du 28 oovembre; lei demîert mott cités prouvent qu'elle a été écrite le 27. La dépotatioo dei étaU de Brabant dont parle Briuot eit celle qui fut • éconduite » le 4 décembre. Voir d-aprèi p. S03. — Voir dans Chuqubt, Jemappes, p. 194, des extraits de brochures et de journaux contemporains prônant la aystéma dot •onexiona et des frontières naturelles.
aOÎ LA GUERRE DE REVOLUTION. — 1792.
lui a donné des barrières qui la dispensent de s'agrandir, en soru que nos intérêts sont d'accord avec nos principes, n La France, poursuit Grégoire, ne contraindra personne. Mais, comme il n'y a point de liberté contre la liberté même, la France reconnaît aux peuples tous les droits, sauf celui de se donner des maîtres. Elle Ta juré : point de conquêtes! point de rois! « Si des peuples occupant un territoire enclavé dans le nôtre ou renfermé dans les bornes posées à la République française par les mains de la nature désirent Taffiliation politique, devons-nous les recevoir? Oui, sans doute. En renonçant au brigandage des conquêtes, nous n^ avons pas déclaré que nous repousserions de notre sein des hommes rapprochés de nous par Taffinité des principes et des intérêts, et qui, par un choix libre, désireraient s'identifier avec nous. Et tels étaient les Savoisiens... L'ordre de la nature serait contrarié si leur gouvernement n'était pas identique... » Grégoire ne se demandait point si ces vérités universelles seraient reconnues de l'univers; si les peuples étrangers ne placeraient point, comme les Français l'avaient fait eux-mêmes, leur indépendance nationale au-dessus de la liberté politique; s'ils n'opposeraient point à cette conception de la nature, toute césarienne et française, celle d'une nature germanique, russe, italienne ou espagnole; s'ils n'accommoderaient pas leurs anciennes ambitions an rêtement démocratique aussi aisément que le faisait la France; i les conflits des droits naturels des peuples ne seraient pas aussi sanglants que les conflits des droits héréditaires des princes; si le Coran républicain ne serait pas comme celai de Mahomet condamné à ne prévaloir que par la force des armes, par le fer et par le feu. Grégoire ne doutait pas dn concours unanime des peuples : la France n*avait à vaincre que la résistance des rois. La nature avait condamné ces tyrans, la République exécuterait les arrêts de la nature. « Le sort en est jeté, conclutril, nous sommes lancés dans la carrière, tous les gouvernements sont nos ennemis, tous les peuples sont nos amis, nous serons détruits ou ils seront libres... Ils le seront, et la hache de la liberté, après avoir brisé les trônes,
s'abaissera sur la tète de quiconque voudrait en rassembler les débris. »
La voie où ce rapport eng^ageait la Convention était pleine de pièges et de surprises. Toutefois il se dégageait de cette dialectique oratoire une idée vraie et simple ; il suffisait de se guider sur ce point fixe et lumineux pour se garder des plus redoutables égarements. C'était le seul principe indiscutable qu'eût posé Grégoire et le seul vraiment conforme à l'esprit de la Révolution française : la souveraineté nationale transportée dans le droit des gens, le vœu librement émis des populations, seule règle 9 seul frein, seule justification, seule sanction et seule garantie des conquêtes futures. La Convention appliqua ce principe aux Savoisiens et rendit le décret suivant:
« La Convention nationale après avoir reconnu que le voea
libre et universel du peuple souverain de la Savoie, émis dans les assemblées des communes, est de s'incorporer à la République française ; considérant que la nature, les rapports et les intérêts respectifs rendent cette réunion avantageuse aux deux peuples, déclare qa'elle accepte la réunion proposée, et que, dès ce moment, la Savoie fiait partie intégrante de la République française ^ »
« Ce n'est pas, dit Grégoire, le dernier hommage que la Convention se glorifie de rendre aux aspirations de la nature. » La nature devenait une sorte de providence sécularisée ; mais les philosophes qui l'invoquaient en usaient aussi librement avec elle que Ton avait accoutumé de le faire, de tout temps, avec la providence céleste : ils la traitaient en servante complaisante de leur politique et ils la soumettaient à tous les accommodements, même à celui des restrictions mentales. Le 4 décembre, les députés de Belgique et de Liège se présentèrent à la barre et demandèrent à la Convention de déclarer que la France ne traiterait pas de la paix, avant que l'indépendance absolue de la Belgique et du pays de Liège fût formellement reconnue. Barère présidait; il se trouva fort em
^ Décret da 27 novembre i79S.
barrasse. Il répondit par une harangue emphatique et diffuse; mais il eut soin de ne prendre aucun engagement sur rarticle de Tindépendance de la Belgique. « Il n*est besoin, déclarat-ily ni d'alliances ni de traités. Notre diplôme d'alliance et de défense réciproque est écrit des mains de la nature. i
Les habitants de Porentruy, animés par la propagande de Gobel, évéque constitutionnel de Paris et ci-devant suffragant de Tévèque de Bàle, s'affranchirent de toute sujétion envers cet évéque, et de tout lien avec TEmpire; ils se constituèrent, le 27 novembre, en république de Rauracie et demandèrent la protection des troupes françaises. Il était de l'intérêt des militaires d'occuper ce pays : la protection frit accordée aux Bauraciens, et Lebrun en informa, le 5 décembre, la Convention, qui approuva les ordres donnés aux généraux'. A Genève, dans le même temps, la révolution annoncée par Brissot s'ao Gomplissait. Les troupes de Berne évacuèrent la ville le 1" décembre; le 4, les a patriotes » organisèrent un comité de sûreté générale qui fit décider une revision de la constitution, « afin d'y transporter l'esprit philosophique des Droits de l'homme ». Le 7 décembre, le Conseil exécutif en était informé et se félicitait des relations entre les deux républiques , « que les changements heureux que la constitution de Genève venait de recevoir ne pouvaient que rendre plus intimes et plus fraternels » .
Genève était le Lilliput du Contrat social; la propagande y pouvait impunément brasser des révolutions. La République française n'avait pas besoin d'un grand déploiement de forces pour y faire la loi. Elle ne trouvait pas les mêmes facilités dans les cantons helvétiques. Elle avait lieu de craindre que ces deux entailles qu'elle faisait sur les frontières de ces cantons, à Porentruy et à Genève, ne parussent aux Suisses menaçantes pour leur sûreté. Le Conseil exécutif entreprit de les rassurer. Les principes absolus ne connaissent point d'exceptions; mais comme ils sont universels, ils doivent s'appliquer
A Cf. AmuABD, t. I» p. 206, S88.
à tous les cas, et par conséquent ils comportent des interprétations diverses selon les lieux. Lebrun écrivit à Barthélémy , le 10 décembre' : a A Tégard du décret du 19 novembre, ce serait mal en saisir le sens que de supposer que la République française y prend rengagement de protéger toute insurrection étrangère dont la cause de la liberté serait Tobjet. « Le décret s'applique, dans toute son étendue , aux peuples qui secouent le joug d'un prince ; il ne s'applique plus , avec la même étendue, à «un peuple qui s'est donné librement la constitution à laquelle il s'est soumis « . Si une portion de ce peuple s'insurge, elle aurait tort de compter sur notre assistance. « Nous ne verrions dans ce projet qu'un vœu partiel , en opposition avec le vœu général. » Ce ne serait a à nos yeux qu'une sédition à laquelle nous ne prendrions aucune part » . Barthélémy le dit aux Suisses; il le leur répéta. Ces républi^ cains ne demandaient qu'à demeurer en paix; ils écoutèrent l'ambassadeur, s'efforcèrent de le croire et attendirent pour prendre confiance que les événements confirmassent ses déclarations
C'étaient de sages tempéraments. Us étaient particulièrement opportuns : la République, menacée de démembrement par ses voisins, pouvait éprouver d'un jour à l'autre sur ses frontières la propagande monarchique, et elle voyait déjà plusieurs de ses provinces s'agiter contre l'autorité de la Convention. Le succès obtenu par le rapport de Grégoire marque l'apogée de la politique girondine, libératrice et cosmopolite. Ce n'était qu'une politique d'apparat; elle n'avait qu'une consistance de rhétorique, elle ne reçut qu'une consécration éphémère de tribune. Grégoire lui-même restreignait singulièrement la portée de ses principes : il soumettait le vœu des peuples au contrôle des intérêts; il arrêtait l'extension de ces vœux aux territoires limitrophes de la France et compris dans les frontières de l'ancienne Gaule. La Convention allait, avant trois
^ Papien de Barthélémy, t. I, p. VéO. Cf. tV., p. WS^ 414, 447, 455, 464; DépécLtfi de Lebrun du ii •( du 19 novembra; Rapports de BarlLéleiny, li, 12, 19 décembre 179S.
semaines, retourner toutes les données du problème et rétorquer, dans Tesprit comme dans le texte, le décret du 19 no- Tembre. Elle y fut conduite par deux faits, qui étaient les conditions nécessaires de la gpierre offensive; Grégoire n^en avait pas tenu compte, les Girondins avaient négligé de les prévoir, et tous les manifestes du monde ne pouvaient en supprimer les conséquences : les armées envahissantes ont besoin d'argent, les peuples envahis refusent d'en donner; les armées envahissantes doivent vivre sur le pays , les populations envahies se refusent à les héberger et à les nourrir : il faut les y contraindre, lever des contributions, requérir les objets et les services de première nécessité.
Les représentants envoyés en Belgique s'étaient heurtés du premier coup à cet obstacle. La résistance des Belges augmentait avec les exigences de Tarmée d*occupation , et toutes les facultés accordées aux populations de manifester leur volonté tournaient en manifestations contre la conquête. Personne n'en jugea plus clairement que Danton. Il comprit que les Belges abandonnés à eux-mêmes ne se rallieraient point à la révolution démocratique et ne se donneraient pas à la République française. Les principes décrétés le 19 novembre Tinquiétaient peu ; il ne se faisait aucun scrupule d'obliger les Belges à subir malgré eux la révolution démocratique. Mais le politique réaliste accompagnait toujours chez lui le démagogue. Avant tout, il se préoccupait de nourrir la guerre et de la nourrir aux frais des étrangers : gouvernements, rois, nobles, prêtres, privilégiés, s'il était possible, ou à défaut de ces tyrans, tous les individus qui pouvaient payer en argent ou fournir en nature. Il se plaisait d'ailleurs à croire qu'il parviendrait â concilier ces deux desseins : la révolution et la réquisition, la conversion forcée d'un peuple conquis aux doctrines du conquérant et le cours forcé du papier-monnaie de l'Ëtat conquérant dans le pays conquis. Il étudia, d'accord avec ses collègues, les dispositions principales d'un décret destiné à régler les formes fiscales de la propagande et les conséquences financières de l'invasion. L'affaire était urgente. Camus fat chargé de porter ce
projet à la Convention et d'en presser l'exécution. Il partit pour Paris le 10 décembre ' .
Dans le temps même où Danton et ses collègues proposaient ces mesures, l'opinion qui les devait feire prévaloir se manifestait à Paris et préparait le revirement de TAssemblée. L'idée de confisquer les richesses de la Belgique gagnait dans les esprits. Les biens du clergé surtout semblaient une mine ouverte et presque inépuisable. « Pourquoi, écrivit un émissaire du Conseil exécutif, ne pas s'emparer de ces « revenus gigantesques de la superstition flamande » et ne pas en grossir le Pactole républicain'? » Il y avait dans la Convention, sur les bancs de la Montagne et dans les alentours de TAssemblée, un parti de politiques rudes et positifs, émules plutât que disciples de Danton, qui devaient incliner de plus en plus la Révolution vers les réalités de la politique. On les verra prévaloir dans le gouvernement de Tan III. Ils se déclarent dès 1792. Leurs idées se dégagent dans un écrit contemporain du rapport de Grégoire et qui doit en être rapproché pour Tintelligence des événements qui vont suivre. C'est une réponse aux considérations qui avaient porté le Conseil exécutif à écouter les réclamations des habitants de Francfort'. Comment, dit ce publiciste anonyme, les Français sont-ils venus à Francfort? En guerroyant, a Qui veut la fin, veut les moyens. Les contributions sont un accessoire ordinaire de la guerre. La nécessité le veut, les publicistes l'avouent... Quand le glaive martial est levé , malheur à cette philanthropie intempestive qui prétendrait l'émousser et amortir ses coups! Alors c'est Thumanitë même qui applaudit aux grands désastres... La guerre la plus ruineuse est aussi la moins inhumaine, parce qu'elle est la moins longue... On nous dit : Soyez conséquents à vos principes. Eh bieni soit, les voici, ces principes : c'est que les Français font la guerre aux gouvernements et non aux
' AuLARD, 1. 1, p. 307>30P>
' CttUQUET, JemapptSf p. i95-f 96; 23S, notice •or Ghanuard. * Sur les réclamations des habitants de Francfort, Moniteur da 4 décenbre 1792, t. XIV, p. 634. Cf. ci-de«êas, p. 110-166.
peuples. Or, qui gouverne à Francfort? Les riches... Les prin* cipes sont que nous devons affranchir, c'est-à-dire franciser toute l'Europe... Affranchissez-vous? — Vous ne Tosez pas? — Eh bien! payez, nous vous affranchirons. Car il est reconnu que la constitution germanique et la République française ne peuvent subsister ensemble. » Le Conseil exécutif arrêta, le 8 décembre, que les commissaires députés pour porter à Pari» les doléances des Francfortois seraient détenus en ota{;ea jusqu'à ce que la ville eût payé un million de florins et donné a une satisfaction suffisante de sa trahison ' » .
