‹ L'Europe et la révolution françaiseChapitre 65 sur 93 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

LA GUEBBB DE TEBBBUB

Dans I*ëiat où se trouyait alors la France, une marche directe et rapide sur Paris aurait porté des coups peut-être irréparables. Les alliés ne parvinrent pas à s'y décider : ils étaient comme englués i la frontière ; Tavidité qui les y avait attirés les y retenait. La politique avait, en 1792, contrarié et ralenti les mouvements des Allemands; elle les suspendit en 1793.

La cour de Vienne n'admettait point que la Russie et la Prusse se procurassent, en Pologne, des bénéfices réels et immédiats, tandis que TAutriche serait réduite, en Allemagne et en France, aux combinaisons aléatoires. «J'insiste avec persévérance, écrivait François II à Catherine, au mois d'avril, j'insiste à demander pour l'Autriche une égalité à tous égards parfaite d'avantages et d'acquisitions avec la Russie et la Prusse. » Thugut écrivait, le 14 avril, à Gobenzl, à Pétersbourg : — L'échange des Pays-Ras contre la Ravière ne peat être considéré comme un équivalent aux acquisitions de la Russie et de la Prusse en Pologne. Il est incertain, etd'ailleun il n'apporterait à l'Empereur que l'avantage de l'arrondissement; l'Empereur payerait cet avantage par une diminution de 1 million de sujets et de 4 millions de florins de revenu. Il lui faudrait donc, dans ce cas même, une compensation pour que les agrandissements des trois cours demeurassent équivalents, c C'est avec regret que Sa Majesté se déterminera à chercher

PLANS DB COUQUÉTES DES COALISÉS. Ui

en Pologne, à l'exemple des deux cours, les acquisitions qui, de justice et de droit, lui compétent; mais ce parti, faute de mieux, pourrait devenir indispensable, y* L'Empereur ne prenant point de terre en Pologne, il ne pourra trouver ses com* pensations qu'en France ; TafFaire n'ira point sans difficulté, si Ton se présente dans ce pays en libérateur du peuple et en restaurateur du trône. Aussi serait-il expédient d'ajourner la reconnaissance du Dauphin comme roi et celle de Monsieur comme régent, a Cette question, conclut Thugut, dépend, du reste, de cette autre : Quel est le but de la guerre? Est-ce la restauration de la monarchie? » — Thugut emploie la forme dubitative; c'est uniquement par euphémisme. Son parti est pris, et son maître l'approuve. Non seulement l'Autriche ne reconnaîtra point Monsieur, en qualité de régent, mais elle écartera « l'absurde prétention qu'élève ce prince d'exercer sa régence dans les places conquises ^ » .

C'est sur l'Angleterre que Thugut compte le plus. S'il s'entend avec elle, il fera la loi à la Prusse et même à la Russie ; mais il veut que l'Angleterre le paye, en même temps qu'elle le servira : il avait décidé que Mercy irait à Londres pour demander des subsides. Le 14 avril, le jour qu'il écrivait à Pétersboui^ pour réclamer la part de l'Autriche dans le partage éventuel de la Pologne, il mande à Mercy de révéler aux Anglais le dessein de ce partage et de tâcher qu'ils s'y opposent ou du moins le restreignent. Cette restriction s'entend des lots de la Russie et de la Prusse ; mais si ces cours prennent de la Pologne, l'Autriche en prendra également; si, au contraire, elles n'en prennent point ou n'en prennent que peu, l'Autriche n'y perdra rien. Thugut le dit, le 15 avril, à l'ambassadeur anglais, Morton Eden : L'Empereur tient à ce point à l'alliance anglaise que, pour l'obtenir, il renoncerait à son plan favori, l'échange des Pays-Bas; il se résoudrait à garder la Belgique, et il se réserverait de prendre

' François II à Catherine, Beeb, Leopold II, Franz II und Catharina, p. 187. ^~ Thugut à L. Gobenzl, 14 avril, Zeissberc, t. III, p. 13. — Thugut à Collorcdo, 8 juin 1793, Vivehot, Thugut, t. I — Cf. ci-dessus, p. 330.

us LA GUERRE DE TERREUR. — 170S.

ses indemnités en France, de façon à constituer une forte barrière aux Pays-Bas. Cette déclaration n'empêche point le précautionneux ministre de François de faire une enquête minutieuse sur les ressources de la Bavière, et de réclamer la conquête de T Alsace, ne fût-ce qu'à titre de gage et comme moyen d'échange ' . On ne peut faire tant de confidences à tant de gens portés naturellement au soupçon, sans s'exposer aux indiscrétions. Il s'en commet. La duplicité à double et triple fond de l'Autriche n'arrête pas seulement ses armées, elle entrave ses négociateurs, en inquiétant i la fois les alliés qu'a cette cour et ceux qu'elle recherche.

