III
votre lot en Allemagne et aux dépens de la France, i Ils parlèrent de séculariser, c'est-à-dire de confisquer révéchë de SaLzbourg, qui aurait complété Tarrondissement de la Bavière et rendu le troc des Pay&-Bas plus avantageux pour TAutriche ^ « Si vous êtes d'accord avec nous et avec le roi de Prusse 9 dit Marcof, qui peut vous empédier de faire en Allemagne ce que vous voulez t Vous n'y éprouverez guère plus de difficultés que nous n'en trouvons en Pologne. >
Mais il y avait l'Angleterre , dont Marcof ne parlait point et avec laquelle l'Autriche devait compter. L'Angleterre ne voulait point entendre parler du troc des Pays-Bas. Elle voulait bien payer des subsides à l'Autriche^ mais c'était pour défendre la Belgique contre les Français, et non pour livrer cette province à un principicule d'Allemagne, incapable de la conserver. Lord Grenville le fit comprendre très clairement à Starhemberg, lorsque ce comte vint en ambassade à Londres, dans les derniers jours du mois de mai. Toutefois, si l'Angleterre mettait son veto au troc des Pays-Bas, elle se montrait, par contre, fort désireuse de consolider la domination autrichienne dans ce pays. Il entrait dans ses vues de constituer un formidable rempart à la Belgique et, du même coup, « d'affaiblir aussi la France pour l'empêcher de nuire dorénavant an reste de l'Europe * » .
Le comte de Mercy, qui avait ajourné son départ pour Londres et suivait de Bruxelles les négociations avec l'Angleterre, conseillait de profiter de ces dispositions des Anglais. Il fit un plan ensuite duquel l'Autriche aurait obtenu l'Alsace, toute la Lorraine avec les trois évéchés, la Flandre française, l'Artois et la Picardie jusqu'à la Somme, sauf à laisser Dunkerque aux Anglais qui l'assiégeaient, et sur quoi ils avaient depuis longtemps jeté leur dévolu *.
' L'Autriche te réteira cet érêcké en 1797, Tacquit eo 1805, le perdit « 1809 et le reprit en 1814.
' Rapports de Starhemberg, S4 mai 1793, 14 juin 1793. Zbmsbbbo« t. UI, p. 77, 109.
' Mercy h Thugut, 29 mai et 15 juin; Starhemberg à Thugal, 14 juin; ProjeU de convention. Zbimbuo, t. III, p. 89, 100, 111, 1151.
PLANS DE CONQUÉTBS DB^ COALISÉS. i^5i
Thog;ut n'aimait point les spéoilations dans l'espace . Ce plan, que Mercy qualifiait de « gigantesque » , lui semblait sinon trop vaste, du moinâ trop îneertain. C'était un royaume in fartibus qu'on lui offrit là, et des billets à aussi longue échéance sur un payeur aussi récalcitrant que la République française ne kû inspiraient point de confiance. En Polog^ne, selon la formule consacrée, il n'y avait qu'à se baisser pour prendre. Il se baissa, et écrivit le 16 juin à Gobenal que l'Euvpereur se voyait contraint de s'assorer la possession de Gracovie ^ Ce serait la fin de la Pologne ; l'EKipereiAr le rejetterait, sans doute. Mais, ajoutait Thugut, après les démembrements qu'elle a déjà subis, « cette république ne pourra plus servir que de barrière fort imparfaite entre les puissances limitrophes ; il ne semble pas que le parta^ total de ce qui en reste puisse entraîner désormais de bien grands inconvéïiienès » . Dans tous les cas, et alors même que rAutriche trouverait à se satisfaire en France, « elle ne saurait se dispenser de profiter des conjonctures pour améliorer, corriger et foortifier sa frontière de Galicie » . Le parti de Tluigut semble bien pris de ce côté* 11 mande à Starhemberg de ne plus parler de la Pologne à Londres et de ne plus exciter les Anglais à s'opposer au partage. Puis il envoie un de ses agents, Lehrbach, au quartier général prussien, « avec une mission dont le but est de gagner du temps et d'amuser le tapis, autant que possible » , jusqu'à ce que la cour de Vienne sache à quoi s'en tenir sur les disposir tions de la Russie*.
Cette cour se souciait médiocrement de la Bavière et même de la France : elle avait garanti la Bavière en 177^, les garai>ties diplomatiques se prescrivent en moins de temps qu'il ne s'en était écoulé depuis lors. La tsarine avait assuré au comte d'Artois qu'elle défendrait l'intégrité de la France contre les convoitises de l'Autriche ; mais c'étaient des politesses de cour, qui ne tirent point à oonsé<pience. Le comte d'Artois,
' Thu^t à Gobenzl, 16 juin. Zbissbbro, t. III, p. 113.
* Thugut à Starhemberg, 19 juin ; à L. Gobenzl, 30 juia 1793. Zbiiubbo, t. III, p. 119, 129.
45t LA GUERKE DE TEKREUB. — 1703.
d'ailleurs, n avait pas qualité pour en prendre acte officiellement.
En Pologne, c'était une autre affaire : la Russie opérail pour son propre compte, et Timpératrice y prenait tout as sérieux. Le 2 juillet, Gobenzl alla trouver Marcof et lui k connaître les vues de l'Empereur sur Gracovie. Au premier mot qu'il en dit, Marcof Tarréta. « La Flandre firaDçaise. FÂlsace, la Lorraine, la Bavière, la Turquie même, clit4 vous offrent des objets d'agrandissement bien plus à votre convenance que la Pologne. — Nous ne vous demandons b Pologne que conmie un pis aller, répliqua Gobenzl; nooi préférons les conquêtes en France ; mais ces conquêtes oe sont pas faites, et malgré tous nos efforts et la ferme résolution où nous sommes de les continuer, il est possible denypaî réussir, lorsque la résistance est aussi opiniâtre que nous li ttrouvons à chaque pas. L'Électeur palatin et ses héritiers, poursuivit-il, se refusent à troquer leur patrimoine contre h Pays-Bas, le roi de Prusse les excite sous main à cette résistance et les soutient ; pour enlever quelque dépouille aux Turcs, il faudrait une nouvelle guerre. Où voulez-vous donc que nous prenions notre équivalent autre part qu'en Pologne^ — Voilà donc ce malheureux royaume entièrement anéanti! s^écria le Russe. — Qu'est-ce que toutes ces raisons, conclut l'Autrichien, en comparaison du danger que nous restions sam équivalent de l'acquisition prussienne ' ? «
L'argument semblait, pour un Russe, difficile à réfuter; il n'était point fait pour gêner les Anglais, qui n'avaient point d'intérêt en Pologne et n'y trouvaient rien à conquérir. Leun orateurs toutefois se prirent d'une belle indignation contre k nouveau démembrement que l'on opérait de cette républi<}ue. Lord Grenville déclara à Starhemberg que si TAutriche trempait dans cette opération, l'alliance en pourrait être compromise. « Cette conduite, dit-il, choquerait la nation anglaise, déj^ indignée pour la même raison contre la Russie et la Prusse; la
I Rapport de Cobeul, 5 juillet 1793. Ziisimo, t. III, p. 13^189.