L'idée de bouleverser la constitution germanique, cette œuvre la plus justement louée de la vieille diplomatie royale, était un des articles primordiaux dans les plans des rénovateurs parisiens de l'Europe. Us en étaient comme obsédés. Cette proposition eût été la plus légitime du monde de la part de patriotes allemands ; elle était la plus intempestive et la plus inconsidérée que pût former un patriote français. Elle s'associa cependant, pour la confiision constante et la déroute finale de la politique française en Allemagne, à la conception même des limites naturelles. Ces frontières n'étaient pas encore atteintes par les armées républicaines que déjà elles ne suffisaient plus aux imaginations. Ce n'était pas assez d'une barrière : il fallait, au delà, pour protéger la barrière, un rempart de républiques confédérées. Ainsi cette conquête, destinée à donner la paix à la République, ne pouvait être affermie que par des conquêtes nouvelles, c'est-à-dire par de nouvelles guerres et de nouvelles révolutions. Les artisans de cette politique fomentaient une de ces révolutions en Hollande ; ils en méditaient une autre, plus vaste, en Allemagne ; ils cherchaient les occasions d'une troisième en Italie.
Mackau, toujours en quarantaine à Naples, n'avait rien à y faire que des sottises, et il n'y manquait point. Lebrun avait beau, dans toutes ses dépêches, recommander à ce ministre brouillon la réserve et le silencei Mackau n'y consentait pas.
I AvuM, 1. 1, p. 801.
Cet ancien diplomate de cour se piquait de déconcerter par son zèle Tancien conspirateur de Liège porté par le jeu des révolutions au gouvernement de la France. Il recourut à Tentremise de fiernisy passé à Rome du rôle d'ambassadeur ù celui d'émigré, pour obtenir la mise en liberté des deux artistes arrêtés en septembre ^ Il aurait dû s'en tenir là. Mais prenant prrtexte de cette aventure, il proposa à Lebrun d'envoyer à Rome un des secrétaires de sa légation, pour y suivre les iiUcréts (1(*> résidents français et surveiller secrètement le Saiiit-Si( ,c* Lebrun le permit, sous la condition que ce secrétaire se pigmenterait en simple voyageur et ne déploierait aucun caractère public*. Cependant Mackau réclama son admission à la cour de Naples ; Acton lui répondit que les envoyés de la République seraient reçus à Naples comme dans les autres cours'. C'était dire ironiquement que Mackau ne serait point reçu. Mackau revint à la charge le 8 novembre et se montra plus pressant. Âcton lui fit savoir qu'il serait autorisé à présenter ses lettres de créance dès qu'il aurait ces lettres en bonne forme. Pour lui faire prendre patience, le ministre napolitain leva les mesures prises contre les navires français. Sur ce, Mackau reçut de Paris l'ordre de se retirer. Acton, redoutant une rupture, le flatta de nouvelles promesses qui n'étaient que de nouvelles défaites, et Mackau qui, au fond, eût été désolé de quitter Naples, y demeura. Il apprit que les deux artistes arrêtés à Rome étaient mis en liberté; mais comme il s'était mis en tête de cabaler à Rome, il y envoya, pour remercier le Pape, le secrétaire qu'il se proposait auparavant d'envoyer pour un motif assez différent.
L'agent qu'il choisit était l'homme du monde le moins propre à une mission inutile en soi, et qui d'ailleurs voulait du tact, de la politesse et de l'esprit. Ancien boursier de séminaire, puis petit collet et maître de théologie, Hugon de Bass- ▼ille était passé de TÉglise dans le monde et de la religion catho-
' Voir ct-de«fut, p. 118.
' Lebnm à Mackau, ta octobre 179S; Masbor, p. 26 et taÎT. * Mackaa à Acton, Acton h Mackau, M octobre 1792; GaosJBAN, p. 29 et suiv. XIX. 14
«10 LA GUERHR DE BÊVOLUTION. — 179Î.
lique dans la mythologie. Il publia, en 1784, des Élémenuie la Fable à Vusage de l'un et Vautre sexe, La mythologie le conduisit au Mercure; il y collabora du temps de Mallet du Pan, il y resta du temps de Carra et il suivit le journal dans ses diverses transformations. Il avait connu Lebrun en voyage* et c'est ainsi qu'il se trouva tout à coup dans la carrière des ambassades. Arrivé à Rome le 13 novembre, il y jeta la terreur. Le bruit courut que la flotte de Truguet se rapprochait des côtes. Le gouvernement pontifical dépécha près de Sémon- ▼ille, à Gènes, un agent officieux qui promit toutes sortes d'accommodements sur tous les articles en litige, depuis celui d'Avignon jusqu'à celui de la constitution civile do clergé ^ Bassville en eut vent et redoubla de rodomontades, persuadé qu'en se posant en épouvantail, il obtiendrait tout de ces ecclésiastiques pusillanimes. Il rassembla les artistes et les voyageurs français, les harangua, les exalta, et leur fit croire qu'il possédait, avec de grands pouvoirs, les secrets de la République. Il réussit â répandre la panique. Les Romains commencèrent d'emballer leurs trésors, a Les cardinaux, écrivait Bassville, se font faire des habits laïques, avec des perruques à bourre, pour se déguiser. » Les nouvelles de France étaient faites pour soutenir ces menaces et porter au comble la frayeur des Romains.
L'arrestation des deux artistes était connue à Paris, mais on n'y savait rien encore ni de leur mise en liberté, ni de la modération dont le gouvernement pontifical avait donné la preuve en cette circonstance. Le peintre David porta l'affaire à la tribune ; la Convention demanda un rapport au comité diplomatique. Le Conseil exécutif recommandait à ses agents d'observer la mesure, mais il la gardait peu lorsque la Convention paraissait agitée. Ce conseil signa donc une lettre pompeuse et comminatoire adressée au Pape. Madame Roland lavait composée et s'en divertissait fort : a Pontife de TÉglise romaine, prince encore d'un État prêt à vous échapper, vous ne pouvez
* Masson, p. 37 et suîv
LKS LIMITES DE LA RÉPUBLIQUE. Ml
plus conserver et l'État et TÉglise que par la profession désintéressée de ces principes évangéliques qni respirent la plus pure démocratie. » Madame Roland s'était appliquée à amplifier la fameuse lettre de Rousseau à Tarchevéque de Paris : « Pourquoi feut-il, Monseigneur, que j*aie quelque chose à vous dire? et qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? » Elle ne produisit qu'un médiocre pastiche de Gorani. Cette lettre fut publiée le 27 novembre. Deux jours avant, David avait proposé de détruire les bustes de Louis XIV et de Louis XV qui se trouvaient à Rome dans le palais de France. > Laissons, dit Carra, à Kellermann le soin de faire tomber tous ces monuments de l'orgueil et de la servitude, et de les confondre dans la poussière avec les emblèmes de l'oppression sacerdotale. » Il arriva, précisément, une lettre de ce général, qui fut communiquée à la Convention, le 29. « Citoyens, disait le guerrier, je vais reporter, sous vos auspices, aux anciens Romains, la liberté exclue depuis si longtemps de ces beaux climats. » Prudhomme commenta dans son journal tous ces manifestes ^ « Les Gaulois, dit-il, sont en marche encore une fois sur Rome... Un Rienzi, plus sage que le premier, attend notre apparition pour se montrer. . . Ce n'est pas contre le droit des gens d'aller nous emparer de la personne du Pontife et, sur sa haquenée, de lui faire prendre le chemin de France. » Il viendra faire amende honorable, escorté de Kellermann qui traînera à sa suite a le gros bagage pris sur Tennemi, c'est-à-dire Notre-Dame de Lorette et tous les riches tx^oto dont les dévots potentats de l'Europe ne cessent de laiïubler depuis plusieurs siècles... Ce serait un spectacle édifiant et digne de la Révolution qu'un pape servant de confesseur à un roi sur l'échafaud. » Pie VI prisonnier, donnant l'absolution à Louis XYI condamné à mort, n'eût ajouté qu'une scène et un personnage à la tragédie. Le speo* tacle que l'on vit fut plus extraordinaire et plus « édifiant « encore pour l'histoire. Le trésor de Notre-Dame de Lorette fut
' dévolutions de Paris , nnméro du Jh novembre aa l*' décembre 1702 « t. XIV, p. M et soÎT
SIS LA GUERRE DE RÉVOLUTION. — i79t.
conquis, et le Pape vint à Paris; il y vint pour bénir le soldat qui lui avait pris son trésor et pour sacrer empereur» au milieu d'une cour d'impies et de régicides, un César sorti de la Révolution.
Lebrun écrivit au cardinal Zelada et réclama une réparation, sinon la République se ferait justice elle-même « en déployant la force des armes et en portant le fer et la flamme dans une terre où les hommes ne reçoivent depuis trop longtemps que des outrages « . En même temps, il autorisa Bassville à demeurer à Rome, en lui recommandant de ne s*y pas compromettre '. Bassville tint moins de compte de ce sage avertissement que des diatribes de Prudhomme et des apostrophes de madame Roland. Il acheva de tout gâter. A vrai dire, s*il jouait sa vie, en cette algarade, il ne jouait guère que cela. Ni la République n'était encore dangereuse aux Italiens, ni les Italiens n'étaient redoutables à la R^ublique. Les choses, à Rome comme à Naples, se passaient en démonstrations. Il n'en allait pas ainsi en Angleterre, et les affaires de France y trouvaient un retentissement de tout autre conséquence.
L'hostilité qui se manifestait en Angleterre était plus grave pour la République que celle d'un souverain, c'était l'hostilité d'une nation. Le revirement des Anglais ne provenait pas de la politique du ministère, mais de l'opinion du public. Cette opinion s'était montrée jusque-là pacifique, par goût autant que par intérêt. Les libéraux admiraient la Révolution pour ses principes et pour le bel exemple de patriotisme que donnaient les Français devenus libres. La grande masse des Anglais était indifférente aux agitations du continent; la Révolution ruinait la marine, compromettait les colonies et
> Lebrun à Battrillei il déceml»re 1792; Mamo», p. lUf.
anéantissait le commerce de la France. Une paix de cette sorte Cusait les affaires de tout le monde en Angleterre, et la gaerre, dans Tétat compliqué des finances britanniques, ne paraissait avantageuse à personne. Ces foçons de voir étaient purement anglaises ; on ne devait point en attendre d'autres de TAngleterre, et la plus grave erreur des Français de ce temps-là fut de s'imaginer, sur quelques apparences, qu une propagande d'écrits et de discours pourrait modifier, par un mouvement de grâce révolutionnaire, ce que les siècles avaient formé, c'estrà-dire le caractère de la nation anglaise et les intérêts de Tempire britannique.
Le parti démocratique avait grandi sans doute en Angleterre ; mais il demeurait une petite minorité, et il faisait infiniment plus de bruit, de banquets, de toasts, de meetings et d'adresses quMl ne faisait de besogne républicaine. La Société des amis de la révolution de 1688 buvait aux Droits de l'homme, à la souveraineté du peuple, à l'égalité des droits de l'Irlande, au triomphe de la France, à la confusion de Brunswick et des tyrans. Une association de laboureurs, dans le comté de Chester, votait le principe de l'égalité politique. La Société de correspondance de Londres répandait à profusion les Droits de l'homme de Thomas Paine; elle rééditait d'anciens libelles niveleurs et des brochures anarchistes du temps de Gromwell, une, entre autres, que les Jacobites s'étaient appropriée en 1743, et où l'on enseignait que tuer les tyrans n'est pas assassiner ; elle propageait le principe du suffrage universel ; elle entretenait des relations avec les Jacobins de Paris et possédait des affiliés dans toutes les grandes villes de l'Angleterre. Ces démocrates se traitaient entre eux de a citoyens » et qualifiaient ie roi Georges de « premier magistrat » de TÉtat. A SheFfield on fit de grandes fêtes en l'honneur des victoires des Français ; on tua un bœuf, on le rôtit en public, on le mangea, on promena le drapeau tricolore dans les rues. A Dundee on cria : « Point d'accise, point de roi ! » et l'on planta un arbre de la liberté.