L'Empire s'alarme. Le corps germanique a déclaré la guerre selon les règles, par un acte du 28 avril ; mais il ne Ta déclarée que pour se dispenser de la faire. La Diète ordonne des armements et décrète des subsides : les petits États attendent pour s'armer que les subsides arrivent, et pour fournir leur quotepart à ces subsides que les grands États fassent les avances. A part les Hessois et les Saxons qui figuraient déjà dans l'armée alliée, l'Empire ne leva, en 1 793, que 1 7 ,000 hommes. La plupart des princes qui contribuent ainsi, à titre de membres de TEmpire, à la guerre impériale, prétendaient se ménager, à titre de quasi-souverains, les avantages de la neutralité. La Bavière avait souvent joué ce rôle équivoque dans les guerres précédentes. Elle y était plus intéressée que jamais. Il fallut des menaces sérieuses pour la décider à envoyer son contingent et, par suite, à découvrir ses frontières du côté de l'Autriche. Le vieil électeur Charles-Théodore se serait sans trop de résistance laissé transporter aux Pays-Bas ; mais il voulait, au moins, être sûr d'y rester, et il demandait des garanties. Son héritier présomptif, Maximilien de Deux-Ponts, estimait qu'il n'y avait point de garanties rassurantes contre les Françai> et leur révolution : il tenait à régner à Munich, où ses loisirs

* Thugut à Mercy, 24 avril 1793, Zeissbbrg, t. III, p. 84; Stbbl, 4* éditioo, t. II, p. 212. — Rapport de Morton-Eden, 15 avril; Hsrrmaiiic, Dipl, Con., p. 386. — Thugut à Lehrbach, 19 avril; Mémoire de Wurmser sor TÂluce. Zbimbero, t. III, p. 28, 37.

lui semblaient mieux assurés qu'à Bruxelles. Il se rendit au camp anglais» dénonça les arrière-pensées de rAutriche et soutint que cette cour, au lieu d'envoyer des renforts en Belgique, retenait ses troupes et les disposait pour envahir la Bavière*.

Les Prussiens étaient assez experts en manœuvres de chancellerie pour démêler le jeu de Thugut. Ils comprirent que ce ministre refusait de ratifier le traité de partage de la Pologne, animait les Polonais à la résistance, cabalait à la cour de Londres, le tout pour le plus grand dommage et pour Thumiliation de la Prusse. Tandis qu'on les écarterait ainsi de la Pologne, les Prussiens s'épuiseraient pour reconquérir la Belgique à l'Empereur, lui faciliteraient ainsi à leurs dépens le troc de la Bavière et le fortifieraient aux dépens de l'Empire et de la France. Ce n'était point l'intérêt de la Prusse d'arrondir l'Autriche en Allemagne et de faire de la France « une province autrichienne » . Haugwitz fit entendre à Vienne et à Pétersbourg que si l'Autriche continuait à s'opposer aux acquisitions de la Prusse en Pologne, le roi se considérerait comme dégagé de l'alliance de 1792, et réduirait son armée à son contingent d'Empire, c'est-à-dire à 20,000 hommes. La conduite des généraux prussiens confirma le dire des diplomates. Frédéric-Guillaume avait devant lui 22,000 Français, bloqués dans Mayence, et 20,000 dispersés et refoulés vers la frontière. Il disposait de près de 80,000 hommes. Il en immobilisa la moitié devant Mayence et forma du reste un cordon d'observation, de Rreuznach aux Deux-Ponts. S'il avait réuni ces troupes à celles de Wurmser, les alhés auraient pu écraser les Français et s'emparer de l'Alsace. C'était précisément ce que les Prussiens ne voulaient pas accomplir avant que les affaires de Pologne fussent réglées.