ini PLANS DE CONQUÊTES DES COALISÉS. 453 ],
e a: cour de Londres, ne reconnaissant et ne voulant jamais recon- ^:
naître une possession aussi injuste, ne pourrait la garantir ^ » ]
\h Thugut aurait pu répondre que le mot jamais est de ceux pre^ qu'en diplomatie on peut prononcer impunément, car il n'y a l^^ pas d'exemple qu'il ait arrêté quelqu'un ou empêché quelque ^ej^ chose. L'Angleterre avait reconnu le premier partage, elle ^.,k- reconnaîtrait le second : affaire de temps et de procédure : le ,Q^ point essentiel était de se nantir, la garantie viendrait par n .. surcroît. Mais le nantissement devenait difficile. Les Polonais :,^ s'avisaient de résister.
^^^ Le ministre de Russie, Sievers, et le ministre de Prusse,
. Buchholz, avaient, le 9 avril, signifié aux confédérés de Targowitz, réunis à Grodno, les résolutions où étaient leurs souverains de procéder à un démembrement de la République. Les territoires étaient déjà occupés militairement ; mais il fallait une cession en règle : le formulaire des chancelleries l'exigeait, et cette cession ne pouvait être consentie que par une Diète. Sievers et Buchholz invitèrent donc les confédérés à en convoquer une incontinent. Les confédérés protestèrent, alléguant qu'ils avaient prêté le serment de maint^iir l'intégrité de la Pologne. Sievers et Buchholz répondirent que leurs maîtres ne connaissaient point ce serment-là ; toutefois ils consentirent à prendre un biais qui parut, à la plupart des confédérés, suffi sant pour sauver leur honneur. La Diète de Varsovie avait, entre autres institutions néfastes de l'ancienne Pologne, supprimé le conseil permanent, qui pouvait tout faire et ne répondait de rien. Les confédérés rétablirent ce conseil. Sievers le composa de gens à sa discrétion, et ce conseil, qui n'était compétent ni en fait ni en droit, se chargea de convoquer la Diète. Il restait encore des récalcitrants parmi les confédérés, Walewski, Rzewuski, et quelques autres. Sievers fit mettre sous le séquestre les biens de a ces citoyens aveugles » , et tout céda. Stanislas-Auguste, arrivé le 22 avril, voulut abdiquer. • Mon devoir, écrivitril à Catherine, m'interdit
* Rapport de Starhemberg, 13 jaîllet 1793. Zbimbebo, t. III, p. 147.
il'. ' ^^'
Dr
454 LA GUEHRS DS TERBEUR. — 1793.
tonte partseipaiion personnelle aux mesures qui amèneraient le désastre de la Pologne. « Catherine Im donna à entendre qu'elle ne Tavait pas fsit roi pour qu*il déposât la couronne an moment de serrir la Russie, il lui fallait un roi pour sanctionner la ruiae de TËtat polonaîs, et Stanislas reçut Tordre de demeurer dans ton emploi jusqu'à ce qu^il n*y eftt plus de Pologne'.
SieTers ferma, en commun avec Buehholz, une caisse de corruption à Tusage des opposants paisibles. Le commandant russe Igelstroem se chargea de persuader les récalcitrants. Les troupes ont Tordre de « repousser les gens qui ne sont pas bvorables A nos désirs, et elles n'admettent que les personnes dociles • y écrivait le général prussien Mœllendorf .
Les élections eurent lieu ainsi au milieu de l'armée russe et sous les injoftctions des soldats. Les troupes occupaient les abords des assemblées électorales. Les officiers désignaient les candidats aux électeurs. Igelstroem « ne laisse voter que qui bon lui semble, écrivait l'agent prussien. Il possède Texpérience de ce genre d'opération, et il y déploie une surnatnrelie activité. * Les Russes n'y apportèrent pas que de Tactîvîté. Us insinuèrent aux confédérés que si la Diète cédait de bonne grâce à la Russie, la Russie, en retour, les aiderait à résister à la Prusse. Les confédérés de Pologne, comme les émigrés français, leurs émules, n'avaient jamais vécu que d'illusions, mais ils en étaient insatiables. Sievers promit d'aill^irs des récompenses, et les élections s'achevèrent sans difficultés.
La Diète se réunit le 17 juin à Grodno. C'était une assemblée de commande ; il s'y trouva cependant des gens de coeur pour se révolter contre la félonie que la tsarine exigeait d'enx. La Prusse n'y avait point de parti ; la Russie en avait un considérable; mais il y en avait un aussi qui voulait temporiser,
1 Cf. 8tul, t. II, lÎT. VU, cb. Il et ▼; Leitrt de M«lleii4orf« ûrf., f»«^., t. II, p. 188. — Herkmann, Bussicy t. VI, ch. zv. — Ferrand, t. III, liv. Xii Manifeste et note de Sievers, Moniteur, t. XVI, p. 317 et 549. — Rapport! de BuchhoU, Hbrrmâmh, Pol, Corr.