Les clubs h*ançais encourageaient et animaient les républi-
caîns d*Ang^Ieterre. Les agents occultes du ministère à Londres ne faisaient pas d'autre métier que celui d'émissaires de la propagande. Us s'abouchaient avec les comités insurrectionnels de rirlande, les soutenant de promesses vagues et de légfers subsides. Ils signalaient à Paris, en les grossissant pour se faire valoir, les manifestations de cette agitation toute réflexe dont le foyer était à Paris même. Noël y déployait une imag[ination particulièrement féconde. A Fentendre, la fermentation croissait toujours ; les whigs voulaient se débarrasser des aristocrates ; le peuple de Londres voulait détruire la Tour, cette Bastille. • Tous les symptômes annoncent que les mouvements révolutionnaires ne peuvent être éloignés ^ « Comment aurait-on douté à Paris de la véracité de ces rapports et s'y seraitr-on refusé à une évidence si flatteuse, lorsque des députations d'Anglais venaient confirmer à la barre de la Convention les dires des agents républicains? • Français, vous êtes déjà libres, lit-on dans une de ces adresses, les Bretons se préparent à le devenir. La triple alliance, non des couronnes, mais des peuples de l'Amérique, de la France et de la Grande- Bretagne, donnera la liberté à TEurope et la paix à l'univers*. > Cette adresse fîit imprimée et envoyée à tous les départements de France. Il en fut de même d'une autre qui arriva le 10 novembre. Le 28, on vit successivement paraître des députations d'Anglais, d'Écossais et d'Irlandais, résidant à Paris, puis des délégués de la Société constitutionnelle de Londres. Us avaient, direntrils, des associés dans tout le royaume: a D'après l'exemple que vient de donner la France, les révolutions vont devenir faciles. Il ne serait pas extraordinaire que, dans un court espace de temps, il arrivât aussi des félicitations à une Convention nationale d'Angleterre, s Le président, Grégoire, répondit : « La nature et les principes
^ Rap|iort de Noël, %k norembre 179S; Précù dt la ^orrêtpondaneê ttÀn^ltimr^. AfCairet étrangères.
' Adresse de plusieurs sociétés patriotiques anglaises, séance du 7noveiiibre i79S. Moniteur, t. XIV, p. Ml. Journal des débats , novembre 1792, p. 103.— BosiiiT, Danton émijfré, ch. ii, les Jacobins anglais.
CONFLITS AVEC L'ANGLETEBRE. Î15
rapprochent de nous TAngleterre, TÉcosse et Tlrlande... Que les cris de Tamitié retentissent dans les deux républiques... La royauté est, en Europe, ou détruite ou agonisante sur les décombres féodaux, et la Déclaration des droits, placée à côté des trônes, est un feu dévorant qui va la consumer. Sans doute il approche, le moment où des Français iront leliciter la Con venlion nationale de la Grande-Bretagne. » Grégoire Taffirme, Lebrun Técrit à Chauvelin. Il se persuade qu'il tient sous sa main la mine qui fera éclater des révolutions à la fois en Irlande, en Ecosse, en Angleterre, et qu'il suffira de faire jaillir une étincelle pour que les deux îles se mettent en république '.
C'était une étrange méprise. La vérité est que Pitt se refusait encore à la guerre. Cet homme d'État, qui devint l'àme de la coalition, fut le dernière s'y engager. Il avait couvert le déficit, relevé les finances, diminué les armements, préparé l'extension des droits électoraux, conçu le plan d'une réconciliation de l'Irlande; la guerre renversait toute sa politique. Il était rebelle à l'inquiétude, porté à l'optimisme, lent à prévoir, et il gar* dait toujours un fond de dédain, où il entrait quelque paresse, pour la diplomatie et pour les affaires du continent. Ces affaires, d'ailleurs, n'étaient pas simples, et quand il y réflé* chissait, il ne considérait pas seulement celles de France. Il mesurait les conséquences de la crise de la Pologne et les immenses avantages qu'en pourrait retirer la Russie dans le cas d'une guerre générale. C'était pour lui un motif de plus de se garder les mains libres. « L'Empereur, écrivait lord Grenville le 7 novembre, doit sentir qu'il a maintenant un ennemi qu'il faut qu'il dévore ou dont il faut qu'il soit dévoré. . • Le reste de l'Empire donnera son contingent, à moins qu'il né soit assez heir eux pour être forcé de signer une capitulation de neutralité... Lu Sardaigne et l'Italie se défendront comme elles pourront, probablement très mal. Ce que fera l'Espagne, elle ne le sait pas. Le Portugal et la Hollande feront ce que nous voudrons. Nous ne ferons rien, v
' Lebrun à Chauvelin, 29 novembre 1792,
216 LA GUERRE DE RÉVOLUTION. — Î79t.
Le6 Autrichiens étaient persuadés que TAngleterre « voudrait rétablissement d'une république en France « . Il ne leur restait, de ce côté, qu une espérance» c* était que « la folie audacieuse des Français » forç&t les Anglais à changer malgré eux de politique ^ Ce fut en efFet ce qui arriva, et par le contre-coup même de cette agitation démocratique sur laquelle reposaient toutes les illusions du ministère français. Il ny avait rien de commun entre Tétat de la France en 1789 et celui de l'Angleterre en 1792 : point de banqueroute, point d'antagonisme entre les classes, point de tiers état armé pour Texpropriation d'une aristocratie privilégiée ; point de voisins prêts à profiter des troubles intérieurs pour envahir la frontière et démembrer TÉtat ; enfin, la monarchie était populaire. « Pour une personne animée d'un esprit séditieux, dit un historien anglais , il y en avait mille prêtes à défendre la loi et la Constitution au prix de leur vie. » On le vit bien à Tévénement. Les Anglais prirent peur, et la peur produisit chez eux des effets tout différents de ceux qu'elle avait produits en France. Tandis qu'en France la panique avait, dès 1789, déconcerté le gouvernement, discrédité le pouvoir, dissous les ordres privilégiés, mis les autorités en déroute, et livré TÉtai aux assaillants, en Angleterre, la nation se concentra et s'arma pour fortifier le pouvoir et pour défendre la constitution. Il se fit, contre « les républicains et les niveleurs » , des associations infiniment plus redoutables à la démocratie, que les associations démocratiques ne l'étaient au gouvernement. Le pamphlet de Burke fournit aux conservateurs un point de ralliement et an programme. Les convictions religieuses, blessées par le prosélytisme antichrétien de Paris, s'ajoutèrent au loyalisme, el le souci des intérêts l'emporta sur le tout. • Les dix-neuf
' Lfsttret (Je Mercy, 11 décembre 1792 et 4 janvier 1703, Thurbbim, op. ad p. 20 ei 33. — Remusat, I' Angleterre au dix- huitième siècle, t. II, p. 519 -* liiilipurt de Siadiun, 27 novembre 1792; Vivbrot, t. II, p. 376. — EimiBC May, trad. franc,, t. II, p. 157 et êmv. — Stbel, trad., t. II, p. 52, 99, 100. — Greem, Histoire du peuple anglais, trad. franc., Paris, 1888, t. II, p. 388-389. — Lord AuRLARD, Journal and correspondence, t. II, p. 464 et suiv. — Macauut, William Pilt, — Stanhopb, William Pitt, trad, franc., t. II, p. 176.
CONFLITS AVEC L'ANGLETERRE. tl7
Tingtièmes de ceux qui avaient un bon toit au-dessus de leur tête et un bon habit sur leur dos devinrent ardemment et iniraitablement aniijacobins » , dit Macaulay. La répression fîit populaire, et Ton ne parla plus, dans les classes dirigeantes, que d'étoufFer Tesprit démocratique.
Ajoutez la vieille rivalité toujours latente, la jalousie commerciale et le souvenir encore cuisant des défaites de la guerre d'Amérique. La peur se tourna spontanément en soupçon et en haine contre les Français. On accusait à Paris Tor anglais de payer toutes les séditions, à Londres on crut voir partout For de France. « Ce qui vous prouvera bien à quel excès les membres de l'opposition se tiennent maintenant sur la réserve, écrivait Ghauvelin le 17 novembre, ce sont tous les efforts qu'a faits depuis trois jours M. Fox pour me faire prévenir qu'il serait très embarrassé que la Convention Thonoràt du titre de citoyen français... » Les Anglais qui avaient montré delà sympathie à la France ne l'avaient fait d'ailleurs que sous la réserve constante que la France demeurerait fidèle à sa déclaration de renonciation aux conquêtes. C'est dans cette confiance qu'une Société des amis du peuple avait applaudi à la victoire de Jemappes; c'est à cette condition seulement que l'Angleterre entendait demeurer neutre. « Puisqu'il est décidé dans le conseil de la République que nous respecterons la Hollande, écrivait Chauveiin, le 14 novembre, vous pouvez compter aujourd'hui sur l'inaction entière du gouvernement anglais et même sur sa disposition favorable à notre égard... » Noël mandait, le même jour : « Si on ne veut pas avoir l'Angleterre pour ennemie, je crois qu'on doit s'en tenir au système de conduite. . . que vous m'avez constamment autorisé à annoncer ici conmie un parti bien pris, c'est-à-dire, à la résolution de ne pas nous mêler du gouvernement intérieur des peuples dont nous n'avons pas à nous plaindre. » Sur ce point, qui était le point essentiel, l'accord était complet entre le cabinet anglais et la nation, et l'on peut presque dire qu'il n'y avait point de nuances d'opinion entre les partis.
Le Conseil exécutif ne l'ignorait pas. Les correspondances!
décevantes sur tant d'articles, ne laissaient prise à aucune illusion sur cet article-là. Mais comme Ghauvelin et Noël n^avaient point d'accès près des ministres anglais et qu'ils ne parlaient que par ouli-dire, le Conseil voulut, pour lever tous les doutes, essayer encore d'un nouvel agent. Il envoya Maret. Maret avait de la tenue; il avait montre du tact en Belgique, et il croyait pouvoir se ménager quelque entrée, au moins en secret et de côté, chez Grenviile et chez Pitt. 11 arriva le 10 novembre et se présenta en voyageur, venant, disait-il, chercher madame de Genlis et son élève, mademoiselle d'Orléans'.
Les circonstances devenaient critiques. La Hollande, se sentant menacée, avait, selon ses traités, réclamé le secours des Anglais, a Quelque pénible qu'il puisse être de voir ce pays-ci engagé, écrivait Pitt^, il me parait impossible d'hésiter... » Lord Auckland, ministre à la Haye, annonça le 16 novembre aux États Généraux qu'ils pouvaient compter sur l'alliance de l'Angleterre. En même temps, et pour la première fois, le cabinet anglais chercha à entamer avec les États du continent une de ces conversations sur les afFaires françaises, qu'il avait jusque-là déclinées. Lord Grenviile écrivit à Vienne et à Berlin que « la crise actuelle était trop importante aux intérêts généraux de l'Europe » , pour que le cabinet anglais ne désirât point a d'entrer d'une manière franche et sans réserve dans une communication confidentielle à ce sujet » avec les cours d'Autriche et de Prusse. Il le faisait moins, d'ailleurs, en vue de nouer mie coalition que pour ouvrir les voies à une médiation qui terminerait la guerre, arrêterait les conquêtes de la France, laisserait ce pays se consumer dans ses troubles intérieurs et préviendrait, en Orient et en Pologne, les manœuvres de la Russie'. Il écrivit dans le même sens à Madrid. Ghauvelin, qui avait eu vent de ces
' Ebhouf, Mar9t, p. 85 «t «uiv. — Correspondtnce of William MiUt, U9f déc. 179S.
* ▲ lord Stafford, 13 novembre 1792; Stanhopc, t. II, p. 170.
' Grenviile à StratOD, 13 noveuibre 1792; Rapport de Sudion, S7 novembre, VivEHOT, t. 11, p. 365, 374. — Sybeu, trad., t. II, p. 52. — Gbkeh, t. H» p. 339. — Badmoartkh, p. 428-429
dépêches, lui demanda, le 19 noyembre, un entretien. Noël en sollicitait également un. L*intermédiaire officieux qui tâchait de procurer ces rencontres y mit pour condition que Noël conférerait auparavant avec Dumouriez. Noël partit pour la Belgique \ et Maret écrivit, le 21 novembre, à Lebrun : « Si Dumouriez attaquait Maëstricht, comme il m'a dit qu'il en avait le projet, les assurances données par nos agents sembleraient, avec raison, un procédé par trop royal. »
Le décret du 16 novembre sur la libre navigation de TEscaut et celui du 19 sur l'émancipation des peuples confirmèrent les craintes du public et modifièrent les desseins du gouvernement anglais. Le cabinet se vit comme irrésistiblement porté vers la guerre. En la déclarant un mois auparavant, il aurait provoqué des manifestations de la part des démocrates ; en demeurant plus longtemps inerte, il s'exposerait aux reproches des conservateurs et s'aliénerait cette grande population qui ne considérait, en toute cette crise, que l'intérêt britannique. « Le décret de la Convention et l'attaque des Pays-Bas forcèrent Pitt à prendre les armes, dit le plus libéral des historiens modernes du peuple anglais ; il était impossible que l'Angle terre souffrit de voir la flotte française à Anvers, ni qu'elle abandonnât une alliée comme la Hollande '. » Mais avant d'en arriver aux mesures hostiles, le cabinet de Londres se résolut à une démarche qui sans aucun doute lui coûta fort. Le 28 novembre, Chauvelin reçut un billet de lord Grenville l'invitant à venir conférer avec lui le 29 '. Dans cet entretien, Chauvelin se montra rogue et solennel; il insista maladroitement sur les points d'étiquette, alors que Grenville déclarait que ces questions-là n'arrêteraient jamais l'Angleterre a lorsqu'il s'agirait d'obtenir des déclarations rassurantes et profitables pour les deux pays » • Grenville affectait de désigner le Conseil exécutif par ces mots : u le Gouvernement établi à Paris. •
* RapporU de GLauvelin, 21 noTembrt; dm î^oél, S4 ooT«inbrel79S.