Devant Mayence même, ils se montraient mous, ne cherchant qu'à réduire la place par la famine. Frédéric-Guillaume, sa cour et son état-major songeaient plus à se divertir qu*à

> Stbkl, Tmd., t. Il, p. S09, 254-255, 377 — Hatssbb, t. I, p. 448, 450, 485J^87. — Pbrtbbs, t II, p. 223.

combattre. Ils se rendaient fréquemment à Darmstadt, où le landgrave donnait des fêtes brillantes pour les fiançailles do prince héritier de Prusse avec la princesse Louise de Hecklembourg. Le roi lui-même poursuivait avec moins d*éclat, mais avec un zèle tout juvénile, de nouvelles fiançailles. Ce prince considérait évidemment la polygamie comme un droit régalien; il s'était, en 1792, séparé de la comtesse Dœnhof, couronnant par un divorce morganatique Tétrange série de ses évolutions conjugales ^ Il ofirit son cœur, toujours disponible, et sa main gauche, redevenue libre, à la fille d'un banquier de Francfort, mademoiselle Bethmann. Il lui faisait une cour assidue; la jeune personne, au dire de Tenvoyé d'Angleterre, était ft tout sentiment et tout flamme » ; mais elle avait de la religion ; elle conçut des scrupules sur la validité du mariage et des inquiétudes sur la constance de Tépoux. Elle refusa. Cette déception amoureuse aurait pu rejeter le roi vers les nobles distractions de la guerre. Il n'en fut rien : Frédéric- Guillaume se reporta sur la politique et chercha sa consolation dans Taccroissement de ses États. On vit poindre de nouveau quelques dispositions à se rapprocher de la France, et c'est alon que le comte de Luxburg se rendit à Metz *. Ces velléités s'évanouirent après la chute du parti modéré dans la République. Le 10 juin, le gouvernement prussien déclara qu'il consentait à attribuer aux Autrichiens leurs indemnités en France, mais à la condition que l'Autriche accéderait au traité de partage *.

C'était, encore une fois, ramener toutes les affaires de la coalition à la Pologne. Comme, dans cette répubhque, tout était à la merci de la Russie, Catherine demeurait l'arbitre du grand marché européen, le moteur essentiel de la coalition et le juge en dernier ressort du rétablissement de la monarchie

« cr. t. II, p. 481.

'Cf. ci-dessus, p. 422.

• Stbel, Trad.y t. II, p. 255, 284-287. — H^rssEB, t. I, p. 486-487. — Rapport d'Alopéus, 27 avril 1793. — MàniENs, t. VI, p. 167. — Puiupfson, t. Il, p. 148 — Journal de Malmeshury, décembre 1793.

française. « Les autres» écrivait cette princesse en faisant allusion à ses allies, les autres ont continué dans leur chemin battu; mais, si je dois être de la partie, ce n'est pas dans le chemin des sottises que je m'embarquerait » C'en eût été une, et des plus grosses, d'attirer les Autrichiens en Pologne alors qu'on pouvait les occuper ailleurs. C'en eût été une autre d'enlever aux émigrés français les illusicms qu'ils avaient conçues sur le désintéressement de la Russie.

Catherine s'entendait à manier ces esprits brouillons et mfatués. Elle avait expérimenté naguère le procédé : elle en usait avec les émigrés français comme elle en avait usé avec les confédérés polonaisleurs émules, sauf à se conduire avec la monarchie française restaurée aussi librement qu'elle le faisait avec la république polonaise rendue à son antique constitution. Elle plaça les princes français dans le département des favoris émérites , ce qui emportait, de sa part, plus de libéralité que d'estime. La société russe ne s*y méprit point; elle traita en Polonais du parti russe, c'est4i-dire avec des égards d'apparat et beaucoup de mépris au fond, ceux que Rostopchine appelait les « illustres gueux errants ». « Je m'étonne » , écrivait ce Saint-Simon, fantasque et incohérent, de Moscovie, « comment ces gens peuvent inspirer un intérêt réel. Je ne leur en aurais jamais accordé d'autre que celui qu'on a i la représentation d'une pièce touchante ; car cette nation n'existe que par la comédie et pour la comédie. » Si la pièce est touchante, d'ailleurs, ce n'est pas un motif de respecter les acteurs qui la jouent. « Les scélérats et les imbéciles sont restés dans leur patrie, poursuivait Rostopchine, et les feus l'ont quittée pour grossir les charlatans de ce monde, b II y en avait cependant qui n'étaient ni fous, ni charlatans^ le duc de Richelieu, par exemple, et son ami Langeron qui servaient avec distinction dans l'armée russe. Mais le premier par la dignité de son caractère, le second par ses services, ne Ceûsaienl que mieux ressortir la frivolité des autres.

' Lettres k Grimm, vmk 1795, p. 083 — Cf. Pibseb, l. II, p. 415, Bapport d« Stedingk, 86 mû 1793.