ëconduire la Prusse, s'appuyer sur rAutriche, en appeler à TÂngleterre, et sauver quelques lambeaux du royaume en divisant ceux qui voulaient l'usurper. Le 19 juin, Sievers et Buchholz réclamèrent la formation d'un comité qui serait chargé de traiter avec eux. La Diète adressa, le 30 juin, à chacun des deux ministres une réponse différente. Elle sup* pliait la tsarine de ne pas exiger la ratification du partage; elle invitait le roi de Prusse à faire évacuer les territoires occupés par ses troupes. Sievers et Buchholz réclamèrent de nouveau un comité, le 24 juin, par des notes séparées, et manifestèrent, le 29, par une note collective, leur « surprise » de voir la Diète « séparer les intérêts des deux cours alliées » .
La Diète aurait pu rappeler à Sievers ses récentes insinuations ; mais ce ministre coupa la parole aux indiscrets. Le 1*' juillet, il fit arrêter sept des députés les plus récalcitrants, mit le séquestre sur les biens de plusieurs autres, et saisit les revenus du roi. La Diète comprit et nomma le comité. Toutefois, en autorisant ce comité à traiter avec la Russie, elle lui interdit de rien entendre de la part de la Prusse. Sievers répliqua en notifiant à la Diète un projet de convention commune aux deux Etats, ajoutant que la Pologne serait libre de se donner toute constitution qu'elle voudrait, sauf celle du 3 mai 1791. La Diète repoussa le projet; Sievers avertit les députés, le 11 juillet, que s'ils continuaient de la sorte, il serait contraint « d'écarter les boutefeux, les perturbateurs de la paix et de l'ordre, vrais ennemis de leur patrie n . Cette menace n'agit point.
Alors le ministre russe en vint à la raison suprême des rois, qui est aussi, comme on venait de le voir à Paris, le 2 juin, la raison suprême des démagogues : la force brutale. Il en usa avec la Diète de Grodno comme Henriot en avait usé avec la Ckmvention nationale. Il déclara, le 16 juillet, qu'il considérerait de plus longs délais comme une déclaration de guerre, qu'il procéderait, en conséquence, à des exécutions militaires « dans les terres, possessions et habitations n des membres de l'assemblée qui persisteraient à s'opposer « au vœu gêné-
rai des gens de bien et de la nation ». Il y eut des protestations éloquentes. « On nous menace de la Sibérie, s'écria un député en s'adressant au roi ; ses déserts ne seront pas sans charme pour nous. Tout nous y rappellera notre dénuement. Ouiy allons en Sibérie. Conduisez-nous là. Sire! Votre vertn et la nôtre feront pâlir nos ennemis, n Ces traits à la Vergniaud n'atteignaient pas plus Igelstrœm et ses Cosaques qu ils n'avaient atteint Henriot et ses canonniers. La vertu qu'invoquait ce Girondin de Pologne n*ëtait pas le fait de Stanislas- Auguste. Ce roi opina comme il avait régné, en sceptique : il démontra la vanité de la résistance. La majorité, d'ailleurs, était acquise à la Russie et considérait que l'honneur serait sauf, du moment que les volontés seraient violentées ; Grodno était en état de siège, l'assemblée gardée à vue, et les députés ne pouvaient se rendre à la promenade sans un sauf-conduit du commandant russe. Le 23 juillet, le comité signa on traité qui cédait à la Russie les territoires que cette puissance s'était attribués.
La Diète espérait, grâce à ce sacrifice, amener la Russie à abandonner les Prussiens, et elle se flattait que rAutriche forcerait Frédéric-Guillaume à la retraite. Le Prussien Bucbholz ne s'était pas résigné aisément à laisser Sievers signer seul ; mais Sievers l'avait assuré que la Russie, ayant obtenu un premier traité, ne serait que plus forte pour en exiger un second. Buchholz le réclama le 24 juillet. La Diète lui répondit par des récriminations sur le manque de parole de son roi. Il fallut les instances réitérées de Sievers pour que la Diète autorisât, le 2 août, le comité à négocier avec la Prusse, non un traité de cession, mais une simple convention de commerce. L'Autriche encourageait aous main ces malheureui Polonais â la résistance : ils avaient trop d'intérêt à la croire sincère pour démêler la triple fourberie des insinuations dont les leurrait Thugut.
..Ce ministre craignait que le tapage des députés polonais n'eût son écho à Londres et ne soulevât quelque grand scandale dans le Parlement. Ses négociations avec l'Angleterre en
auraient été gênées. Il imagina une combinaison insidieuse qui lui parut propre à détourner le péril, à assurer, en toute échéance, les avantages de rÂutriche, à diminuer ceux de la Prusse et à masquer à tout le monde les yéritables desseins de sa cour. Il écrivit à Gobenzl, le 12 juillet, qu il y aurait de graves inconvénients à recourir en Pologne « à des voies de contrainte trop marquées » , dans un temps a où une faction criminelle » s'occupait « à déclamer contre les prétendues violences des rois et surtout à jeter un jour odieux sur le nouveau démembrement de la Pologne • . Il cita « les indécentes et coupables diatribes » de l'opposition dans le Parlement anglais, et il conclut « à ne point précipiter par des moyens rigoureux le dernier acte du démembrement « . C'était, à tous égards, disait-il, le parti le plus sage; on tiendrait ainsi la Prusse en haleine; tandis que, si on la satisfaisait en Pologne, cette cour cesserait de prendre une part active à la guerre, si même elle ne faisait défection. En traînant les choses, on amènerait un accord entre les trois cours, et lorsque, au moment de la paix générale, elles présenteraient leurs volontés à l'Europe, personne ne serait en mesure d'y résister.