' Gbkbn, trad,, t. II, p. 3S9.
' Rapport de Chauvelin i 28 et 29 novembre. Le rapport du 29, ainsi qu'un grand nombre de pièces relatives à cette négociation, est annexé au rapport lu à la Convention par Ducos, le i* février 1793,
Ghauvelin releva Texpression et débita un discours sur ce thème. Grenville le laissa parler, et quand il eut fini : — a Soit, dit-il, je rappellerai : le gouvernement de la France « , et il demanda à connaître les intentions de ce gouvernement français au sujet de la Belgique, a Les principes du gouvernement français sont immuables comme Téternelle raison v , répondit Ghauvelin. Grenville réclama des éclaircissements. Ghauvelin affirma que les vues du Gonseil exécutif sur la Belgique étaient les plus pures du monde, et qu'elles ne changeraient pas. Il attesta le désir de la République de vivre en bonne intelligenc« avec TAngleterre. a Quant aux Français, ajouta-t-il, l'idée qaî leur serait le plus pénible serait celle qu'ils vont être forces de se battre avec des Anglais. — Ge sera bien la faute de la France si cela arrive, reprit Grenville. Au reste , vous aurez peut-être d'ici à quelques jours quelque chose de plus à m'apprendre. Je serai charmé de vous voir alors, et toutes les fois que vous voudrez bien le désirer. » Ghauvelin conclut de cette conférence que le ministère anglais redoutait une rupture. G'était aussi l'impression de Maret, qui se rencontra, dans le même temps, avec un membre très ardent de l'opposition parlementaire, William Smith, a L'empressement à se rapprocher de nous est d'une évidence palpable , écrivit-il le 29 novembre. . . Tout annonce dans le ministère anglais une inquiétude qu'il ne saurait dissimuler ; tout fait voir dans Pitt un grand éloignement pour des mesures hostiles... »
Les propos des envoyés français n'étaient ni assez clairs ni surtout assez autorisés pour que l'Angleterre s'exposftt à être prise au dépourvue Un conseil de cabinet se réunit le 30 novembre. Une proclamation royale annonça, le 1" décembre, que le Parlement était convoqué pour le 13, que l'armée allait être renforcée sur terre et sur mer, et que la milice allait être appelée aux armes. Le lendemain, Pitt eut avec Maret une entrevue, ménagée par les soins de Miles. « La France républicaine, dit Maret, ne veut pas traiter l'Angleterre en rivale,
' « Nous ne pouvons conserver la paix qu'en étant prêu pour la gueire • Pit^ à Dundas, 4 déc. Stahhope, trad,^ t. II, p. 174.
mais en amie, n Pitt exprima son regpret de i'éloignemenl c contre nature » qui régnait entre les deux États ; il insista sur le désir qu'avait TAngleterre d'éviter la guerre, et sur la résolution où elle était de l'entreprendre si la Hollande était attaquée. Maret protesta que le Conseil exécutif ne pensait point à attaquer les Hollandais, et que le décret du 19 novembre ne s'appliquait en aucune façon à l'Angleterre. L'entretien se termina par un vœu réciproque d'entente, et Pitt assura que si on lui dépéchait un agent autorisé, il « serait disposé à l'écouter et à traiter avec lui avec cordialité et confiance » . Maret avait présenté le décret du 19 novembre comme l'œuvre, non du Conseil exécutif, mais de quelques exaltés. — « S'il était possible, écrivit-il en rendant compte de cette conversation, de foire interpréter le décret du 19 dans ce sens qu'il n'est relatif qu'aux gouvernements avec lesquels nous sommes en guerre, vous verriez beaucoup de difficultés s'aplanir ' . »
Ces avis, appuyés de la nouvelle des armements anglais, étaient de nature à faire réfléchir le Conseil exécutif. Il reçut, par le même courrier, un document qui aurait dû le persuader. Talleyrand vivait fort retiré dans Londres. Il avait peu de goût à se remuer dans le vide et à parler quand on ne l'écoutait point. Il crut cependant de son devoir de rassembler et d'exposer ses idées sur la grande crise qu'il voyait arriver. Il le fit dans un Mémoire sur les rapports actuels de la France avec les autres Étais de l'Europe, qu'il adressa, le 25 novembre 1792, à Lebrun. La guerre générale, la formidable guerre des bouleversements et des conquêtes n'est pas encore déchaînée ; Talleyrand la voit arriver; il se demande à quel prix elle peut être évitée, et il propose de commencer par où tout annonce que l'on devra nécessairement finir*.
* Rapport de Maret, 2 décembre 1792.
' Le texte de ce mémoire a été publié, pour la première fois intéfrralement, par ROBiim, Danton émigré, p. 243, et plus récemment par Pâllaim, Le ministère de Talleyrand sous le Directoire, Paris, 1891, p. xlii. Sur le rapport des vues de Talleyrand en 1792 avec ses vues en 1814 et en 1830, voir l'étude intitulée i Talleyrand au con|p>ès de Vienne, Essais de critique et d'histoire, Paris, 1883, Pallair, Ambassade de Talleyrand à Londres, 1830-1834. Paris, 1891.
Mî LA GUERRE DE RÉVOLUTION. — 1792.
La politique qui convient à un peuple libre et à une constitution républicaine, ditril, n*est pas la même que celle qui convient aux monarchies absolues. La France n*a plus à pouN suivre cette primatie que les anciennes doctrines assignaient à son ambition. La véritable richesse consiste à faire valoir avantageusement ses biens ; la véritable primatie consiste désormais « à être maître chez soi et à n'avoir jamais la ridi* cule et funeste prétention de Tétre chez les autres » . Les conquêtes ne sont que des usurpations de la force et de Tadresse, faux calculs de pouvoir. Rien de plus contraire aux lois et aux mœurs nouvelles de la France qu'un système de politique et d'alliances combinées pour l'agrandissement, la conquête et la prépondérance politique. Ces « arrangements domestiques entre des maîtres » sont a des conjurations contre les peuples » . La France ne peut vouloir des alliances que pour « hâter le développement complet du grand système de l'émancipation des peuples. C'est là que doit se trouver le seul objet de sa politique actuelle, parce que c'est là que se trouve le vrai principe des intérêts généraux et immuables de l'espèce humaine. » « Le territoire de la République française suffit à sa population et aux immenses combinaisons d'industrie que doit faire éclore le génie de la liberté... Ce territoire ne pourrait être étendu sans danger pour le bonheur des anciens comme pour celui des nouveaux citoyens de la France... On doit rejeter sans détour tous ces projets de réunion, d'incorporation étrangère qui pourraient être proposés par un zèle de reconnaissance ou d'attachement plus ardent qu'éclairé; on doit être convaincu que toute acceptation ou même tout désir public de ce genre de la part de la France contrarierait d'abord }ans honneur et sans profit, ensuite avec péril pour elle, ces renonciations faites si solennellement et avec tant de gloire, et dont l'Europe est loin d'attendre l'inexécution au moment où elle s'unit, par ses vœux, au succès d'une cause qu'elle croit ne pouvoir être souillée ni par l'ambition ni par l'avidité. La France doit donc rester circonscrite dans ses propres limites : elle le doit à sa gloire, à sa justice, à sa raison, à son intérêt
et h celui des peuples qui seront libres par elle. » Elle s'alliera à ces peuples, non pour en tirer des secours, mais pour leur en offrir. Elle trouvera dans ce nouveau système fëdératif la récompense de sa modération. « Après avoir rendu la liberté aux Savoisiens, aux Belges, aux Liégeois, etc., la France formera entre elle et tous ces peuples des traités solennels de fraternité, où les intérêts de la défense commune soient établis et déterminés d'une manière immuable, et où de nouvelles sources de commerce et d'industrie soient ouvertes avec libéralité aux besoins et à l'activité de l'espèce humaine. « Avec les autres États, il n'y aura lieu de former que des conventions passagères sur les intérêts politiques et commerciaux qui naîtront des circonstances. Ainsi de la Prusse, ainsi de la Turquie. L'Angleterre et la France, en s'accommodant de la sorte, peuvent s'ouvrir d'immenses débouchés. Talleyrand offrait à l'activité des deux nations unies l'affranchissement politique et l'exploitation commerciale de l'Amérique espagnole. Il concluait par cette réflexion profonde : « Après une révolution, il iaut ouvrir de nouvelles routes à l'industrie, il faut donner des débouchés à toutes les passions. Cette entreprise-ci réunit tous les avantages. «
Quand le Mémoire de Talleyrand lui parvint, Lebrun venait de composer, à propos de l'Escaut, une grande dissertation de principes sur la liberté des fleuves et sur la liberté des mers, lly déclarait que si les Belges, dégradés et affaiblis, avaient pu laisser prescrire leurs droits naturels, « la nation qui, en défendant sa propre liberté, a été assez courageuse pour leur rendre la leur, sera assez généreuse encore pour les aider à recouvrer tout ce qui leur appartient par les lois imprescriptibles de la justice universelle ^ » . En d'autres termes, la guerre aux Hollandais, s'ils se montrent récalcitrants, et, comme conséquence, la révolution en Angleterre, si le ministère anglais persiste à se croire lié par ses traités avec la Hollande. Le jour même où il signait cette dépêche belliqueuse, Lebrun reçut de
' Lebrun à ChaoTelin, 30 novembre 179S.
îî* LA GUERRE DE RÉVOLUTION. — ITM.
Maulde, ministre à la Haye, Tavis que, le 21, le grand pensionnaire Tavait invité à venir chez lui et lui avait dit : « Je vous parle au nom de cet État et de l'Angleterre, vos vrais amis, qui vous présentent une paix honorable et sûre. Consentez à notre commune médiation. Présentez les bases : j*en vois une, la reconnaissance de votre nouvelle constitution. Comme médiateurs, nous la reconnaîtrons. Que voulez-vout de plus? Ne voulant pas de conquête, vous serez, et, dans ce cas, nous sommes les ennemis de ceux qui s*y refuseraient. » Cette ouverture parut considérable. Il restait à savoir si le grand pensionnaire était autorisé à parler comme il le faisait. Les rapports de Chauvelin et de Maret sur leurs conversations avec Grenville et Pitt ne permirent pas d'en douter. Le Mémoire de Talleyrand donna des motife décisifs de se rallier à ces vues. Toutes ces correspondances étaient à Paris le 5 décembre; les ministres prirent, ce jour même, la délibération suivante : « Le Conseil, sans rejeter le projet de seconder par Feutrée des troupes françaises en Hollande une révolution conforme à la liberté, arrête qu'il convient, quant à présent, d'employer toutes les forces de la République contre les ennemis qui l'ont attaquée les premiers et de continuer à poursuivre les Autrichiens, les chasser au delà du Rhin, suivant le plan précédemment adopté. » Pache en informa Dumouriez le 6 décembre ; le 7 , le Conseil décida de fortifier Anvers, mais il déclara en même temps qu'il n'avait d'autre objet que de protéger la liberté des Belges ; cette mesure n'impliquait aucun acte de propriété contraire aux principes que professe la République « et qui s'opposent à l'esprit de conquête ^ « .
Talleyrand avait été compromis par les papiers de l'armoire de fer; la Convention le mit en accusation. Lebrun fit composer, pour le défendre, un article où l'on parlait du Mémoire qu'il venait d'envoyer de Londres et « dont toutes les vues appartenaient aux principes les plus purs de la Révolution * « . La sagesse qui soufflait sur le Conseil exécutif n'alla point
> AuLAAo, 1. 1, p. 295, 300.
* Moniteur^ 15 décembre 1792, t. XIV, p. 734.
cependant jusqu'à dissiper les prérrention» qui y rég^naieot : le Conseil choisit Chauvelin pour négocier airec Pitt, bien que ce ministre, en demandant une personne autorisée, alors que Chauvelin était à Londres, Teùt par cela même exclu de son crédit. Le Conseil fit ce choix par deux motifs aussi impolitiques Vnn que Tautre : Tun était que Chauvelin, par le fracas même de ses maladresses, s^était feit une sorte de popularité dans le^ clubs de Paris; Tautre, que le Conseil entendait faire sentir à Pitt « Tinconvenance d'une marche secrète sur des objets d'une aussi haute importance , et sur des principes qui doivent devenir un jour ceux de toutes les nations civilisées*. » Les instructions de Chauvelin, datées du 9 décembre, por* tent que le décret du 19 novembre ne s'applique qu'aux gouvernements en guerre avec la France : la Convention n'a pas promis une assistance illimitée à toutes les émeutes dans les pays neutres. Mais, ajoute Lebrun, a lorsqu'un peuple asservi par un despote aura eu le courage de briser ses fers... lorsque ce peuple... se sera constitué de mamère k faire entendre clairement l'expression de la volonté générale ; lorsque cette volonté générale appellera sur sa nati(m l'assistance et la fraternité de la nation française, alors le décret du 19 novembre trouvera une applicatî<m si naturelle que nou» doutons qu'elle puisse paraître étrange à personne a . Ces propositions, en elted-mémes, n'avaient rien d'extraordinaire. L'ancien régime n'en usait pas autrement, en matière de révolu* tîons, d'interventions et de reconnaissance d'États nouveaux^. Mais l'ancien régime ne raffinait ni ne dogmatisait sur le droit public ; il ne connaissait, en politique, que des intérêts et des occasions. L'Angleterre ne se souciait ni du droit naturel du peuple hollandais à se gouverner lui-même, ni de la « justice universelle » qui autorisait les Belges à naviguer sur l'Escaut. Elle prétendait que les Français nVxpIoitassent point le port d'Anvers et ne fiss^it point, i leur profit, de révolution en Hol^
t Lebran à Maret, 9 décembre 1792 ; Lebru à Gbmveltii, 5 et 9 décembre 1792. a. AOLARO, t I, p. 300.
