‹ L'Europe et la révolution françaiseChapitre 58 sur 93 · DUMOURIEZ ET G0B0UR · texte numérisé non relu

DUMOURIEZ ET G0B0UR

c'est la trahison affichée, ils la fuient. Ce sont d'abord des hommes qui se dérobent, puis des bataillons qui se dispersent; enfin les camps entiers qui se disséminent. L'armée s'écoule vers Valenciennes, où sont les conventionnels et le nouveau commandant, celui auquel la loi ordonne d'obéir. Dumouriez n'a bientôt plus avec lui que quatre cent cinquante fantassins, autant de cavaliers, et les officiers attachés à sa fortune. Le général de l'armée da Nord n'est plus, en son propre camp, qu'un chef de partisans. Il ne lui reste, comme il le disait effrontément, d'autre ressource que « le temps de galop vers les Autrichiens « . Il franchit la frontière et passe à l'ennemi.

Il trouva chez l'ennemi la pire des humiliations et peutêtre, pour un homme tel que lui, le pire des châtiments ; il vit qu'il était joué. Que cet ancien agent de la diplomatie secrète de Louis XY se soit mépris sur le caractère et la portée de la Révolution française, il ne faut point s'en étonner; de plus grands et de meilleurs que lui s'y sont trompés. Mais que ce roué rompu aux manèges des vieilles cours se soit fait des illusions gratuites sur les intentions des coalisés ; qu'il ait cru les gagner à ses entreprises, voilà ce qui serait inexplicable si Tamour-propre n'expliquait tous les aveuglements. Les puissances ne songeaient ni à relever le trône, ni même à délivrer la reine et le Dauphin. Elles se proposaient de réduire les Français à l'impuissance et de se payer de leurs frais en démembrant la France et la Pologne. Dumouriez aurait dû le prévoir; les alliés ne tardèrent pas à le lui fiedre entendre.

Le prince de Gobourg l'avait reçu avec égard. Malgré la casuistique de Mack, il prenait au sérieux les promesses qu'il avait faites et l'engagement d'honneur qu'il venait de contracter par son manifeste. Gobourg avait invité les représentants des puissances et les chefs militaires des coalisés à délibérer sur les arrangements où il était entré avec Dumouriez et sur les mesures qui s'en devaient suivre dans la conduite générale de la guerre. Il se rendit avec Mack à cette conférence et emmena le général Valence pour qu'il donnât aux alliés des explications sur les projets de Dumouriez.

366 LA TBAHISON DE DUMOURIBZ. — t7»8.

La conférence eut lieu le 8 avril, à Anvers '. Elle réunit le duc d'York, chef de Tarmée anglaise; lord Auckland, ambassadeur du roi George en Hollande; le prince d'Orange et son fils ; le comte Keller, ministre de Prusse à la Haye ; le lieutenant général prussien Knobelsdorf, remplaçant le général en chef Brunswick; le comte Starhemberg, ministre impérial en Hollande ; le comte Metternich , plénipotentiaire de François H aux Pays-Bas; le prince de Gobourg, et le colonel Mack, qui avait suivi les négociations avec Dumouriez. Mack en fit un exposé et lut la déclaration qui en avait été la conséquence. Gobourg y assignait pour objet à la guerre le rétablissement de la monarchie française. Quand il arriva au passage où Gobourg déclarait qu'il ne ferait point de conquêtes, il fot violenunent interrompu. Gette lecture, rapporte Starhemberg, « fut un coup de foudre pour moi », et a un tocsin général d'indignation pour toutes les autres personnes de la conférence». Lord Auckland y vit le signe d'une trahison de l'Autriche, et son emportement fut tel qu'il pensa se retirer. Le duc d'Tork, c fort échauffé » , se considérait comme • personnellement joué » par les Autrichiens. Le prince de Nassau et son fils a suivaient pesamment l'impulsion de leurs alliés » . Gobourg, consterné de cet orage qui se déchaînait sur lui, cherchait une contenance. « N'étant aucunement versé dans les mystères de la politique et le secret des cabinets, écrivait-il ingénument trois jours après, j'avais cru jusqu'à présent que le vœu des puissances coalisées était de rétablir en France la monarchie, l'ordre et la paix en Europe... Je trouvai que je m'étais trompé. Je vis que chacun ne pensait qu'à soi, et qu'on avait beaucoup moins en vue l'intérêt général que des

^ Starbemberg à Thngut, iS avril. Rapport de Coboorg à Tempereiir, Zeui> BKRO, t. III, p. 9, » MORTIMER-TsUfAUX, t. YI, p. 522.

