‹ L'Europe et la révolution françaiseChapitre 4 sur 93 · LE CONSEIL EXÉCUTIF · texte numérisé non relu

LE CONSEIL EXÉCUTIF

subalterne et zëlé, facile au travail, rédacteur rapide, répandu dans le monde des journalistes et des agents cosmopolites, initié par Dumouriez, capable d'apprendre davantage, était assez avisé pour accepter des collaborateurs plus expérimentés que lui-même : il sentait le besoin d*un maître et savait obéir à qui savait lui commandera Servan, sans étendue de génie, mais instruit, laborieux, probe, avait la modestie et le courage de consulter les hommes les plus aptes à le. seconder, un 6ri« inoard, un Lacuée, maîtres des anciennes armes; n'ayant d'ailleurs qu'une pensée : ralentir l'ennemi, faire le vide sur son chemin, armer la nation, et pendant qu'on l'exerce, réunir assez de troupes pour faire front à l'envahisseur.

Un commis excellent à la guerre, un commis de bonne volonté aux affaires étrangères, des comparses effarés et insuffisants à l'intérieur, à la marine et aux finances, voilà ce conseil qui devait pourvoir au salut de la France. Nul en politique, médiocre dans les affaires, il aurait défailli à la tâche et n'aurait su s'imposer ni au pays ni à l'Assemblée, sans un homme qui en faisait partie, homme en dehors des mesures communes, qui allait, durant la crise décisive de la défense, occuper toute la scène et jouer, dans la révolution démocratique et républicaine, un rôle analogue à celui que Mirabeau avait joué dans la révolution oligarchique et monarchiste.

« On m'a reproché, dit Gondorcet dans son testament politique *, d'avoir donné ma voix à Danton pour être ministre de la justice. Voici ma raison. II fallait dans le ministère un homme qui eût la confiance de ce même peuple dont les agitations venaient de renverser le trône; il fallait, dans le ministère, un homme qui, par son ascendant, pût contenir les instruments, très méprisables, d'une révolution utile, glorieuse et nécessaire... Danton, seul, avait ces qualités; je le choisis, et je ne m'en repena point. » Gondorcet avait bien jugé et de très haut Danton. Ge formidable démagogue était né homme de gouvernement : il possédait les parties essentielles de l'homme d'État,

> Cf. t. II, p. S96, 409.

* Œuvres, Paris, 1847, t. I, p. 60S : Fragments de justification

iO LA GUERRE D'INDÉPSUDaHcE NATIONALE. — 1792.

mais il les possédait avec un tel mélange d'excès de temp^ rament, de défauts de caractère et de vices d'origine, qu'il ne put, malheureusement pour TÉtat et pour lui-même, en tirer tout le parti qu'exigeaient les circonstances '.

Il sortait de la basoche, issu de ce même sang provincial et bourgeois, mais tout chaud encore de la source populaire, !

qui animait Diderot. U n'était ni homme d'étude rassise, ni j

homme de méditation. U avait cependant de la lecture : Diderot J

en première ligne, Helvétius, ï Encyclopédie, Adam Smith. Il savait l'anglais. Il fit son droit. Mais il était de ceux qui s'instruisent au courant de la vie beaucoup plus que par les livres, et concluent plus volontiers des faits aux idées que des systèmes aux faits. Avocat aux conseils du Roi, il vendit sa charge et se jeta dans la Révolution. Il y alla tout de suite aux extrémités : la démocratie et la république. Familier, exubérant, sans aucun scrupule sur les moyens, encore moins sur les liaisons, tenant que la politique, ce sont les hommes, et que les hommes sont faits pour qu'on joue de leurs passions, de leur sottise et de leurs vices, on le voit mêlé à toutes les agitations, répandu dans tous les complots, la main dans toutes les séditions, orateur aux Cordeliers, meneur dans les sections. Assez effronté pour qu*on le croie vénal, se souciant peu de passer pour incorruptible, sûr de n'être jamais dupe dans les affaires parce qu'il demeure toujours sincère avec lui-même et fidèle à son parti, il avait trouvé moyen, tout en paraissant se prodiguer et se débaucher de la sorte dans les tripots politiques, de rassembler ses forces, de concentrer l'action populaire entre ses mains et de rester le tribun favori de la multitude. Le 10 août, qui était son œuvre, lui livra le pouvoir. Le voilà tout d'un coup maître du gouvernement et lancé dans ces terribles et gran-

' BocBBZ et Rocs, J/îrtotrv parlementaire, t. XIX, Mémoirei de Garai, — BoBivBT, Mémoires sur la vie privée de Danton. Paris, 1865. Procès des Dantonistes. Paris, 1879; Daiifofi émiyr^^ Paris, 1887. -» Antonin Ddbost, Danton et la poOtiipte contemporaine. Paris, 1880; Danton et les massacres da septembre, Paris, 1885. -— Aulabo, Danton; FÉloquence parlementaire pendant la Bévolution, t. II, p. 168. Paris, 1885. — Louis Blabo, Histoire de L âéaokaion française, t. X» p. 409. — Tijni, la Révolution, i. III, p. 174.