• Cf. t. I, p 6» et soÎT - Lê$ BéwolvOimw a» dix hmHim^ siieU.
m. li
lande. Ghauvelin devait annoncer que, sur TafFaire de TEscaut, la France ne ferait aucune concession. Quant à la Hollande, la République n*y interviendrait pas ; elle demandait à TAiigleterre de n'y point intervenir davantage , « pour l'obliger à conserver une constitution qu'elle trouverait vicieuse et destructive de ses intérêts, car, dans ce cas, la Hollande serait visiblement opprimée, et la générosité de la République française l'appellerait aussitôt à son secours, puisqu' alors nous protégerions l'indépendance de la nation hollandaise au lieu d'y porter atteinte ^ « . Les garanties données par l'Angleterre et la Prusse au gouvernement de Hollande étaient, aux yeux de Lebrun, des actes radicalement nuls et des attentats manifestes aux droits des nations. Nous les regardons, concluaitril, comme s'ils n'avaient jamais existé. La République ne pouvait pas attendre que les anciens gouvernements de l'Europe respecteraient davantage les garanties que, par son décret du 19 novembre, la Convention accordait aux nations affranchies sous les auspices de la France, et c'est pourquoi la négociation de Ghauvelin ne pouvait pas aboutir.
Le Conseil exécutif, cependant, agissait de bonne foi. Dumouriez eut l'ordre de laisser la Hollande en paix et de prendre lui-même ses quartiers d'hiver '. Mais ces ordres étaient secrets, ces mesures étaient négatives, et elles ne corrigeaient point, aux yeux des Anglais, ce qu*il y avait d'inquiétant dans les manifestes de la Convention, dans la marche envahissante des commissaires français en Relgique, dans l'ambiguïté des déclarations du ministère, dans l'inconsistance de sa conduite, dans l'incertitude de son pouvoir. Le 6, Gren ville vit l'ambassadeur d'Autriche, Stadion; il lui exprima le désir de se rapprocher des puissances continentales, de s'expliquer avec cordialité et franchise « sur l'état des affaires '• . Fox voyait monter à l'horizou cette guerre qui le désespérait. Il rencontra Chauvelin en compagnie de Sheridan. « Une
^ Lebrun à CbanTelin, 5 décembre 1792.
* CuDQUET, Jemappes, p. 120-122. — Aclàro, t. I, p. 295.
• Rapport de iîtadion, 7 décembre 1792; Vivskot, . Il, p. 398.
insurrection de quelques mille hommes en Irlande suffirait donc pour motiver une invasion » , dit-il, à propos du décret du 19 novembre. Et il ajouta : a Nous ne voulons pas de guerre pour TEscaut ; mais nous vous déclarons en même temps que nous ferons cause commune avec le ministère, et que nous sommes assurés des neuf dixièmes des trois royaumes pour repousser Tintervention des Français dans nos affaires intérieures. Nous avons bien su, à nous seuls, leur donner l'exemple d'une révolution... Nous saurons bien, par nos propres forces, perfectionner notre gouvernement et ajouter à notre liberté' . » Ainsi s'exprimaient les plus sincères amis de la France nouvelle en Angleterre et les plus déclarés adversaires de la guerre. Us étaient en minorité dans le Parlement, et les passions du public s'élevaient contre leurs ménagements. La session du Parlement fiit ouverte le 13 décembre. Le discours royal annonça les mesures de précaution qui avaient été prises ; il exprima le désir que la paix pût être conservée ; il fit allusion aux dessems « formés de concert avec plusieurs personnes de pays étrangers « pour tenter « la destruction de notre heureuse Constitution et le renversement de tout ordre et de tout gouvernement » . Le roi ajouta ces paroles significatives : « Je me suis interdit toute intervention dans les affaires intérieures de la France ; mais il m'est impossible de voir sans une inquiétude sérieuse la forte augmentation des indices qui manifestent son intention d'exciter des désordres dans les pays étrangers, sans égard aux droits des pays neutres et en suivant des vues de conquête et d'agrandissement, v La discussion de l'adresse s'engagea le jour même. Fox combattit les mesures belliqueuses. — La guerre n'a pas de raison d'être, dit-il ; Taffaire de l'Escaut s'est arrangée du temps de Joseph II ; elle s'arrangerait encore. « Qu'importe que la sainte ampoule ait été brisée et que l'huile n'ait pas coulé à Reims sur le front des membres du Conseil exécutif? » On parle des dangers que la Révolution française fait courir à l'Europe; le succès des
' Rapport de GhauTelin, 7 décembre 1792.
alliés eût été « non seulement la mine de la liberté en France, mais la ruine de la liberté anglaise, la ruine de la liberté humaine * . Burke répliqua par une de ses plus ardentes înveo tives. Wyndham, se séparant de Fox, ne fit valoir que des rai« sons de politique, mais il le fit arec virulence : a Si la France avait rempli rengagement de renoncer à toute conquête, elle n*eût pas armé les nations contre elle ; mais il n*est pas de ta nature d'un Français de jamais tenir sa parole. Leur dessein est d*abaisser ce pays-ci. » II les montra envahissant la Savoie, tyrannisant Genève, menaçant le Pape, préparant un débarquement et une révolution en Angleterre. Dundas exposa les vues du gouvernement : a Quant à la guerre, je prie Dieu qu^il nous en préserve; mais elle est inévitable si les Français ouvrent TEseaut, car les traités de ce pays-ci avec la Hollande nous forcent à maintenir la clôture de ce fleuve. • L'amendement que Fox proposait à l'adresse en conséquence de son discours fiât repoussé par 390 voix contre 50.
Fox revint à la charge le lendemain, 14 décembre, et développa un nouvel amendement invitant le cabinet à faire tous les efforts possibles honorablement pour éviter la guerre. Il rappela des précédents dont les Anglais n^aîmaienl point â se glorifier : la république des États-Unis reconnue par TAngletenre elle-même ; la république de CromweH , reconnue par les monarchies du continent, malgré Texécution de Charles I*, exécution, il est vrai, moins inrpiste, ajouta Fox, que celle dont est menacé Tinfortuné monarque français. Sheridan appuya la motion. Burke la combattit : — On a allégué TAmérique et Cromwell : la république anglaise sous Gromwell n^était pas un maniaque dont les convulsions menaçaient tous les trânes de l'Europe ; elle n^avait pas fieiit le serment blasphématoire et insensé de transformer tons les États de la chrétienté en républiques ; elle n'avait pas déclaré la guerre aux rois ; elle n'avait pas formé on séminaire de propagande pour envoyer de nouveaux apôtres prêcher au monde la mauvaise nouvelle. L'Amérique n'était pas coupable du crime de lèse-majesté divine et humaine. Mais la France 1 la France ! elle ne prendra pas de
CONFLITS ATSC L'ANGLETERRE, 929
repo$ qu*elle n'ait fait de l'univers entier une répubHque. C'est le $abre à la main, comme Mahomet convertissait au Coran, qu'elle essaye de convertir de force toutes les nations à \dL Déclaration des droits de V homme. Maîtresse de l'Escaut, de la Meuse, du Riiin, elle ébranlera les antiques colonnes de l'Empire germanique et deviendra formidable à T Europe. — La proposition de Fox fut encore rejetée. La Chambre vota l'adresse ministérielle.
Le 15, Fox demanda l'envoi d'un ambassadeur à Paris. Il souleva de bruyantes protestations. « O honte! s'écria un député; descendrons-nous à ce degré d'abjection de sanctionner les premiers les crimes de brigands et de voleurs en reconnaissant ce qu'il leur plalt d'appeler leur République ? » Jenkisson, le futur lord Liverpool, signala Tesprit envahisseur des Français : « La Convention vise à la République universelle comme Louis XIV à la monarchie universelle. La France est notre ennemie naturelle; république, elle est plus eimemie encore qu'elle ne l'était royaume. On sait moins où veut s'arrêter un peuple qu'on ne sait où veut s'arrêter un roi. V Erskine et Sheridan épuisèrent en vain leur éloquence. Burke lança contre l'ennemi héréditaire l'imprécation de Didon contre la race troyenne :
Nullas amor populit nec fœdere sunto ; LttiDra Httoribiu contraria, flactibus undas Imprecor, anna annis; pugaent iptiqne Depotoa!
Sur ce terrible vœu, que le blocus continental et vingt- trois ans de guerre acharnée devaient réaliser, la Chambre vota, et le projet de Fox fut repoussé. Ce vaillant orateur n'avait pu que révéler au public la défection de son parti et la ruine de son influence'.
Le ministère se montra dès lors moins enclin aux pourparlers. Maret vit Pitt, le 14 décembre au soir, et lui apprit que le Conseil exécutif avait désigné Chauvelin pour négocier. Pitt détourna la conversation, et fit clairement entendre à
> Cf. MALMsnuKT, Diaries^ 15 déoambre 1792.
Maret « qu*il cessait d'être autorisé à lui dire un seul mot sur les affaires de TÉtat » . Maret repartit quelques jours après pour Paris. Noël, qui était rerenu de Belgique, eut une conver> sation avec William Smith, et il constata qu'une attaque de la part de la France suspendrait, en Angleterre, toutes les divisions de partis. — II n'y aura plus qu'une opinion, lui dit le démocrate anglais. Jamais le cabinet n'admettra Ghauvelin. Pourquoi vous refusez-vous à des ouvertures secrètes? Les plus grandes négociations se sont engagées de la sorte. Rien n'est désespéré tant que l'Angleterre n'est pas engagée ; si elle s^engage, elle sera la clef de voûte, le ciment de la coalition. La liberté triomphera, mais au prix de quels déchirements? — — a Nous nous sommes quittés, écrivait Noël, M. Smith avec une agitation qui tenait presque du délire, et moi avec une véritable douleur... Au nom de la patrie, citoyen ..., revenez sincèrement sur votre dernière détermination. » Miles avait donné maintes preuves de son zèle pour la France, ses lettres confirmaient les avis que donnaient les agents. Il ne faut pas s'imaginer, écrivait-il à Lebrun, que le peuple anglais soit disposé à se révolter, ni qu'il désire la guerre ; mais on la fera si la France attaque la Hollande. Pourquoi rompre les conférences que Maret avait commencées? On aurait dû en profiter et s'en montrer satisfait ' •
La considération du sort de Louis XVI occupait dans la correspondance de Bourgoing plus de place que la politique espagnole. Godoy, arrivé au pouvoir, donnait tout ce que Ton attendait de lui, l'inconséquence dans les actes, la duplicité dans les discours, la pusillanimité dans le cœur. « L'Es^ pagne, disait-il à l'ambassadeur de Russie, soutiendra les efforts de la bonne cause, comme elle Ta fait jusqu'ici. Hais elle ne peut agir par elle-même, car elle manque de troupes; de plus, elle est voisine de la France*. « Bourgoing écrivait dans le même temps : « Il me réitère l'assurance de ses voeux
' Rapports da Maret, 14 décembre; de Noël, 14 et 15 déoembce. Lettr»3e Miles à Lebrun, IS décembre 1792. — Miles, Corr,, t. I*, p. 89. * TiATCBBTSKT, BmmÊ kiitori^ue, t. XXXI, p. 37.
CONFLITS AVEC L'ANGLETERRE. Î3i
pour la paix et m'en allèg^ue pour première preuve Tordre donné pour suspendre la marche de plusieurs régiments qui étaient en route. » Toutefois Godoy répugnait à faire une déclaration de neutralité : « Il a prétendu que nous devions nous contenter de la promesse de la cour d'Espagne, lorsque surtout les faits venaient à Tappui^ » Ce qui le retenait, c'était la sollicitude sincère de Cbarles lY pour la vie de son cousin, et un reste de pudeur à désarmer publiquement devant la menace du régicide. Lebrun s'en rendit compte, et autorisa Bourgoing à tenter quelques insinuations confidentielles sur ce sujet « très délicat ». « Il ne me parait pas possible, disait-il, d'éviter que le ci-devant roi soit jugé; toute la nation parait d'accord pour le demander. Ainsi le procès sera fait. Quant à l'issue, je crois la nation disposée à donner en cette occasion un grand exemple de clémence et de générosité. » Il ajoutait, en recommandant à Bourgoing d'y apporter toutes les nuances convenables : « Lorsque M. le duc d'Âlcudia vous fournira l'occasion d'entrer en matière sur ce sujet, il me paraîtrait utile de ne pas présenter l'indulgence de la nation d'une manière absolue, mais de la lier avec la con* duite de l'Espagne à notre égard, en tâchant de lui faire croire que l'une serait, pour ainsi dire, une dépendance de l'autre *. » Au reçu de cette dépêche, Bourgoing demanda un entretien k Godoy. Il l'obtint le 10 décembre. Il parla de Louis XYI en termes couverts et de la déclaration de neutralité en termes pressants. Godoy comprit. « Le sort de votre roi me touche infiniment », ditril à Bourgoing, le 13 décembre. « Si vous épargnez sa tête, sa présence vous paraîtra embarrassante. » Il offrit de le recevoir. Bourgoing ne répondit point à cette question ; mais il apprit quelques jours après que des renforts allaient être envoyés à l'armée de Catalogne ; il s'en plaignit « amèrement « , et menaça de se retirer s'il ne recevait pas
* Rapport de Bourgoing, 89 noTombre 1792.