Quand cette dépêche parvint à Gobenzl, le traité était signé. Gobenzl l'apprit, et il demanda aussitôt aux Russes d'en faire ajourner l'exécution en ce qui concernait la Prusse, a Vous avez là, dit-41 au chancelier Ostermann, une belle occasion de nous être utiles. » Représentez aux Prussiens qu'ils ne peuvent triompher de la résistance des Polonais que par une entente des trois cours. L'Autriche, du reste, ne prétend s'agrandir en Pologne que si elle ne le fait pas en France. « Mettez donc toute l'activité possible dans vos opérations militaires, et, en procurant à la cour de Vienne ce qu'elle désire en France, vous remplissez complètement votre objet. » — tt Vous vous trompez, répondit Ostermann, sur les effets que cette marche aurait sur la conduite du roi de Prusse. » Du moment où il verra la résistance des Polonais, il sera bien plus prompt que nous à employer les moyens violents, et c'est ce que nous ne pouvons pas empêcher... Il y trouvera même des
458 LA G0ERBE DE TERREUR. — i79S.
motife d'employer moins de forces contre la France. Rons avons des nouvelles certaines que le mécontentement est extrême dans ses États contre cette guerre... Au lieu que si l'affaire de Pologne est entièrement finie, le roi de Prusse ne peut plus, sans manquer aux engagements les plus sacrés, faire de paix séparée avec la France... «Vous demandez à présent, ajouta le chancelier russe, un lot en Pologne, que vous avez toujours annoncé ne pas vouloir. » — C'est faute de mieux, dit Gobenzl. — « Eh! conclut Ostermann, qui peut vous empêcher de prendre votre lot en France? L'Angleterre, la Prusse le désirent également et veulent y concourir... >
Mais la Prusse ne voulait concourir au démembrement de la France que si elle était assurée au préalable du démembrement de la Pologne ; rAutriche ne consentait à ratifier le partage de la Pologne que si la Prusse l'assurait d'une compensation en France. La Russie, qui était nantie, et qui tenait son traité, avait tout intérêt à laisser les Allemands en échec, et elle n'avait garde d'envoyer des troupes sur le Rhin pour hâter la fin d'une guerre si lucrative pour elle. L'Angleterre seule agissait. Tout ce qui fiit fait en ces mois d'été de 1793 le fut par elle.
Fox avait encore tenté, le 17 juin, de ramener les esprits à la paix : le but de la guerre est atteint, dit-il, puisque la Hollande est délivrée et que la Belgique est reconquise. Barke le contredit avec sa véhémence accoutumée. Pitt déclara que l'Angleterre ne pourrait traiter avec la France tant que les Français prétendraient imposer les principes dits des Droiu de t/iomme, principes de conquête au dehors, de perturbation au dedans. — Avec qui traiter d'ailleurs? Les factions s'écroulent les unes sur les autres. Chaque courrier apporte le récit de nouveaux crimes. « Si nous traitions avec Marat, avant la fin de la négociation, il retomberait dans la lie populaire dont il est sorti, et il laisserait la place à un scélérat plus atroce encore que lui. » Il faut, conclut Pitt, quand on traitera, que les forces de la France soient assez affaiblies et celles de l'Angleterre assez augmentées, pour assurer la durée de la
paix. — La motion de Fox fut rejetée par 187 voix contre 47, et la session fut close quelques jours après.
Pitt s'occupait d*augpnenter les forces de TAngleterre. Il ne le pouvait qu'eu moyen des mercenaires, en fournissant des subsides. L* Allemagne formait le grand réservoir des hommes et le grand marché des soldats. Si les principicules de ce pays hésitaient à se battre pour l'Empire, parce qu'il fallait en payer les armements, ils étaient toujours disposés à se battre pour l'Angleterre, qui les payait. Le roi George, en sa qualité d'électeur de Hanovre, leva 14,000 hommes. Le landgrave de Gassel s'engagea à en fournir 8,000. Brunsvnck recevait déjà des subsides; Bade et Darmstadt en négocièrent*. Le Portugal, sous l'impulsion des agents anglais, conclut, le 15 juillet, un traité de défense commune avec l'Espagne, et le 26 septembre, un traité d'alliance avec l'Angleterre*. L'Espagne avait signé le sien, le 25 mai, à Aranjuez : les cours de Londres et de Madrid s'engageaient à se soutenir réciproquement, à ne conclure la paix que d'accord, et se garantissaient leurs possessions. Ce traité décida celui de la cour de Naples, qui fut fait le 12 juillet. Quant à la Sardaigne, elle était liée depuis le 25 avril. Victor-Amédée promettait d'entretenir 50,000 hommes pour défendre ses propres États ; l'Angleterre lui payait par an cinq millions de francs, et promettait d'envoyer une flotte dans la Méditerranée. La restitution de la Savoie et de Nice était une condition de la paix. Sans rien promettre précisément, l'Angleterre encourageait toutes les ambitions de Victor-Amédée pour le cas où il serait en mesure de prendre l'offensive contre la France.
C'était beaucoup de parchemins, mais cela ne faisait point de grosses armées, et Pitt comprenait que l'on ne réduirait jamais la République si Ton ne mettait en mouvement les masses des Autrichiens et des Prussiens. C'était sa préoccupation principale. Il cherchait à lier ces cours à l'Angleterre. Il
' Traités du 23 août avec Gauel, 4 mara aTec Brunswick, 21 septembre avec Bade, 5 octobre 1793 avec Darmstadt.
* ScHiiFBR, Gesehiehte van Portugal. Gotba, 1854, t. V, p. 610.
traita, le 14 juillet, avec le roi de Prusse sur les mêmes principes qu*il avait traité, le 25 mars, avec la Russie : assistance mutuelle pendant la guerre, mesures conmiunes pour empêcher le commerce des neutres avec la France, restitution des conquêtes opérées par les Français. L'Autriche se montra plus difficile : Thugut insista pour que le traité stipulât les compensations de sa cour; il réclama la constitution, aux dépens de la France, d'une forte barrière pour les Pays-Bas; moyennant cette promesse, il consentait à se désister du troc de la Bavière contre la Belgique, mais non de celui de la Bavière contre TÂlsace et la Lorrraine quand ces provinces seraient conquises'. L'Angleterre n'y voulut point entendre, et l'alliance fut conclue, le 30 août, dans les mêmes termes qu'avec la Prusse. C'étaient des engagements généraux et vagues; ils ne valaient que par la sincérité des contractants ; cette sincérité avait sa mesure dans leurs intérêts ; leurs intérêts se concentraient sur les conquêtes qu'ils pourraient faire en France et en Pologne, et leurs divisions au sujet des conquêtes â opérer en Pologne les empêchaient de s'unir pour conquérir en France.
