‹ L'Europe et la révolution françaiseChapitre 80 sur 93 · GUERRE D'EXTERMINATION A LA FRANCE · texte numérisé non relu

GUERRE D'EXTERMINATION A LA FRANCE

des à la monarchie restaurée que dans la conservation intégrale du royaume, en quoi il voyait juste , et dans le rétablissement de la monarchie absolue, le rey netto avec Tancien régime, en quoi il se trompait. Il ne put s'entendre avec les Anglais. Le comte d'Artois renonça à se rendre en Vendée. Le comte de Provence I sollicité par les royalistes de Toulon, montra quelque velléité de transporter sa régence dans cette place. Les Anglais, qui occupaient Toulon, s*y opposèrent, déclarant que la question de régence était réservée, et que, s'ils installaient un prince avec cette qualité dans Toulon, ils destitueraient Sa Majesté Britannique de l'autorité qu'elle possédait sur cette ville et qu'elle y devait garder jusqu'à la paix. Le comte de Provence se mit néanmoins en route et s'achemina vers Turin. Il y arriva lentement, se reposa, organisa un conseil qui devait l'assister dans le gouvernement de Toulon, et attendit un passeport que les Anglais ne lui délivrèrent point ' .

Les relations entre les princes et le cabinet de Londres allèrent s'aigrissant de plus en plus. Lord Gren ville écrivit quelque temps après au duc d'Harcourt; il rappela qu'il lui avait indiqué les moyens qui s'offraient, en 1793, au comte d'Artois, pour aller prendre la direction de l'armée vendéenne, et il ajouta' : « Le voyage inattendu de S. A. R. Mgr le comte de Provence y a mis, dans le temps, plus d'un obstacle, et les affaires ont tant changé depuis cette époque qu'il ne peut plus être question, au moins pour le moment actuel, des projets qui avaient été formés dans d'autres circonstances, n

Les affaires n'avaient pas tant changé que le disait lord Grenville; elles continuaient, au contraire, de marcher du même pas oblique et trébuchant. La pensée des coalisés n'était ni à la maison de Bourbon, ni à l'armée « catholique et royale « , ni à l'ordre social et monarchique menacé par la Révolution française. Elle était toute à l'équilibre européen, c'estrà-dire au lucre et à la conquête. « Nous regardons, écri-

' 28 noTembre 1798. Cf. Goiuuouit, Papiers d'un émigré. Pari», iHHÙ, p. 45 et SUIT.

• 20 mars 1794.

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▼ait Tbugat ' , comme un objet essentiel de nos désirs, que la France soit, à la paix, restreinte dans de justes bornes potir prévenir désormais le retour de l*abus que la cour ci--deTant de Versailles a constamment fait de ses forces, en agitant TEurope par sa turbulence et ses intrigues'. » Un diplomate anglais, intimement mêlé depuis lors à toutes les coalitions de rEurope, mandait à lord Grenville une conversation qu*il avait eue avec le grand pensionnaire de Hollande. L*état des affaires rappelait à ces politiques celui de 1701 ; selon eux, Tobjet de l'alliance devait être de rendre au gouvernement que Ton réta* blirait en France assez de force pour prévenir un retour offensif de la Révolution, mais k pas assez pour lui permettre d*étre Tétemel troubleur de la paix en Europe, ainsi que cela s'est TU depuis un siècle et demi, sous les trois derniers monarques français ' » •

Profiter de la crise, soit pour réduire la France au réle de puissance secondaire, soit pour s'agrandir soi-même aux dépens des États faibles, telle avait été, lors de l'explosion des premiers troubles de la Révolution, la première pensée des politiques de l'Europe. Après un très court accès d'émotion monarchique, au mois de février 1793, ces empiriques incorrigibles étaient bientôt rentrés en eux-mêmes et revenus à leurs habitudes. Pareils aux praticiens grossiers de l'époque, ils ne connaissaient à toutes les maladies qu'un remède universel, la saignée. Us ne considèrent, en France, que la destruction des anciens pouvoirs : l'anarchie qui s'étend, la guerre civile qui va dissoudre le pays, le trésor épuisé, l'État réduit à un papier-monnaie discrédité, la disette générale, les magasim vides, le peuple affamé, les armées désorganisées, sans munitions, sans arsenaux, minées parla misère, manquant de tout, surtout de chefs. Ce sont les conditions classiques des grandes curées d'État. L'Europe se dispose à en profiter, raisonnant sur la dynastie des Bourbons décapitée ou dispersée en 1793,

1 A Surhemberg, 4 ootobra 1796; Zbissbbm, t. III, p. 90M10. ^ Cf. t. IL p. S77-279, let Toet de Raonitz dans l'automne de 1792. ' Mahnetbury à Grenville, 8 décembre 1793.