* Lebrun à Bourgoing, 1" décembre 1792. Le ministre de la guerre éerÎTait, le 23 noTombra, à l'adjudant général Lacuée : « J espère que la République n'aura rien à démêler avec l'Espagne. »
SBS LA 6T7ERBB DE HËVOLUTION. — 1792.
une explication satisfaisante. Ce a^est qu'un malentendu, répliqua Godoy ; et il produisit aussitôt plusieurs projets qu'il avait préparés pour une déclaration de neutralité. Il s'entendit avec BouTgoixïg sur un texte, et Texpédia le jour même, 1 7 décembre^ i Ocaritz qui suivait la oorrespondance d'Espagne à Paris. II proposait que Ton procédât à un désarmement respectif et qu'une commission fût chargée d'en régler l'exécution. Cette démarche, écrirait Bourgoing, me parait « décisive » . U conseilla à Lebrun de s'en contenter, sinon l'Espagne se jetterait dans les bras de l'Angleterre. U joignait cette observation significative, qui était la véritable conclusion de l'incident : « Quelque légères qu'aient été mes insinuations, elles ont produit plus d'effet peut^tre que je ne l'aurais désiré. Le ministre espagnol me les a rappelées... Après avoir rédigé les deux notes que mon courrier vous porte, il m'a dit avec le ton de la sensibilité : -** Le roi, mon maître, était disposé à se rapprocher de votre gouvernement; mais un des motifs pressants qui l'y ont décidé, c'est Tes* poir de pouvoir influer sur le sort du roi son cousin. Vous me l'avez £ait entrevoir, cet espoir. De grâce, tâchez qu'il ne soit pas trompé. Que votre nation, pour sa propre sûreté, se débarrasse de la présence de ce prince infortuné, et qu'elle lui permette de venir chercher un asile à la cour du roi son parent, v Godoy adressa, le lendemain, à Bourgoing une lettre plus pressante encore que ne l'avait été sa conversation, et il écrivit à Ocaritz de faire â Paris une démarche analogue auprès de Lebrun ^
Les comités des finances, de la guerre et de la diplomatie continuaient d'étudier la redoutable question des règles â pres-
' Rapports de Boargoing, iO, 13 et 17 décembre ; Noief relatÎTM en BMDt et À U neutralité, Moniteur, t. XIV, p. 870
LE DfiCBET D!7 15 DÉCEMBRE. 238
crire aux armées en pays eonemi ; ils travaillaient i concilier Tapplication nécessaire des usages de la guerre, c'est-à-dire les réquisitions et les contributions, avec le principe du décret du 19 novembre qui promettait fraternité et assistance aux peifrples. Au milieu de ]a discussion, le 1 1 décembre, Camus arriva avec le projet élaboré en Belgique sous Tinspiration de Danton. Les circonstances étaient urgentes, les propositions précises. Camus se montrait impatient de repartir pour la Belgique. Les comités réunis délibérèrent quatre jours avec le Conseil exécutif. Ce conseil, sur les incitations de Clavière, se laissa convaincre de la nécessité d'exploiter la Belgique et ensuite de Fincorporer. Cambon fut chargé de résumer ces délibérations. Cambon était un homme de trente^iuit ans, négociant à Montpellier, travailleur acharné, bon comptable, esprit étroit; toutes les passions d'un démocrate niveleur avec le sens prar tique, l'expérience, l'activité d'un homme d'affaires; taxant par esprit de propagande, percevant avec fanatisme, il était né commissaire des guerres de la Révolution et procureur fiscal de la République. Il lut, le 16 décembre, son rapport à la Convention.
Ce document marque la seconde étape de la politique révolutionnaire, et signale une époque de cette histoire. La donnée en est simple : le décret du 19 novembre est une œuvre de dupes ; il expose la République à se désavouer ellemême ou à être désavouée par les peuples ; il la ruine : elle n'est pas assez riche pour affranchir gratuitement les nations européennes. L'Europe l'a condamnée à la guerre; le salut de l'Ëtat dépend du succès de cette guerre. Elle est la première affaire de l'État, et il faut, avant tout, y pourvoir. Or, le déficit croit en France, les assignats s'y discréditent, les caisses se vident d'espèces. Il n'y a qu'un moyen de les remplir : c^est celui qu'ont employé tous les gouvernements : faire payer l'ennemi. Ce moyen s'accommode de soi-même a l'œuvre de la Révolution. L'ennemi a des privilégiés, qui posièdent
' Cbuoust, Jemappes, p. 172, 196-197. — Aulabd, t. I» p. 317.
tu LA GUERRE DE RÉVOLUTION. — iTM.
des trésors, des édifices, des terres : on chassera les privilégiés, on confisquera les trésors, on mettra les biens sous séquestre ; on prendra hypothèque sur Tétranger lui-même des dépenses que Ton fait pour le combattre. On imposera les assignats, garantis de la sorte, aux populations des territoires occupés ; la circulation du papier diminuera en France ; les populations, forcées de recevoir le papier républicain en échange de leurs deniers, seront engagées par leur propre intérêt à adopter la cause de la République et à soutenir Touvrage de la Révolution. Elles comprendront que le retour des privilégiés et la restitution des émigrés dans leurs biens et dans leurs privilèges emporteraient Tassujettissement et la ruine des particuliers non privilégiés ; l'intérêt des particuliers contribuera, comme en France, par la vente des biens confisqués, à assurer la durée du régime révolutionnaire. L'idée qui devait bientôt amener Gambon à créer le grand livre de la dette publique se dessinait déjà dans son rapport du 15 décembre ^
Notre premier soin, dit-il, en entrant dans un pays, doit être « de prendre, pour gage des frais de la guerre, tous les biens de nos ennemis... Nous augmenterons notre propre puissance... Un même intérêt réunira les deux peuples pour combattre la tyrannie. » C'est une nécessité de la guerre, c'en est une aussi de la Révolution. Quel est l'objet de la guerre? C'est l'anéantissement de tous les privilèges. Guerre aux châteaux, paix aux chaumières I Voilà la maxime de la République. Or, qu'a-t-on fait? On s'est présenté « en triomphateurs, en frères v ; on a « annoncé de grands principes de philosophie i> , et l'on a tout toléré, « nobles, privilégiés, corvées, féodalité » . Dumouriez a cru, d'après les instructions du Conseil exécutif, devoir respecter l'indépendance et la souveraineté du peuple belge. C'est une faute. Tous les privilégiés sont nos ennemis. « Il faut les détruire; autrement, notre propre liberté serait en péril. » ...a Ce n'est pas aux rois seuls que nous
* Rapport dU GaalMm, Moniteur, t. XIV, p. 758 et suit.
avons fait la guerre ; car, s'ils étaient isolés, ce ne serait que dix à douze tètes à faire tomber. Nous avons à combattre tous leurs complices, les castes privilégiées... Il &ut que le système populaire s'établisse, que toutes les autorités soient renouvelées, ou vous n'aurez que des ennemis à la tète des affaires. .. Il faut que nous nous déclarions pouvoir révolutionnaire dans les pays où nous entrons... C'est à nous de sonner le tocsin... « Donc, qu'on se garde d'abandonner les peuples à eux-mêmes. On les convoquera en assemblées primaires; mais « personne
06 doit être admis à voter, ni être élu, s'il ne prête serment à la liberté et à l'égalité, et s'il ne renonce par écrit à tous les privilèges et prérogatives dont il pourrait être pourvu » . Le peuple sera satisfait, il sera débarrassé de toutes les charges; elles seront rejetées sur les riches. Le peuple « ne payera rien et administrera tout ». La République ne permettra pas aux populations occupées par ses armées de se contenter d'une demi- liberté; les populations seront averties que la République ne pactisera jamais avec leurs anciens tyrans. « Il faudra dire aux peuples qui voudraient conserver leurs castes privilégiées : Vous êtes nos ennemis! et alors les traiter comme tels, puisqu'ils ne voudront ni liberté ni égalité. » Pour les initier et les organiser, on leur enverra des commissaires chargés d'instituer la liberté et de percevoir les contributions sur les riches. Les pouvoirs de ces commissaires cesseront dès qu'un « gouvernement libre et populaire » aura été fondé par le peuple et que ce peuple aura déclaré son indépendance.
Cambon présenta un décret conforme aux conclusions de son rapport. Ce décret fiit voté séance tenante. La Convention
7 ajouta un modèle de proclamation aux peuples, et le Conseil exécutif commenta ces deux textes dans les instructions générales qu'il disposa pour les commissaires nationaux ^ « Nous ne sommes point guidés, disait-il, par l'ambition turbulente des conquêtes ; nous ne voulons dominer ni asservir aucun
' JfoMCeiir, I. XIV, p. 76Si t. XV, p. 187.— Aolahd, t. I, p. 342, 345, kifL
«35 LA CtTERKE DE RÉVOLUTION. — 17M.
peuple; plut que jamais, nous respectons Findépendance des oationfi... • Mais « malheur an peuple qui essayera de s*af« franchir, s*il ne rompt au même instant toutes ses chaînes!... Toute révolution veut une puissance provisoire qui ordonne ses mouvements dësorganisateurs, qui fasse, en quelque sorte, démolir avec méthode... » ▲ qui ce pouvoir révolutionnaire « peut-il appartenir, si ce n*est aux Français dans les pays où la poursuite de Leurs ennemis entratne leurs armées «?
Ce mot ft pays » , qui revenait fréquemment dans le décret du 15 décembre €t dans ses annexes, était singulièrement va^e. Dans la pratique révolutionnaire, « affranchir » se traduisait par « munieipaliser » . U s'ensuivait que toute oommune pouvait constituer a un pays « k affranchir, à munieipaliser, à réunir au besoin. Cette extension indéfinie du système était d'une application aussi arbitraire que commode à Tégard des étrangers. Mais il ne fallait point que les étrangers prétendissent, par représailles, retourner contre la France les procédés du décret du 15 décembre. La Convention vit le danger et y pourvut, comme la Constituante Tavait fait lors de la réunion d'Avignon. La République française se mit au-dessus de ses propres principes et se plaça en dehors du droit public qu'elle prétendait imposer k TEurope. Le 16 décembre, la Convention décréta, sur la proposition de Thuriot, « la peine de mort contre quiconque proposera ou tentera de rompre Tunité de la République française ou d'en détacher des parties intégrantes pour les réunir à un territoire étranger » .
Isnard et Condorcet avaient donné le manifeste de la guerre d'affranchissement, Grégoire celui de la guerre de prosélytisme ; Cambon donna celui de la guerre de révolution et de conquête. En requérant des pays occupés Tentretien et la nourriture de la guerre, la Convention suivait les coutumes de tous les États de l'ancien régime; mais en « municipalisant 9 de force ces peuples, elle rompait avec les doctrines de 1789. Elle équivoquait sur les mots de « peuple « et de « liberté ■ , qui n'ont qu'un sens vrai, le sens loyal et commun, où les avaient pris les premiers constituants. Elle créait
un périlleux malentendu entre le» nations européennes et la République : les nations comprenant par le mot k peuple » Tensemble des citoyens , et par le mot «^ liberté 9 le droit du peuple à se gouverner à sa guise; la République ne reconnaissant pour peuple qu'une catégorie sociale, et pour liberté que le système révolutionnaire de la France. Elle excluait ainsi de son programme d'affiranchissement le premier artn cle de la charte des peuples : l'indépendance nationale. Elle formait, dans les pays occupés par les armées républicaines, une classe intermédiaire entre les vassaux du moyen âge et les citoyens français, une classe de feints affranchis, en tutelle et eo surveillance, soumis à un impôt particulier. Elle ne les déclarait souverains que pour leur donner la fecilité de s'en^ chaîner à la France et leur interdire, soit de vivre libres à leur manière, soit de se lier à un autre État. Ces légistes, imbus du droit romain, renouvelaient instinctivement Tancienne deditto romaine, et cette prétendue révolution du droit des gens n'était qu'un retour aux procédés dont Rome avait usé pour conquérir ^Italie^ La Convention s'exposait de la sorte à soulever^ et elle souleva promptement contre la République, dans les pays placés sous ce régime, une résistance plus redoutable que celle des rois et de leurs années, la résistance nationale des peuples, suscitée par les principes mêmes de la Révolution française.