Tout demeurait ainsi en suspens dans Test de l'Europe, et toutes les opérations de la coalition dans l'Ouest s'en trouvaient arrêtées. Les alliés avaient pris trois places : Gondé, le 12 juillet; Yalenciennes, le 28; Mayence, le 22. Les Français étaient sortis de cette ville, réduits par la famine, avec les honneurs de la guerre. Brunswick disposait de la totalité des troupes prusiennes, 80,000 hommes, qui, joints â l'armée renforcée de Wurmser, portaient les forces des alliés, de ce o6té, à 120,000 hommes. Il y avait, opérant de Trêves à Dunkerque,
' Thugut à Surhemberg, 13 août 1708; Zbusbbrg, t. III, p. 178.
1 14,000 Autrichiens, sous le commandement de Gobourg, 40 à 46y000 Anglais, Hanovriens, Hessois et Hollandais, en tout 160,000 hommes. La coalition disposait donc, au mois d^aoùt, de 280,000 hommes environ. La France leur en opposait un nombre à peu près égal, 120,000 hommes à Tarmée du Nord et des Ardennes, 65,000 à Tannée de la Moselle, 100,000 à Tannée du Rhin ; mais une partie de ces troupes était immo* bilisée dans les garnisons, et Ton a vu dans quel état de détresse elles se trouvaient en cet été de 1793. « Les alliés, dit Jomini, auraient pu former deux grandes masses, s'avancer rapidement de Valenciennes sur Soissons d'un côté, et de Mayence par Luxembourg sur Reims, de Tautre. On pouvait conduire, en quinze marches, 180,000 hommes sur Paris. « C'est le plan classique des invasions; le grand Frédéric Tavait esquissé, en 1770, pour se distraire d'un accès de goutte; ses petits-neveux l'exécutèrent en 1814, 1815 et 1870. En 1793, ils l'ajournèrent. C'est que, pas plus que les Autrichiens, les Russes et les Anglais, ils ne croyaient sérieusement à la résistance nationale des Français. Ils voyaient déjà la France réduite à l'état de la Pologne et se déchirant soi-même. Les Français se chargeraient de dévorer les entrailles du pays; l'Europe n'aurait qu'à se pencher pour découper les pièces d'honneur, c'est-à-dire les frontières. Cobourg avait l'esprit obsédé des mésaventures de Brunswick en 1792. Il ne voulait pousser vers le centre de la France qu'après s'être assuré de toute la ligne des places de la Flandre et de la Lorraine. C'était une campagne de sièges : comme elle était équivoque et lucrative, tous les alliés en adoptèrent le plan ; chacun toutefois n'y concourut que dans la mesure de son intérêt. Les Anglais avaient aidé les Autrichiens à prendre Condé et Valenciennes; ils réclamèrent l'aide des Autrichiens pour prendre Dunkerque. Cobourg ne s'y prêta que mollement, avec une répugnance marquée, et se mit, pour le compte de son maître, à assiéger Le Quesnoy . Sur ces entrefaites, le 6 août, le prince de Waldeck vint proposer au roi de Prusse, de la part de l'Empereur, de combiner une attaque sur l'Alsace. Frédéric-Guillaume, qui
voyait toujours derrière cette conquête le troc de la Bavière, ne voulut s'y employer qu'avec beaucoup de circonspection, tant que rAutriche ne le satisferait point en Pologne. 11 consentit à l'entreprise, mais il y ménagea singulièrement ses troupes ^
Us ne considéraient donc chacun que ses affaires, et temporisant de la sorte» ils ne croyaient pas les compromettre. Les habiles mémes^ et ceux qui se piquaient de prévoyance, considéraient comme désormais imprudent, sinon nuisible, de soutenir en France le parti royaliste. Si, comme les alliés n'en doutaient pas, la République s'écroulait, les royalistes pourraient élever la prétention de restaurer la monarchie dans son intégrité territoriale. Il fallait se garder de prendre avec eux des engagements dont on pouvait être embarrassé. « Nous ne soutenons efficacement aucun parti, disait lord Grenville an comte Stadion, et il n'y en a point avec qui nous fassions canse commune ; mais nous croyons devoir nous tenir près de tous, et leur donner les espérances qui ne nous engagent à rien, pour entretenir et fomenter les troubles intérieurs qui font une si puissante diversion à la guerre*, v
Cette diversion, Burke la prêchait aux Anglais; Mercy ne cessait de la recommander aux Autrichiens, Mais Thugut n y voulait rien comprendre, et le cabinet de Londres, qui en sentait l'importance, ne s'en occupa qu'après que l'occasion fut passée *. A part l'amiral anglais Hood qui, croisant devant Toulon, noua des relations avec les royalistes de la ville et se la fit livrer» le 28 août, les alliés ne firent rien d'efficace pour profiter des dissensions des Français. On peut même dire que par leur empressement à se saisir des places qu'ils assiégeaient et les facilités qu'ils accordèrent aux capitulations, ils aidèrent les républicains à réprimer les insurrections royalistes. Les
1 Joifnri, t. lY, liv. VI, ch. xx; Sottlt, t. I, p. 57 ot tuiV.; Sthl, C. Il, lÎT. VU, ch. VI ; Fkmbii, t. II, p. S8; Mallkt ou Pa», 1. 1, p. 35^.
* NoU de Stadion, Si mai 1793; Zbissbebg, t. III, p. 71.
' Thdrheim, LeUre de Merey du 24 mai 1793, p. 91. — HÉainBAT, VAngl^errt mu dix^kuiiième siècU, t. U, p. 415. — Staittopb, William Pin, U II, p. 99(k Rapport de Stirhembeq;» 6 aeplembre 1793; Zxissbkko. t. III, p. S60.
garnisons, sortant avec armes et ba^j^ages, furent employées à l'intérieur ' .