LA CONFfiRBNGB D^ANVERS. 867

intérêts particuliers, v Lord Auckland donna clairement à entendre que le retour de Tordre ne Tintéressait pas du tout, et annonça avec beaucoup de vivacité que le vœu de l'Angleterre était de réduire la France • à un véritable néant politique ». — « Chacune des puissances coalisées, ditril, doit chercher à faire des conquêtes et à garder ce qu'elle aura conquis. » Puis, s'adressant à Gobourg : a Prenez toutes les places frontières de votre côté, et procurez-vous une bonne barrière pour les Pays-Bas. Quant à TAngleterre, je le dis franchement, elle veut faire des conquêtes, et elle les gardera. » Elle voulait Dunkerque et entendait, en outre, trouver « ses convenances dans les colonies françaises ' » . On se sépara fort irrité contre Gobourg, sa déclaration et sa parole d'honneur. Ge prince l'avait donnée; la conférence prétendait qu'il la reprit. Starhemberg et Metternich eurent toutes les peines du monde à lui éviter cet affront. Us cherchaient à transiger; l'échec de Dumouriez leur en fournit le moyen. Us persuadèrent, non sans difficulté, le scrupuleux Gobourg de signer une proclamation qui rétractait la précédente. Elle annonçait le retour pur et simple à l'état de guerre. Glerfayt notifia au commandant français à Maubeuge que les hostilités recommenceraient dans vingt-quatre heures.

La conférence avait exigé que Gobourg se démentit publiquement; elle refusa de recevoir Valence. Dumouriez protesta. Les Autrichiens lui firent entendre que ses protestations étaient intempestives, et que sa présence était gênante : il n'avait pas à invoquer les engagements d*autrui, n'ayant pas su tenir les siens. On l'invita clairement à ne point se mêler des affaires de la coalition. Les Autrichiens lui reprochaient d'avoir déclaré la guerre, les royalistes français d'avoir perdu la royauté; les émigrés l'insultaient en pleine rue; quelques agents trop zélés de l'empereur songeaient à le faire enlever, à le faire emprisonner, à le £Edre disparaître. Mercy opina

* Propos du colonel Murray ; Rapport deTauenâeny 23 avril 1793. — Hjtossbb, t. I, T>. 491. — Cf. Le roi de Prutse à Golu, 25 janvier 1703; U£rrma£ib, Dip, corr», y, oJ o.

qu'il serait compromettant de conniver à ces mesures, qu'il ne fallait pas d'ailleurs décourager les défections et « fermer la porte à double tour » . Le gouvernement de Belgique se contenta d'éconduire Dumourîez, et le gouvernement de Vienne de lui interdire Taccès des États de l'empereur; rarchiduc évéque de Cologne lui ferma sa frontière. Dumouriez partit sans ressource, sans but, sans avenir, offrant des services dont personne ne voulait plus, nouant des intrigues dont tout le monde se méfiait, promenant une apologie qui ne trouTait que des incrédules, errant au hasard des complots, parasite de quiconque se disait ennemi de sa patrie, descendant par les mêmes chemins qu'il avait suivis pour s'élever et destiné, par rinvincible rébellion de la fortune, à finir en conspirateur nomade, comme il avait commencé '.

Tandis que les agents de François II ne songeaient plus qa'à 86 débarrasser de ce complice compromettant, Temperear et son ministre se flattaient encore d'exploiter sa trahison. Thugnt avait consenti à approuver les négociations entamées par Gobourg, mais il ne les avait approuvées qu'autant que Tâqtriche y serait de mauvaise foi. On pousserait Dumouriez en avant, puis, une fois qu'il serait en route, on profiterait du trouble même causé par son entreprise pour envahir les frontières, s'emparer des places et occuper les territoires « à la convenance » de l'empereur*. C'est dans cette pensée que François II ratifia, le 9 avril, la trêve conclue avec Dumouriez, et que le 10 il écrivit à Cobourg : « Comme finalement Dumouriez doit être arrivé à Paris à l'heure qu'il est, et que la confusion et la consternation doivent avoir atteint maintenant le plus haut degré en France, je vous prie, à la réception de la présente, de déclarer que, sur mon ordre, l'armistice sera rompu sur l'heure... La manière dont la France est tombée sur moi en me faisant la guerre ne me permet pas de consi-

■ Vivesot-Zeissbero, t. III, p. 39, 81, 105. — Mortimkr-Tsbii40x, t VI, p. 585 et soiv. — Politische Annalen, 1793, t. V, p. 17 et suiv. — Tiiuafiiui, Lettres de Mercy, 1*, 12, 28 juin et 18 juillet 1793.

* Thugat à Golloredo, l«'-6 arril 1792 ; Vivëhot, Thu^ui

Page 1