Gabalant à l'envi, indiscrets, importuns, vains, promenant dans les salons le personnage impertinent de Fhomme de cour ruine qui traite en Hottentots les proTinciaux dont il est le parasite, les émigrés semblaient à la fois puérils et insupportables à leurs hôtes. Les vieux Russes, qui se piquaient d^avoir lu Voltaire, tenaient les révolutionnaires pour des fripons et les émigrés pour des faquins. Us s'étonnaient surtout des incroyables et infinies divisions d'un parti qui reprochait à la Révolution de déchirer la France par les factions. « Le parti royaliste, rapporte Langeron, offrait alors dans les cours étrangères un scandale, disons même un ridicule, qui nuisit beaucoup à la cause et à ses ressources. » Partout où se trouvait un agent de Breteuil, c'est-à-dire du feu roi, on voyait un agent des princes ou de Galonné intrigant contre lui. « Les deux cabinets étaient aussi ennemis entre eux qu'ils l'étaient des républicains. » Bombelles avait représenté la coterie de Breteuil à Pétersbourg; Esterhazy représentait le parti des princes. Insinuant, intéressant, fin sous un extérieur brusque, il s'était introduit dans l'intimité de l'impératrice et s'était emparé de l'esprit de Zoubof, « préchant le despotisme au grand-duô, dit Kostopchine, et rejetant les malheurs de la France sur l'amour que le roi avait pour le peuple, qui oublia son autorité et passa au mépris de sa personne ^ » .

La tsarine, dans le temps de son grand feu pour la chevalerie des princes et quand elle les croyait encore utiles à quelque chose, avait invité le comte d'Artois à venir à Pétersbourg. ff Ensuite, raconte Langeron, elle n'avait plus paru le désirer autant, et elle mit quelques restrictions à son premier élan en sa faveur. Soit que le prince, ne pouvant les soupçonner, ne les comprit pas, soit qu'il ne voulût pas les comprendre, soit que le comte Esterhazy ne les lui expliquât pomt, il arriva. L'impératrice en fut contrariée et le laissa deviner aux personnes de son entourage ; mais elle était trop bonne

* LeUre» de Rostopchine, Ârchiret Woronzof, t. XVIII, p. 70-79. — PivoAim, Les Français en Russie, p. 200-205. — Lanokbok, Mon retour en Ruene, (AfUirm étrangèrei.)

comédienne pour le faire paraître dans le public. • Elle reçut donc le comte d'Artois avec un étalage particulier d'honneurs et d'attentions. « Rien ne fut oublié de tout ce qui pouvait contribuer à satisfaire son amour-propre et à lui faire oublier «on malheur. « Il déploya dans cette cour Tauguste niaiserie et l'exquise politesse, l'attitude et le charme par où il déçut toute sa vie tant de personnes. Gomme la plupart de ses compagnons d'exil, ce prince qui poussa si loin l'inintelligence des choses avait l'esprit des mots. Les Russes jugeaient l'aristocratie française d'après Galonné et ses émules ; ils furent étonnés et éblouis des grandes manières et de la parfaite éducation de ce descendant de la première maison du monde. Il leur parut «simple, décent, modeste, profondémentetsincèrementaffligé, sans jactance et sans affectation, montrant dans sa conversation un esprit froid et sage ; il renversa toutes les idées qu'on avait en Russie de sa légèreté et de ses habitudes de jeunesse, et inspira le plus vif et le plus respectueux intérêt » . Les malveillants se dédommagèrent aux dépens de sa suite, qui s'y prêta avec indiscrétion. L'évéque d'Ârras, Gonsié, surprit par son « air et ses propos trop guerriers » . Ge prélat, en habit séculier, tout courtisan et tout politique, dérangeait les idées que les Moscovites se faisaient d'un homme d'Église; le duc d'Escars, trouvant mauvaise la table de l'impératrice et le laissant trop paraître, dérangea les idées qu'ils se faisaient d'un homme du monde.

Ces gentilshommes se montraient pourtant, dans les affaires, d'une docilité aux insinuations et d'une prévenance pour les intérêts russes qui auraient dû désarmer les serviteurs de Catherine, l'évéque surtout, qui passait pour une des fortes tètes du parti : il étalait, avec une onction qu'il n'apportait peut-être que là, cette reconnaissance anticipée dont les Français ont toujours été aussi prodigues à l'égard des Russes et des Prussiens que ces derniers l'ont été de déclarations d'amitié et de promesses d'alliance. Conzié et son maître n'avaient encore rien reçu qu'un peu d'argent, et déjà ils sacrifiaient toutes les traditions de la couronne. « L'alliance de l'Autriche a été