L^armée catholique royale formait une énorme bande d'environ 50,000 hommes. L'ineptie des chefs que le ministère de la guerre opposait aux Vendéens avait paralysé les meilleurs éléments des troupes républicaines. Que pouvaient des lieutenants tels que Canclaux, Grouchy, Marceau, sous des a généraux 9 comme l'imbécile Rossignol ou le brigand Ronsin? Ce ne furent pendant tout l'été que mouvements incertains, au milieu desquels l'insurrection se propagea et l'hostilité des populations, pillées et tyrannisées, grandit contre la République. L'armée vendéenne se serait formée et serait devenue très redoutable si la division des chefs, l'indiscipline des soldats^ l'absence de direction supérieure n'avaient pas été pires chez les royalistes qu'elles ne l'étaient chez les républicains. La lutte se continua ob&curément, lutte d'aveugles, farouche et fanatique de part et d'autre. L'Europe n'en savait rien, et les Vendéens touchaient déjà à l'épuisement de leurs forces, que les chancelleries en étaient encore à se demander ce qu'étaient ces insurgés et ce qu'ils voulaient. Dans ces paysans armés pour leur foi, dans ces partisans intrépides qui les menaient à la guerre civile, les souverains et leurs ministres ne considéraient que des rassemblements de séditieux, entraînés par des meneurs sans aveu, tels qu'on avait coutume d'en voir en Pologne, en Bohème, en Hongrie, en Irlande. Les politiques s'en peuvent servir pour incommoder un adversaire; ils n'y voient jamais qu'une ressource d'expédient. Les noms même des chefs vendéens, Bonchamp, Lescure, Gathelineau, Cha* rette, StofiQet, d'Elbée, étaient inconnus en Europe. Un seul y avait retenti, par l'écho fortuit d'un rapport à la Convention : c'était le nom du perruquier Gaston *. Ce pauvre homme s'était fait tuer depuis longtemps, misérablement, conmie il avait
' C'est ainii que la garnison de Valendennet contribua à étouffer la révolte dft Lyon, et que les 17,000 hommes de la garnison de Mayence, transportés dans rOuest, décidèrent la défaite de U Vendée.
* Cf. ci-dessus, p. 877
vécu, lorsque, par une étrange revanche de la destinée, il devint la première personnification de cette armée où il avait été le plus humble des soldats. Quand on commença, dans Tété de 1793, à parler des Vendéens, on les désigna sous le titre de Tannée de M. de Gaston. Le perruquier passa du coup gentilhomme. Il n'entra, en efFet, dans Tesprit de personne qu'on se permit de combattre pour la religion et pour le roi, sans être homme de qualité. Pour trouver à Gaston des titres suffisants à la tâche qu'il avait assumée sans mandat, on le confondit avec un Gaston, ci-devant major d'infieuiterie, qui avait voulu servir dans Tannée des princes, mais que Ton avait « épuré » à Coblentz parce qu'il avait servi dans les troupes constitutionnelles. Dumouriez, qui avait fini par échouer à Londres, se jeta sur cette piste, et offrit aussitôt de se rendre utile en s'informant « des projets de M. de Gaston, de leur consistance et des moyens d'y coopérer * » .
Cette inintelligence et ce dédain d^une insurrection qui a pris tant de place dans l'histoire s'expliquent, en grande pai^ tie, par la déception profonde que les émigrés avaient causée à leurs rares partisans en Europe et par l'antipathie qu'ils inspiraient à tout le monde. Les meilleurs d'entre eux fuyaient la politique, où ils ne voyaient que désastres, trahisons, humiliations, amertumes ; mais c'était pour tomber dans Textréme dénuement de Texil. Les secours qu'ils recevaient n'étaient plus que des aumônes. Chateaubriand, réfugié à Londres, y faillit périr de froid et de faim. En Allemagne, où ces malheureux abondent, leur misère est pire ; car en Angleterre, si on les abandonne, au moins on les respecte. Les Allemands ne peuvent oublier la morgue et les dissipations de l'émigration joyeuse de 1791, et ils traitent en mendiants ces gentilshonunes qui naguère les traitaient en rustres. Les moins à plaindre sont encore ceux qui servent dans le corps, désormais mercenaire, de Condé : ils ont une destinée, et ils payent vaillamment de leurs personnes dans les rencontres.
> Feksbn, t. II, p. 78. — TBUBBfim, Mtrey, p. 88. — Cf. Zsimbebg, t. III, table, article Gaston,
En Belgique, c'est un contraste perpétuel de la frivolité et du désespoir. Quelques-uns s'aventurent aux avant-postes, au risque de se faire arrêter par les patrouilles républicaines et de se faire fusiller, afin de toucher ou seulement d'apercevoir « quelques endroits de la France^ ». D'autres qui conservent un peu d'argent se parent et vont au théâtre. Le procès de la reine et sa condamnation sont imminents, et cependant on rencontre à la comédie a tous les Français qui y sont d'ordinaire, même des femmes 1 v — « Quelle nation, grands dieux ! » s'écrie un des derniers étrangers demeurés fidèles à Marie- Antoinette*. Quels princes! pouvaient dire, dans le même temps, les politiques qui songeaient, non plus à soutenir, mais seulement à employer les frères de Louis XYI. Le comte d'Artois continuait sa quête aux cours d'Europe, et commençait la série de ses refus inexplicables aux roya* listes de France. Zoubof et Esterhazy lui avaient disposé un voyage à Londres, l'assurant que les Anglais feraient ce qu'il voudrait. Mais à peine arrivé en rade de HuU , sur une frégate russe, il fut mis en demeure de repartir, sous peine, s'il prenait pied en Angleterre, d'être conduit à la prison pour dettes. Le ministre de Catherine l'alla voir sur son bateau et lui conduisit le duc d'Harcourt, homme d'un sens rassis et droit, qui suivait & Londres les affaires des princes'. Tous deux l'engagèrent à s'en retourner. Il inclinait, paratt-il, à se montrer au camp de Gondé. Les Autrichiens lui firent défense d'y paraître. Il ne lui restait que la ressource de s'aller battre en France, au milieu des Français de Vendée; mais il voulut s'enquérir, avant de se commettre avec eux. Il se rendit à Hamm, où son frère s'était réfugié. Il le trouva préoccupé des mêmes doutes, et se demandant non s'il se rendrait dans les rangs des Vendéens, la dignité de sa régence ne le lui permettait point, mais s'il accorderait son aveu à cette soi-disant « armée catholique et royale « dont il ne connaissait l'existence que par les
^ Relation inédite de M. de Fontenay, août 1793.