La raison d'État était entrée dans les affaires intérieures de la République avec le procès de Louis XYI; elle envahissait désormais, et pour n'en plus sortir, les affaires du dehors.
^ ■ Le roi (Tanjaîn), t'adrestant att& députéa, leur daimada s • Êiei-'vovi \m
■ députés et les orateurs envoyés par le peuple collatin, pour tous mettre, vous
• et le peuple coDatin, en ma puistaaee?— Oui. — Le peuple collatin a-t-il le
• droit de disposer de M>i? — U 1*». — « £>onnez-voaa, pour être en mon pouvoir
• et en celui du peuple romain, voi personnes et le peuple collatin, la ville, les « ebamps, les eaoi, les ftmites, les tempfes, les nieuMes, toutes les choses divines
■ et httiBaînea? -*- Noua les donnooe. — • Alora, j'accepte. • Tite-Livs, I, ch. ziiviii. — FrSTEL os Codlaxges, La cite antique, kiv. V, ch. 11 : La con^ quête romaine. — - lyAaaoïs db Jubainvillb, Becherches sur les origines de la propriéêé fomeièré, Ur, !« ck. is & Souvtarakaeté et propriété foacière, la dediti&, p. 18.
Dans les unes et dans les autres, elle minait la politique girondine. Les Girondins avaient engagé le procès, espérant le conduire à un grand acte de magnanimité. Les Montagnards menèrent la procédure et la conduisirent tout droit à un arrêt de mort. Les débats avaient commencé le 10 décembre; Louis comparut le 11 ; le 26, de Sèze présenta la défense et démontra, en deux phrases, l'iniquité du jugement : a Nul ne peut être jugé qu'en vertu d'une loi promulguée antérieurement au délit; nulle autre peine ne peut être prononcée que celle qui est inscrite dans le pacte fondamental. La nation avait, sans doute, le droit d'abolir la royauté ; mais, en détruisant Tacte constitutionnel de 1791, elle ne peut priver Louis du bénéfice de ses dispositions. » Une discussion très vive s'engagea sur ce plaidoyer. Lanjuinais demanda que Ton déposât les masques : « Louis sera-t-il jugé, ou prendra-t-on à son égard une mesure de sûreté générale? » Les Montagnards étaient trop bons machiavélistes pour persister dans leurs propres opinions quand leurs adversaires s'en réclamaient. Ils avaient proposé la a mesure de sûreté » pour embarrasser les Girondins; ils s'attachèrent au jugement pour les confondre. Les Girondins ne pouvaient pas refuser de juger. Us imaginèrent d'en appeler au peuple de l'arrêt qui serait rendu. Les Montagnards ne connaissaient d'autre peuple que la démagogie parisienne. Us dénoncèrent à ce peuple-là l'appel des Girondins au peuple français, a On a parlé d'un appel au peuple, dit Saint-Justle 27 décembre. N'est-ce pas rappeler la monarchie? » 11 n'en fallut pas davantage pour déclarer suspect de lèse-Révolution tout partisan de l'appel au peuple. Les Girondins virent que, pour faire acte d'humanité, il leur fallait d'abord, s'ils ne voulaient perdre tout crédit, faire acte de révolution. Beaucoup d'entre eux allaient être ainsi entraînés à se prononcer pour la mort. On les vit incliner peu à peu vers cette dernière capitulation, à travers les séances de la fin de décembre; les grandes affaires d'État qui se discutaient alors à la tribune n'é> taient que le prétexte et la forme des rivalités personnelles les plus acharnées qu'une assemblée ait jamais présentées. Lors-
qu'ils furent acculés au fond de Timpasse, Barère leur porta le dernier coup. Il proposa que» dans le jugement, le vote eût lieu à haute voix, publiquement, par appel nominal. C'était faire des juges du roi les justiciables des tribunes, des clubs et de la populace. Nul cependant ne pouvait repousser cette motion sans se déclarer suspect. Elle fut adoptée. Qui voulut sauver la tête du roi dut exposer la sienne et renoncer en même temps à gouverner la République. En faisant décréter le vote public, la Montagne commandait le vote de la mort.
Les Girondins aperçurent enfin Tabime où cette marche fatale précipitait TÉtat. Le gérant de l'ambassade d'Espagne, Ocaritz, transmit à Lebrun les projets de notes relatives au désarmement simultané. II lui écrivit en même temps : «< C'est à la manière dont la nation française en usera envers l'infortuné Louis XVI et envers sa famille que les nations étrangères pourront juger avec certitude de sa générosité et de sa modération. » Ce message fut communiqué à la Convention le 28 décembre. La Montagne l'accueillit par de violents murmures. Déjà, le 12 décembre, Thuriot avait dit : « Les nations étrangères, pour leur propre liberté, réclament un grand exemple; il faut que le tyran porte sa tête sur l'échafaud. » Il prit la parole après qu'on eut entendu la lettre d'Ocaritz; il dénonça les visées de Charles IV sur le trône de France, et il exhorta l'Assemblée à secouer loin d'elle l'influence des représentants a des brigands couronnés » . Le bruit se répandit sur les bancs que l'Angleterre mettait pour condition à la reconnaissance de la République la remise de la famille royale à l'Espagne. La Convention passa à l'ordre du jour sur la communication d'Ocaritz. Après avoir tiré des menaces de l'Europe leurs arguments pour la déchéance de Louis XVI, les Girondins cherchèrent dans les dispositions des étrangers un argument pour défendre la vie du roi. Buzot se montra politique : « Louis, dans la tour du Temple, n'est rien pour les puissances ni pour les émigrés ; mais Louis, descendu de l'échafaud dans la tombe, est un grand moyen d'attache à leur cause. » Ver-
gninndy troublé dans le fond de rame, divisé, en quelque sorte» contre lui-même, et trouvant dans son exaltation ses accents les plus pathétiques, eut comme une vision sinistre de Tavenir: le pays excédé, retournant contre la Convention les accusations dirigées contre Louis XVI, la République livrée à la dictature des démagogues sanguinaires et condamnée à une guerre sans merci avec toute TEurope. Enfin, le dénonciateur du Comité autrichien, le premier boutefeu de la guerre continentale, Brissot, montra la France calomniée en Angleterre, ces Anglais, naguère sympathiques, désaffectionnés hier et demain hostiles : a Nous ne voyons pas assez TEurope... » Hos ennemis nous peignent prêts à révolutionner le monde. « Il n^est qu'un seul moyen efficace de détruire ces calomnies, et le procès vous Toffre. » La mort de Louis servira les desseins de nos ennemis, jettera les neutres dans la coalition, déchaînera la guerre universelle ^ Il concluait à la clémence pour le roi, en même temps qu*à la modération envers les peuples conquis. L'indépendance de la Belgique, la paix avec la Hollande, la vie de Louis XYI, la neutralité de TAngleterre étaient, en effet, étroitement liées ensemble.
A mesure que le procès avançait à Paris et que la conquête se déployait en Belgique, les relations se tendaient davantage entre la France et l'Angleterre. Le Conseil exécutif n'avait pas osé avouer à la Convention les insinuations qu'il avait faites à TEspagne; il craignit d'être accusé de tiédeur et de ménagements envers les Anglais. Lebrun prit les devants par une dépêche à Chauvelin, le 1 5 décembre, et il mit le cabinet anglais en demeure de répondre, nettement et promptement, s'il voulait la paix ou la guerre. Il fit, de toute la correspondance avec Londres, un rapport et le porta à la Convention le 19 décembre. Dans ce rapport, il opposa à l'hostilité de la couronne et des ministres anglais envers la France les sympathies de la nation britannique; il annonça que la République ferait appel à ces sympathies, si le gouvernement anglais persistait dans
I Bnzot, 28 décembre ;yergnîaad, Si décembre 1792; finttot, l'jmnTÎerlTdS.
son attitude hostile, malgré les déclarations pacifiques de la France. Ce rapport n était qu'une pièce de tribune. La Conrention Fenvoya aux quatre-vingt-quatre départements, afin d*enfiiammer les esprits en France, et Lebrun F envoya à Chau* velin, ce qui n'était pas fait pour apaiser les esprits en Angle* terre. Il insista pour obtenir une réponse écrite de Grenvilie : a Nous l'attendons avec impatience. Ne perdez point un instant, citoyen, pour exécuter ponctuellement les nouveaux ordres que je vous transmets de la part du Conseil. « Noël reçut aussi le rapport avec une lettre qui trahissait le désarroi du ministère : « Cette pièce vous mettra au courant des idées de ce pays-ci, et vous fera voir que je ne suis presque plus le maître de TafFaîre ; la nation s'en est en quelque sorte emparée par la grande approbation donnée à ce rapport ^.. »
La nation s'en emparait aussi en Angleterre, et Noël en instruisit Lebrun, le 22 décembre. — La guerre, lui mandait-il, est à la veille de devenir populaire, et l'on annonce des mesures contre les Français qui résident en Angleterre. — La Chambre des lords était saisie, depuis le 19, d'un projet de loi, dit alien hiU, qui soumettait les étrangers à de rigoureuses régies de police et permettait au gouvernement de les expulser. Lord Lansdowne demanda, à ce propos, qu'une négociation fût tentée avec la France; lord Grenvilie s'y refusa. Le bill, voté le 26 décembre par les lords, fut aussitôt porté aux Communes. Le 28, Burke prit la parole. Ses philippiques contre-révolutionnaires suivaient le ton des diatribes de Paris. Dans la péroraison de son discours, il tira un poignard qu'il dit fabriqué par les Jacobins de Birmingham, et s'écria : a Préservons nos esprits des principes et nos cœurs des poignards français ! Sauvons nos biens dans la vie et nos consolations dans la mort, toutes les bénédictions du temps et toutes les promesses de Téternité ! i» Les libéraux s'efforçaient vaineix^ent d'apaiser les passions; mais ils tenaient à cœur et à honneur de déclarer aussi hautement que personne la pitié que
* Lebnin à Chaayelin, 20 décembre 1792.
m. te
2 Vît LA GUERRE DK RÉVOLUTION. — 1T9«.
leur inspirait Louis XVI et Tindignation que leur causait tt l'acte injuste, cruel et inhumain » qui se préparait à Paris'. Sur ces entrefaites, Ghauvelin demanda un entretien à Pittafin de lui prouver que la France a détestait Tidée d'une guerre avec l'Angleterre, et ne l'accepterait qu'après avoir épuisé tous les moyens honorables de l'éviter ». Le 27 décembre, il fit passer à Grenville une note conforme à ses instructions du 15. Il n'en espérait aucun effet pacifique et s'attendait k recevoir l'invitation de quitter Londres*. C'est à peu près ce que signifiait le billet qu'il reçut, le 28, de Pitt. Il n'y aurait, écrivait ce ministre, ni convenance ni utilité « à conférer dans les conditions où nous sommes... Je suis obligé de vous prier de permettre que j'évite l'honneur de vous voir. »
Les Communes délibéraient sur Valien biU; elles prohibèrent l'exportation des blés en France. Le 31 décembre, Grenville répondit à la note de Chauvelin par un refus formel de le reconnaître en qualité de ministre de la République. Il discuta toutes les questions litigieuses posées par Lebrun, et il détermina la cause du conHit, telle qu'elle devait persister jusqu'à la fin de la guerre : La France, dit-il, ne peut déclarer la libre navigation de l'Escaut et révolutionner la Belgique sans attaquer, par cela même, la Hollande. Elle ne peut faire prévaloir ses volontés de ce côté « à moins que d'être la souveraine des Pays-Bas et d'avoir le droit de dicter des lois à toute l'Europe... L'Angleterre ne consentira jamais que la France puisse s'arroger le droit d'annuler à sa volonté et sous le prétexte d'un droit naturel dont elle se fait le seul arbitre, le système politique de l'Europe, établi par des traités solennels... Le gouvernement, fidèle aux maximes qu'il a suivies depuis plus d'un siècle, ne verra jamais non plus d'un œil indifférent la France s'ériger, directement ou indirectement, en souverain des Pays- Bas ou en arbitre général des droits et des libertés de l'Europe. Si la France désire réellement demeurer en amitié et en paix avec l'Angleterre, il faut qu'elle se montre disjposée à renoncer
' Sheridan, 20 décembre; Fox, 2i! décembre. * Chauvelin à Lebrun, 27 décembre 1792.
k ses Taes d'agression et d'agrandissement, à se tenir à son propre territoire, sans outrager les autres gouvernements, sans troubler leur repos, sans violer leurs droits... » Lord Grenville notifiait à la France les conditions auxquelles la paix pouvait être conservée; il chercha à s'entendre avec les puissances continentales sur les conditions auxquelles une guerre d'intérêt commun pourrait être entreprise. « La politique française constitue un danger pour toute TEurope, écrivit-il aux agents britanniques; il convient de s'en défendre; il ne s'agit pas de s'immiscer dans les affaires intérieures de la France, mais d'inviter les Français à ramener leurs armées dans leurs frontières, à renoncer à leurs conquêtes , à abroger les actes attentatoires à la souveraineté des autres nations, à donner un gage de renoncer à toute propagande contre les gouvernements étrangers. » S'ils s'y refusent, il y aura lieu pour les puissances de former une ligue pour les y contraindre ' .