funeste à la France, disait Tévéque; la France a besoin de Tailiance de la Prusse et de la Russie, et, pour cette raisoo, le partage de la Pologne et l'abaissement de la Turquie ne sont point un mal pour la France ^ » Le comte d'Artois resta un mois en Russie et partit comblé de présents. Catherine l'avait enguirlandé de toutes façons, flattant ses préjugés politiques, dénonçant les convoitises de l'Autriche « détestable, disait-elle, sous tous les rapports » , vantant sa propre magnanimité, son désintéressement, son désir unique de restaurer b monarchie française dans son intégrité et dans sa splendeur. A la vérité, elle réclamait le plus profond secret sur ces généreux desseins, et elle y mettait une réserve : le concours de r Angleterre. Cette réserve lui tenait lieu de toutes les restrictions mentales et lui permettait de promettre impunément, ft Si nous ne sommes pas trahis par l'Angleterre, écrivait le comte d'Artois, ce que je ne dois pas craindre, je vois déjà vingt vaisseaux russes et une bonne armée fiedsant voile ponr nous aller déposer sur les côtes de Normandie. « La suite montra qu'il n'était pas plus empressé de débarquer sur ces côtes que les Anglais de l'y conduire et les Russes de l'y accompagner. Il se contentait donc à peu de frais, plus dupe encore de lui-même qu'il ne l'était de l'impératrice. « Le comte d'Artois m'aime comme une mère, écrivait Catherine. J'espère qu'il dira que notre conduite a été vis-à-vis de lui franche et loyale. » Le comte d'Artois le crut avec toute la naïveté désirable, et il le répandit avec un excès d'hyperbole qui dépassa les espérances de la tsarine. « Je te jure, écrivait^! à son ami Vaudreuil, que, surtout depuis quelques jours, je ne la regarde plus que comme un ange, n Si la police, comme il est vraisemblable, intercepta la lettre et la fit copier au cabinet noir, cet auge de rhétorique dut fort divertir la ci-devant Sémiramis de Voltaire et de Diderot*.

' Rapport de Stedingk, 26 aoât 1793. Ferseit, t. II, p. 416.

* LAiGBmos, Mémoire inédits. — Lettres <U Catherine à Grimm. — Rapport de Stedinj^, 26 avril 1793; Ferseh, t. II, p. 415. — Le comte d'Artois à Vaudrtoil, 25 mars, i* et 19 avril 1793; Puigaud, Vaudreuil, t. II, p. 124-125, 127, 133-136.

Tandis que rimpératrice et son amant, Platon Zoubof, comblaient le comte d'Artois de ces bagatelles de cour, le ministre des afFaires étrangères Marcof, créature et complaisant du favori, serviteur actif et docile de la souveraine, âpre à la besogne et tout imprégné des raisons d'État, conférait avec l'ambassadeur autrichien Gobenzl, sur les réalités de la politique ^ tt On peut tout se promettre de l'entreprise contre la France, disait Marcof ; il est de l'intérêt de toutes les puissances de détruire l'anarchie qui s'est établie dans ce pays, et de couper court par là à la contagion qui menace toute l'Europe ; d'un autre côté, il ne convient sans doute ni à votre cour ni à plusieurs autres que la France reprenne sa première prépondérance ; il parait que ces deux objets peuvent fort bien se combiner ensemble et s'exécutera la fois; empareas-vous des provinces françaises qui sont à votre convenance ; que l'Espagne, la Sardaigne, s'agrandissent aussi de leur côté aux dépens de cette puissance ; l'Angleterre aussi ne s'oubliera pas. Ceci fait, travaillons tous de concert à donner à ce qui restera de la France un gouvernement monarchique, stable et permanent; elle deviendra puissance du second ordre, qui ne sera plus redoutable à personne, et on fera disparaître ainsi le foyer de la démocratie qui a pensé embraser toute l'Europe. > Marcof pressait Gobenzl de déclarer ses goûts et de manifester les désirs de sa cour.

Gobenzl demanda des instructions. Il en reçut à la fin du mois de mai. — L'Autriche, ditril* alors à Marcof, ne songeait d'abord qu'à échanger les Pays-Bas contre la Bavière ; mais la Prusse s'agrandissant en Pologne, il nous faut autre chose. — Soit, répondit Marcof; prenez ce qui est le plus à votre convenance de la Flandre française, de l'Alsace ou de la Lorraine. Gobenzl insinua que les Français s'y opposeraient peut-être, et que, dans cette hypothèse, l'Autriche serait forcée de se rabattre sur la Pologne. Marcof n'y consentait point. « Il vous convient infiniment mieux, disait-il, de chercher

' Rapport de Gobenzl, 16 aTiil 1793. Zsissberg, t. III, p. 26. * Cobeosl à Tbu^ut, Si mai 1793. Z&imsho, i. III, p. 95-101.

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