* Journal de Ferten, 11 août 1793; Fersbn, t. II, p. 83.
* Mémoires dg Rottopchinê, Archive! Woronxof, t. XVIII, p. S6 et suiv.
gazettes. Us réunirent leur petite chancellerie, et ils procédèrent, selon toutes les règles de Tétiquette, à une information méthodique sur les gens et sur les choses des pays insurgés. Le comte de Provence gardait des événements de 1788 ' un fond de méfiance contre la noblesse de TOuest, contre la noblesse bretonne en particulier : noblesse indépendante, trop sauvi^e et provinciale, toujours sur la défensive à l'égard de la cour, toujours en arrêt sur ses privilèges, dévouée sans doute, mais souvent révoltée et par suite suspecte à des maîtres qui préféraient la soumission au dévouement. Les princes compulsèrent les almanachs royaux, et ils y cherchèrent le nom des hommes qui, prétendait-on, combattaient pour leur cause. « Ce qui fâche le plus Esterhazy, écrivait un Russe, c*est le silence que Gaston garde sur les princes, le régent, et sur tous les émigrés. « Le comte de Provence décida de dépécher en Vendée deux gentilshommes, MM. de Vaugiraud et d'Hervilly, qui le renseigneraient sur « les principes, les succès et la position de M. de Gaston » . On leur dressa des instructions en forme. « Il convient, disaient ces instructions, que MM. d^Hervilly et de Vaugiraud soient prévenus que M. le régent ne connaît point M. de Gaston, qu'il n'en a reçu aucune nouvelle, et que les préventions favorables qu'il peut avoir sur lui ne sont que l'effet des nouvelles qui l'annoncent comme combattant pour Dieu et le roi. Mais, pour être entièrement instruit sur ses dispositions, il est indispensablement nécessaire de savoir si c'est le roi de la constitution qu'il veut servir ou le roi de l'ancienne monarchie française. » Quoi qu'il en soit, les envoyés de Monsieur rassureront Gaston, et lui déclareront qu'on ne le gênera point dans ses opérations. Ils l'engageront à appeler les princes; toutefois, s'il est constitutionnel, « tout ce que ces messieurs pourraient foire se réduirait à lui demander par écrit... ce qu'il entend par la constitution » . Une extrême circonspection leur fut recommandée, « en débutant avec M. de Gaston v . Il ne faut, leur dit-on , lui « prononcer le nom de Leurs
* Voir Chbiiest, Lm chute de i'cncie» re^iwM, t. I, d&. ziii, el U 11, cb. xir.
Altesses Royales que lorsqu'on aura obtenu sa confiance et qu'on sera sur qu'il sent ce qu'il doit aux princes ^ » .
Ces puérilités n'étaient faites ni pour intéresser les cours à la Vendée» ni pour relever la politique des piinces. Toujours vainsy du reste, josque dans la réclamation du droit, ces princes achevaient d'aliéner l'EUirope à leur cause par les actes mêmes qui les honoraient le plus. Le comte de Provence protesta contre Toccupation de Toulon : elle avait été Eeûte au nom du roi de France ; mais l'amiral anglais n'avait pas pris le soin de distinguer suffisamment la cause du roi de celle de la constitution. Ce serait, écrivait le prétendu régent, un précédent fftcheux pour les autres capitulations, et l'on en pourrait être embarrassé lors de la paix. « La cour de Vienne, ajoutait- il, parcourt dans le Hainaut une autre direction; elle extirpe, il est vrai> à son profit, tous le» principes de la consti^ tutfton; mais elle n'en laisse aucuA^. » Le fedt est que les généraux autrichiens prenaient possession des places au nom de l'Empereur, purement et simplement, ce qui les dégageait de toute équivoque, à l'égard de la couronne de France, des scrupules constitutionnels de Monsieur et des lois fonda- ■lentales de la m<marchie.
Le comte de Provence protesta encore contre cette conduite lors des capitulations de Condé et de Valenciennes *. Il protesta pour la forme^ car il ne pouvait douter des intentions de TEmpereur. François II lui avait écrit, le 13 juillet : « Les mêmes considérations importantes qui, jusqu'ici, m'ont fait la loi relativement à la reconnaissance formelle d'une régence et à votre présence dans les fflrmées combinées, subsistent encore dans tonte leur force et continuent ainsi à me mettre hors d'état de me Uvrer à mon penchant sincère et de déférer à votre désir* » Ces considérations importantes étaient préci-
\ de MM. d'HenUUy €i de Vau^iraud, S& jttHi.i793. — Note dalée dft Londray S& jailkt 171».
* M. 4e Geetriee a» èoc d*UeroDiirt, In^ruetians sur kor capituiaiiûn d^ Tot^ Uê^ Haaun, 2& septembre 179a.
' Ëraeet Dasabt, Lês M^mrb^sis «T ia Âuâtie, p* âlUL—Af «moir<# d'un honmM £Ùml^ i. U, P' SU ei emv.