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comme elle en raisonnait au temps des désastres et de la vieillesse de Louis XIV. Les conférences d* Anvers semblent une répétition de celles de la Haye et de Gertruydenberg. Ce sont les mêmes Anglais, les mêmes Allemands, les mêmes Hollandais. Ce sont les mêmes desseins; les prétextes seuls ont changé : en 1709 et en 1710, les coalisés se fondaient sur l'équilibre de l'Europe ; en 1793, ils se fondent sur la contagion révolutionnaire : simples formules de manifestes, destinées à l'édification des badauds et à la déception des peuples qui portent le faix de ces luttes. Dans les conseils de guerre et dans les conférences militaires, il n'y a pas d'autres motifs aux actes que les étemels motifs de la jalousie et de la cupidité. Tous les protocoles de 1793 semblent n'être que le développement de cet écrit qu'un des alliés de 1709 présentait à l'examen des plénipotentiaires de la Haye : « La France, disait-il, est trop puissante, trop concentrée, trop riche en ressources. Elle menace sans cesse, elle envahit partout, elle ne connaît d'autres lois que sa convenance. Il est nécessaire de l'investir de telle sorte qu'elle ne

puisse plus bouger de chez soi Voici le temps de corriger

un si grand abus ; il faut arrêter la rapidité du torrent de cette puissance et remplir les ravines et les rumes qu'elle a causées dans les terres de ses voisins... Il faut lui faire tant de saignées, d'ouvertures et de diversions, et l'affaiblir tellement, qu'à peine [le roi] peut-il se faire entendre dans le centre de son ancien royaume. » Et l'on n'y arrivera point si « on ne lui ferme l'entrée dans la Lorraine, si on ne lui fait rendre la Franche- Comté et l'Alsace, sans y rien réserver, et tout ce qu'il a usurpé dans le Brabant, leHainaut, l'Artois et le Cambrésis ' » . Voilà bien, dans toutes ses proportions et tous ses détails, le tt dépècement remarquable » projeté par Thugut en 1793. Mais si c'est toujours la même Europe, c'est toujours aussi la même France. « Ce ne fut, dit Saint-Simon, qu'un cri d'indignation et de vengeance, ce ne furent que propos de donner

' mémoire sur la Franche- Comté, par uo ageat du roi de Prusse, publié par BovncEOis, Ntufchâtel et la politique prussienne, p. 245 et suiv. — Marquis os GouBGT, La coalition de 1701. Paris, 1886.

tout son bien pour soutenir la guerre, et d'extrémités semblables pour signaler son zèle. « Les convoitises des alliés, aa commencement du siècle, firent de la guerre dynastique de Louis XIV une guerre d'indépendance nationale ; les conToitises des coalisés, à la fin du même siècle, firent que tout bon Français confondit la cause de la Révolution avec ceUe de la patrie. » Les ennemis, écrivait Torcy dans son JoumaP, s'étaient flattés de pénétrer en France sans y trouver de résistance. Le maréchal de Yillars sut se poster de façon qu ils en trouvèrent l'entrée fermée. » Us retrouvèrent cette même entrée fermée en 1793, ils reconnurent ces mêmes Français, et c'est ce qu'ils n'attendaient point.

La Convention est ruinée, il n*y a de France que sur le Rhin, Paris n'est plus que le réceptacle de malfaiteurs décimant un troupeau d'esclaves, disait Pitt à un gentilhomme français , proscrit, mais non émigré, Narbonne. « C'est, poursuivait le ministre anglais , une question de vie ou de mort pour la civilisation... Pour le salut de l'Europe et de la société civile, nous devons être décidés à une longue guerre, à une guerre irrémissible jusqu'à l'extinction du fléau... « — Ne parlez pas de duel à mort et de guerre implacable, répondit Narbonne : vous susciterez une résistance désespérée. « L'honneur est encore dans les camps de la République... Prenez garde d'unir, malgré eux, tous ceux que vous enveloppez d une même haine... Je ne sais aujourd'hui de la France qu'une chose : c'est que l'excès du péril peut la rendre indomptable, et que, sous la tyrannie intérieure qu'elle subit, au nom de la liberté, elle est passionnée pour l'indépendance de son territoire... Quant aux côtés faibles du pays, aux passages mal gardés, aux consciences mal défendues, je ne les connais pas; je ne les dirai pas... Personne ne vous livrera le secret et la force de la France. Ce secret et cette force sont partout *. »

' Journal inédit de J.-B. Colbert, marquis de Torcy, pobiié par F. llASSoa * Vr..LEMAiH. Souvenirs» t. I» p. 62-68.

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