LB CONSEIL EXÉCUTIF. il

dioses aventures qui ont tait les Rienzi, les Etienne Marcel et

les Croinwell.

•A le considérer, on s'étonne d'apprendre qu'il n'a pas trente-trois ans. Il n'a rien du jeune homme '. Il apparaît mûr, puissant, massif, presque monstrueux. «Figure dedoçue, sanguin » ; le teint rouge, le visage sillonné de petite vérole, mobile aux émotions; des yeux impérieux, une voix « stentoriale », le masque de la violence et du commandement; cependant ces traits, hideux dans la colère, s'illuminent tout à coup et s'adoucissent sous l'éclat d'un sentiment généreux, sous le frisson de l'amour, dans l'effusion de la sympathie, dans l'emportement de l'enthousiasme. Il est homme : il l'est surtout par l'intensité de ses passions et la fougue de ses revirements. 11 supprime qui lui fait obstacle; il ne saurait demeurer vindicatif à ses ennemis vaincus. Il sera toujours prenable par les entrailles, accessible à la pitié; il conserve dans les pires fureurs un fonds toujours sensible d'affection : des larmes qui montent à ses yeux comme l'écume à ses lèvres. « Heureux, dira-i-il, au moment où tout sera perdu pour lui, heureux qui n'a jamais calomnié la vie! » Et tous ces contrastes se succèdent spontanément, par accès, par sursauts. La raison et la politique procèdent en lui comme chez d'autres l'instinct et la passion.

Il sent, il discerne, il comprend que la Révolution est non le fait de quelques-uns, mais l'œuvre nationale par excellence, qu'elle accomplit l'histoire des Français et ne la rompt pas. Il voit d'un côté de prétendus chefis, partisans inférieurs, divi ses par les rivalités et tirant chacun i soi l'État et la Révolution ; de l'autre, un peuple habitué à l'obéissance, épris d'unité, avide d'union. Rassembler ce peuple qui ne demande qu'à défendre ses droits, sa patrie, son repos et son travail ; rallier ou du moins subjuguer à la fois ces chefe qui, malgré leurs partialités, poursuivent cependant le même dessein que ce

* Rqbdbbbb, Œutms, Parit, iSSS, t. III, p. 171. -— Mior, Mémoires^ t. I. p. 89. — MoHEAV m Jomàt, Àventuret de guerre, Parit, 1858, i II, p. 973. — GAftàT, p. 447.

iS LA GUERRE D'INDÉPENDANCE NATIONALE. — i79S.

peuple : voilà le fond de sa politique, le nerf de tous ses dis« cours, le lien de tous ses actes, sa vue d'homme d'État. Au dedaub Torganisation de la démocratie, au dehors la puissance et le prestige de la nation, a la splendeur de la République^ « • Bien d'abstrait et de chimérique en ses propositions; elles sont toutes pratiques et toutes réalistes. Il ne se pique pas de théories sociales, il ne se soucie point de gouverner l'homme idéal ; il s'occupe de mener les hommes qui Tentourent, qu'il connaît, avec lesquels il vit. La patrie n'est pas pour lui la cité cosmopolite d'une utopie, c'est la France dont ses pieds foulent le sol et dont il respire l'air. Il parle comme il sent, méprisant les rhéteurs autant que les sophistes. Point de phrases. Rien de préparé : l'expression rapide, en images saillantes, tour à tour triviale, terrible, superbe, toujours efBcace. Il déploie dans les crises une capacité d'intelligence que la vie a laissée singulièrement vacante et qui s'ouvre à toutes les expériences ; une singulière lucidité de coup d'œil ; la faculté d'isoler les objets; le tact des occasions; l'invention des expédients; une sorte de bon sens véhément qui commande plutôt qu'il ne persuade; une circonspection surprenante qui corrige et atténue l'exaltation; par-dessus tout le discernement et le maniement des hommes. L'esprit plein des anciennes révolutions de Paris, il considère la révolution où il est jeté comme une guerre ; il y porte les vues et les moyens de la guerre, comme l'ont fait autrefois les grands factieux de la Ligue et les machiavélistes licencieux de la Fronde.

Mais il lui manque l'harmonie des facultés, la tension de l'esprit, l'impulsion sourde et continue de la volonté, cette persistance de vues et de moyens que donne l'ambition per» sonnelle et concentrée. Le travail méthodique l'excède ; les écritures l'énervent; il les évite, non seulement parce qu'elles sont compromettantes, mais parce qu'elles le fatiguent. Dans le péril, il a toutes les audaces; dans le courant de la vie, il a toutes les paresses. La combinaison, la subtilité, la tenue dea

' Ditoonrs du 8 man 179S.

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