468 LA GUERRE DE TERREUR. — i79S.
sèment la conquête et la « garde noble » des places frontières. Les princes déclamaient contre rAutriche et le système pernicieux de 1 756 . L'Autriche n'en avait cure, et les Anglais n écou* taient pas. « On croit, disait Tambassadeur impérial à Londres, que si les princes avaient montré plus de conduite et de raison, on aurait pu s*en servir utilement et les protéger; mais leur légèreté et leur inconséquence dangereuse s'est trop prononcée, et ils se sont trop éloignés de tout le monde pour oser espérer d'en tirer jamais d'autre parti que tout au plus celui de simulacres, et d'être purement des représentants à mettre en avant si les choses prenaient une tournure fevorable. » « Je vous dirai en passant, écrivait Mercy, que les braves émigrés que nous supportons si patiemment à Bruxelles et ailleurs , annoncent hautement leur désaveu , et , en cas de besoin, leur formidable opposition à toute conquête que nous pourrions faire sur le territoire français, qu'ils prennent sous leur protection immédiate. » Gomme l'un d'eux se plai» gnait de l'affaire de Yalenciennes , Mercy lui répondit : • Vous croyez donc que nous faisons la guerre pour vos beaux yeux? Vous en verrez bien d'autres ^ »
La cause de la famille royale n'avait jamais été embrassée avec loyauté par les monarchies européennes ; elle était désormais abandonnée ouvertement. Marie-Antoinette n'avait plus que quelques semaines, peut-être quelques jours à vivre. Elle en était venue « aux extrêmes misères sans espérance v . Il n'y avait plus un jour à perdre si l'on voulait tenter de la sauver. C'était le moindre souci des chancelleries. Le nom de la reine de France n'est jamais prononcé dans les délibérations des alliés*. Ils en sont là qu'en juillet un confident de l'Empereur
* Rapport de Starhemberg, 6 leptembre 1703; Zbi8Sbsb«, t. III» p. S58. — Mercy à Starhemberg, Si juillet; Thuebeim, p. iiS. — Dm Pbadt, Dt U Belgique.
* Voici tur ce point d'histoire le plat significatif et le plut bmtal des témoignaget : c'est la table, très soigneutement faite, du recueil de VivKaor et Ztxur BKRO. Du i* janvier au 8 novembre 1793, date à laquelle Thugut annonce la mort de Marie-Antoinette, ce recueil présente 464 paget trèt compactes et SOS pièces de la chancellerie de Vienne. Aux tablet, l'article Pologne comprend 00 renvoit, dont plusieurs embrassent des pièces entières; l'articU AUmee ta wm
avoue au baron de Breteuil que si les prisonniers du Temple étaient délivrés, les Autrichiens hésiteraient à les recevoir. Breteuil en conclut, avec raison, que « c'est pour ne pas être gênés dans les arrangements qu'ils ont Tintention de faire » . Il ne restait à la fille de Marie-Thérèse que les amis de la dernière heure : Fersen, La Marck , Mercy. Cet ambassadeur, découragé par TindifFérence inouïe de sa cour, essayait d'agir par lui-même, au moyen des relations indirectes qu'il conservait encore à Paris. Il tenta de suprêmes efForts auprès de l'Empereur, de Thugut, des généraux, a Tant que la reine n'a pas été directement menacée, écrivit-il à Gobourg, on a pu garder le silence, dans la crainte d'éveiller la rage des sauvages qui l'entourent; mais aujourd'hui qu'elle est livrée à un tribunal de sang\ toute mesure qui donne un espoir de la sauver vous paraîtra peut-être un devoir... La postérité pourrait-elle croire qu'un si grand attentat a pu être consommé, à quelques marches des armées victorieuses de l'Autriche et de l'Angleterre, sans que ces armées aient tenté quelques efforts pour l'empêcher? » Fersen réclamait avec angoisse l'expédient de la dernière heure : c'était un agent à dépêcher à Danton, que l'on jugeait accessible à la pitié et au calcul politique; de l'argent à répandre à Paris ; un manifeste à lancer sur la frontière; un mouvement offensif des armées pour appuyer toutes ces manœuvres*. Rien n'y fit. Les lettres demeurèrent sans réponses, les généraux sans ordres et les diplomates sans instruo* tions.
prend 46 dans les mêmes conditions, l'article Marie^Àntoinette en comprendneufy dont la plupart se réfèrent à des mentions tout incidentes et purement nominales. Suum cuûjue!
1 Décret du i* août 1793. Voir ci-après, p. 471.
' Mercy à Gobourg, 10 août 1793, Correspondance de La Marek, t. III, p. 400. ' Cf. FERfiKH, t. II, p. 83; Thiirbeim, p. 1S3-124. Sur les complou de délivrance, voir Fersev, t. II, et notamment p. 86 et suiv. Ghantkladze, Louit XVII, p. 162 et suiv. De Là Rochetbrie, Marie^Antoinette, Paris, 1890, t. II. Robinet, Procès des Dantonistes, p. 311, 315, 3X5, 452. Cf. ci-après, p. 478.
470 LA CXTBRRB DE TSHRBUR. — 1793.
«Rien ne se fait, s'écriait • Danton le 1" août, alors qu'il espérait peut*étre encore revenir au pouvoir; le g^ouvemement ne dispose d'aucun moyen politique. II nous faut les mêmes moyens qu'emploie Pitt, à l'exception de ceux du crime... Je demande que la Convention érige en gouvernement provisoire son Comité de salut public, que les ministres ne soient que les premiers commis de ce gouvernement provisoire, qu'il soit mis ciiiquante millions à la disposition de ce gouvernement, i La Convention ne connaît point les faiblesses de la coalition. Bile en voit le fantôme, qui lui apparaît énorme, envahissant, épouvantable. Elle en lit les manifestes, qui sont terrifiants. La coalition veut bloquer la France, l'affamer, la démembrer, la ruiner, l'anéantir. L'ennemi presse toutes les frontières ; il a des complices partout; la guerre civile couve partout où elle ne sévit pas encore, et de tous les chefs d'armée, de tous les représentants en mission, il n'arrive que des cris de détresse et de faim, des images horribles de désordre, des dénonciations de complots, les alarmes, le soupçon, l'affolement furieux et aveugle du désespoir. Il aurait fallu plus que du génie et plus que du caractère à un homme d'État poui contenir, dans cette crise, une populace forcenée, réorganisai un gouvernement dissous, rassembler la nation en l'encadrant dans les armées, combattre, tout en constituant, et rompre la coalition par les négociations, tout en la harcelant d'attaqu9S incessantes. Danton, qui conçut ce dessein, n'était pas de taille à l'accomplir. Il ne se trouva personne pour le tenter après lui. Ce qui fut fait le fut par la seule force des choses et comme parle jeu fatal des événements, des passions et des intérêts. Menacés à la fois par les coalisés, par les royalistes, par les républicains modérés et par les démagogues, les Montagnards ne virent, pour leurs personnes et pour leur cause, quuo