Les ministres anglais, toutefois, répugnaient à prendre à leur compte la responsabilité de la rupture. Le Conseil exécutif en conclut qu'il pouvait les intimider; il se flatta qu'en leur parlant haut et en les menaçant d'une révolution, il les ferait reculer. Il arrêta, le 30 décembre, que Ghauvelin réclamerait le retrait de Valien bill, comme contraire au traité de commerce de 1786 : si l'Angleterre s'y refusait, la France romprait ce traité*.
Cependant les ministres s'occupaient, sans aucun secret, de préparer une descente en Angleterre. Un projet, qui n'était guère qu'une reproduction d'un ancien projet du comte de Broglie, leur fut soumis, le 28 décembre. Monge adressa, le 31, des circulaires aux membres de la société des Amis de la liberté et de Végalité dans les villes maritimes. Il leur annonçait une agression prochaine des Anglais ; il les exhortait à prévenir cette agression; il leur promettait le concours « des rép'^Micains anglais »; il les invitait à presser les enrôlements de
> Lord Greovîlle à lord Whîtwoith, à Pétertbouig, 29 décembre i79S : iUui- HAHM, PoL eorr., p. 346.
■ AOLAAD, 1. 1, p. 870-371.
marins ea vue d'une descente : « G*est leur propre cause qu*ili vont soutenir... Â ces considérations, toutes^puissantespourdei âmes républicaines, ajoutez celles de leur intérêt. Montres-leur la vaste carrière des grades qui leur est ouverte... » Lebrun vint, le même jour, dénoncer à la Convention les « indécentes diatribes » des orateurs anglais, la prohibition du commerce des grains, le vote imminent de Yalien bill. Le l** janvier, un gentilhomn.e breton, Kersaint, capitaine des vaisseaux de la marine royale, qui portait dans ses passions révolutionnaires toutes les patriotiques animosités de sa race et toutes les glo^ rieuses partialités de son arme, flétrit la perfidie d* Albion et prêcha la guerre à outrance contre cette rivale détestée. Il railla Fox, « ami des droits de Thomme et flatteur du roi » ; il montra que Pitt, s'il ne voulait pas la guerre, poursuivait une médiation destinée à arrêter les conquêtes de la France. La France ne doit pas s'en émouvoir, Pitt ignore les forces qu'elle possède et celles qu'elle réunira; elle soulèvera l'Irlande, elle agitera rÉcosse, elle révolutionnera TAngleterre même; elle armera des corsaires ; elle conviera à cette grande chasse aux Anglab tous les écumeurs de mer, « cette foule d'hommes hasardeux qui se trouvent chez toutes les nations de l'Europe » . « Cette multitude de vaisseaux richement chargés sera la proie de ses croiseurs. « Point de neutres! La République ne connaîtra, dans cette lutte, que des amis ou des ennemis! Et la lutte s'étendra aux deux hémisphères, a II faut porter une armée auxiliaire à Tippoo-Saïb... Il faut attaquer Lisbonne... L'ar* mée navale qui pénétrera dans le Tage, après avoir épuisé ce pays de contributions... doit terminer ses succès par la prise et l'affranchissement du Brésil... « Les colonies espagnoles seront également affranchies. L'invasion de l'Angleterre terminera la querelle : * C'est sur les ruines de la Tour de Londres que vous devez signer avec le peuple anglais détrompé le traité qui réglera les destinées des nations et fondera la liberté du monde \ » Kersaint découvrait dans son exaltation ce que
* ■ Alors les Anglais, menacés dans les Indes, chassés du Levant, seront écrasés sous le poids des événements dont l'atmosphère sera chargée. • -* «C'eit
LE COMITÉ DB DÉFENSE GÉNÉRALE. t45
Texpérienoe politique et Tintérét d'État enseig[naient dans le même temps aux ministres anglais. Une guerre qui s'annonçait ainsi ne pouvait finir que par Tanéantissement de TAngleterre ou la retraite de la France dans ses anciennes frontières. Il fallait, selon Texpression de Grenville, « que la France eût le droit de dicter des lois à toute FEurope « , ou qu elle renonçât à ses conquêtes. Tout ce qui s'est passé depuis le mois de janvier 1793 jusqu'au mois de juin 1815 se révèle dans ce premier débat. On discerne du premier coup toutes les conséquences de la lutte, les plus directes, comme le camp de Boulogne, les plus lointaines, comme le mouvement tournant par l'Inde, les plus démesurées, comme le blocus continental.
II ne manquait à ces gigantesques entreprises que des vaisseaux, des armes, de l'argent, des soldats, un gouvernement enfin pour préparer tous les moyens et ordonner tous les mouvements. Les vaisseaux étaient à construire, les armes à forger, l'argent à requérir, les soldats à rassembler. Les armées qui avaient vaincu à Valmy, conquis la Belgique, occupé la rive gauche du Rhin, se dissolvaient dans les misères d'un hivernage plus meurtrier que la guerre même, sous les coups d'un ministre de la guerre plus funeste à la République que tous les généraux de la coalition. Au 1" décembre, la ligne comptait 112,000 hommes, les volontaires 289,000, en tout 401,000. Au l*' février, cet effectif total se réduit à 228,000 hommes « par la guerre, la rigueur de la saison , le dénuement absolu, le désir des volontaires de revoir leur foyer » .
d'nna flKtfémité d« TEnrope qu'il ma faal rvprtndr* à revert l' Atîe ponr y atteindra l'Angleterre. Ce serait l'expédition gigantesque, j'en convient, malt exécutable, dn dix-neuvième tiède. Par le même conp la France aurait conquit l'indépendance de rOocident et la liberté det mert. • Napoléon à Alexandre, t février 1808, Corr.f t. XVI, p 408. Napoléon à Narbonne, 18it, dant ViUBMAiir, Souvenir*^ U I, p. 175.
t46 LA GUERRB DB RÉVOLUTION. — 1793.
L*arinée de Belgique, qui était de 100,000 hommes à la fin d'octobre, n'est plus que de 45,000 à la fin de décembre. Les volontaires de 1791 étaient libérables le T' décembre : un très grand nombre partirent avant d'être libérés. Ce qui reste est « désorganisé, morcelé, dispersé » , déclare Dubois-Crancé; dans « un état d'épuisement inconcevable » , dit Merlin de Thionville; « sans souliers, sans bas, sans culottes, sans habits, sans chapeaux, dégoûtés, désespérés « , écrit Beurnonville. Les nouveaux munitionnaires de la guerre pillaient les pays conquis, volaient TÉtat et affamaient les troupes. L*armée perdait ses forces, sa discipline, son entrain, sa confiance au milieu de populations déçues et exaspérées. La correspondance des généraux n'est qu'une longue doléance, un cri d'alarme, une dénonciation patriotique de l'ineptie de Pache, de l'incurie de ses bureaux, de la friponnerie et des malversations de ses agents'. En Belgique, la cavalerie et l'artillerie perdent leurs chevaux, faute de fourrages, a Nous sommes dans la pénurie la plus affreuse, écrit un officier général; nos chevaux meurent de faim; plusieurs refusent le service; le pays est épuisé, et les paysans sont obligés de tuer leurs bétes, faute de pouvoir les nourrir. » Les agents du ministère de la guerre, les émissaires de Lebrun, les commissaires de la Convention sont en conflit avec les généraux. Le pays est livré à l'anarchie. Le décret du 15 décembre est à peine connu que , de toutes parts, les populations protestent. Des placards affichés exhortent le peuple à chasser les étrangers qui veulent anéantir les libertés séculaires de la nation, confisquer ses droits, lui imposer les
' Rapport de Duboit-Crancei 7 férrier 1703; discourt du même, 12 février, Moniteur^ t. XV, p. 384, 437. — Correxpondance de Dumouriex avec Pache et avec Lebrun ; Correspondance de Merlin de Thionville ; Correspimdance de Mirauila: Mémoires de Dumouriet et de Gouvion Saint-Cyr. — Camille RursSbT, Les volontaires. — Mortimer-Tkrnaux , t. VI. — Cuuqukt, Jemappes, ch. i^i p. 130-133; ch. ▼ : Pache. — Carnot, coiumistaire à l'aroiée des PyréDées,écnvait, le 4 décembre, au comité de correspondance de la Convention : « Je vous envoie diverses pièces qui prouvent évidemment ou la malveillance du ministre de u guerre, ou son impéritie absolue, ou enHn qu'on ne veut point d'armée aux Pyrénées. Je pourrais vous en envoyer beaucoup d'autres qui prouvent son ignoranoi •• ton mépris pour les lois dont l'exécution lui est confiée. •
LE COMITÉ DE DÉFENSE GÉNÉRALE. t47
assignats, supprimer sa religion. Les généraux, La Bourdonnaye lui-même, déclarent « qu'une révolution qui irait au delà des idées du peuple serait exposée à prendre bientôt après une marche rétrograde ^ » . « Les paysans, poussés au désespoir, rapporte Dumouriez, massacrent nos soldats, quand ils ne sont pas en grand nombre. » Il écrit à Lebrun : « Les plans très fâcheux qu'on prend pour opérer la révolution de Belgique, au lieu d'exciter les peuples à la liberté, ne feront que leur inspirer une juste haine contre leurs libérateurs. La Belgique elle-même ne fournira que des ennemis à combattre. Nous n'avons pas une seule place forte soit pour arrêter l'ennemi extérieur, soit pour tenir le peuple en bride. Attaqués par tous les côtés, nous en serons chassés plus facilement encore que nous n'y sommes entrés*. » Voilà où en étaient les ressources de la République, quand elle lançait un si orgueilleux défi à l'Angleterre et qu'elle se jetait dans une lutte de vie ou de mort pour entreprendre des conquêtes qu'elle était hors d'état de conserver, et soutenir une propagande révolutionnaire contre laquelle les peuples mêmes commençaient à se révolter.
Un despote armé d'un pouvoir sans limites pouvait seul poursuivre l'exécution de semblables desseins. La République, pour s'acharner à ces desseins, était condamnée à organiser en elle-même le despotisme. Elle y vint pas à pas, en suivant des chemins couverts et détournés, et comme aveuglément emportée par la nécessité. Dès les premiers jours de 1793, la même passion qui inspirait les projets d'une guerre indéfinie ébauchait le terrible instrument de règne nécessaire, sinon pour accomplir ces projets, au moins pour les tenter. Danton, aux mois d'août et de septembre, avait fait du Conseil exécutif une sorte de conseil de guerre. Depuis ipie Danton s'était retiré, le Conseil exécutil' n'était plus qu'un buienu de commis. Roland, qui donna sa démission le 20 janvier, n'y venait plus depuis plusieurs semaines, et personne ne
> CarorET, Jemappes, p. 173, 132-133, 201-204, 227. — Aularo, 1. 1, p. 227. ' Dumouriez à Lebrun, 18 décembre 1792.
t48 LA GUERRE DE RÉVOLUTION. — 1798.
s'en apercevait. Pache ne s'occupait que de servir la Commune. Les autres ministres se renfermaient dans leur département, gérant tant bien que mal le détail des affaires, se dérobant à Tensemble et soucieux avant tout de ne se point compromettre. La force executive qui échappait à ce Conseil se dispersait dans les comités de la Convention. Ces comités, aptes à légiférer, ne Tétaient point à agir. Ils se gênaient entre eux, et leurs contreK)rdres enchevêtrés achevaient de paralyser ce qui subsistait encore de routine administrative dans les bureaux. La Convention ne voulait ni un chef d'État, ni même un conseil exécutif plus efficace. Elle entendait garder le pouvoir pour elle-même et Texercer directement. Cependant la guerre exigeait un pouvoir très fort et très concentré. 11 fallut pour que la Convention acceptât ce pouvoir qu'il lui échappât pour ainsi dire des mains, qu'elle le créât comme à son insu, qu'il parût émaner d'elle et qu'elle crût l'exercer. Ce pouvoir naissait de la guerre ; il fut institué pour la guerre ; il ne fut bon qu'à la guerre. Ce fut un militaire qui en suggéra l'idée. Kersaint n'était point homme d'État, encore moins législateur; mais il avait commandé : il connaissait les conditions du commandement. Il termina son discours du l'^janvier par cette proposition : « Les comités de la guerre, des finances et des colonies, de la marine, diplomatique, de constitution et de commerce, nommeront chacun trois de leurs membres, lesquels se réuniront dans un local particulier, sous le nom de comité it défense générale. Ce comité s'occupera sans interruption, avec le ministère, des mesures qu'exigent la campagne prochaine et l'état présent des affaires, et lorsqu'il aura besoin de la parole pour rapporter une affaire, le président ne pourra la lui refuser, n Je ne recherche pas la part que pouvaient avoir, en cette proposition, les souvenirs très vagues des conseils de la régence et la notion confuse des conseils mouvants » dépendants et incessanunent renouvelables, que Rousseau recommandait à la Diète de Pologne ^ Je crois que Kersaint
' Cf. t. I, p. 224. — « Plot l'Eut t'agrandit, plut le gouyemement doit m rttterrer; tellement que le nombre det cheft diminue en raiton de raugmenuu'oo