‹ L'Europe et la Russie;Chapitre 19 sur 165 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ment de ces populations que l'on représente toujours comme bâillonnées et presque massacrées. Le Turc dit aux chrétiens : Ce qui vous a été laissé au moment de votre soumission, gardez-le, mais vous n'aurez pas davantage. Langage blessant qu'il faut supprimer, mais qui n'a pas empêché d'arriver par des voies détournées à la construction d'églises nouvelles et à la réparation des anciennes.

Le plus grand mal dans tout cela a été l'absence d'assimilation. Il y a d'un côté, dans l'empire ottoman, 21 millions de mahométans, et, de l'autre, il millions de chrétiens du rite grec et 2 millions 400,000 Arméniens. On se rencontre, on se mêle dans les affaires civiles, mais, dans les questions religieuses comprenant le mariage, on reste séparé. Quelques musulmans prennent des femmes chrétiennes, mais ils les soumettent extérieurement au moins à la loi mahométane, et élèvent leurs enfants dans l'islamisme. Ces sortes de mariages ne présentent donc aucun avantage général quant à la fusion des races chrétiennes et mahométanes. Là est le problème dont la solution est dans la main non encore complètement ouverte de l'avenir. Il serait toutefois impossible d'arriver à cette fusion qui doit commencer dans la politique et l'administration pour descendre plus tard dans la famille, si l'on continuait

à prendre la religion comme un signe inflexible de race et de nationalité.

En Europe, les chrétiens du rite grec se décomposent ainsi par races : Slaves, 5 millions et demi, Roumains (anciens Daces mêlés à une colonie romaine), 4 millions et demi, Grecs d'origine, 1 million, Arméniens, 400,000. Voilà donc déjà dans la Turquie d'Europe quatre races. Est-ce à dire qu'il y ait là quatre nationalités? Si on l'admettait, il faudrait remanier le monde entier pour conformer les États à la loi des origines, et reconnaître qu'au nom du panslavisme la Russie a le droit d'absorber la Pologne, et d'accaparer les parties de la Hongrie et de la Turquie habitées par des Slaves. Là, où des populations habitent ensemble depuis des siècles, là est leur patrie. Il se peut que des accidents religieux ou politiques empêchent pendant longtemps ces populations de former une de ces grandes unités complexes qui ont reçu le nom de nationalités; mais il n'y a pas dans ces accidents un motif suffisant de décomposer un État, où la vie commune et les intérêts communs ont créé des liens dont on sentirait toute la force au moment où l'on tenterait de les rompre. Le moyen le plus sûr de compromettre les nationalités réelles, celles que le temps et l'intelligence ont faites, c'est de les assimiler à des prétentions de races.

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Mais, s'écrie-t-on, la religion musulmane supposant à jamais aux mariages mixtes et à tous ces mélanges et croisements de races qui finissent par faire un peuple de frères, il faut rejeter les Turcs en Asie. Je ne demande pas à qui on donnerait la Turquie d'Europe. Serait-ce aux Grecs d'origine qui sont les moins nombreux? Serait-ce aux Slaves ou aux Roumains? Je pose une question plus simple : Il y a dans la Turquie d'Asie au moins 3 millions de chrétiens, dont 1 million d'origine grecque : comment s'arrangeraient-ils avec les Turcs? Vous voulez déplacer la difficulté, non la résoudre. L'argument tiré de l'incompatibilité de l'islamisme et du christianisme nous reporte aux temps des guerres religieuses; il déshonore la civilisation et ne peut profiter qu'à l'ambition moscovite. Si la formation d'une nationalité ottomane était impossible, la Russie n'aurait pas joué toute sa richesse, toute sa puissance pour empêcher les effets du grand principe qui doit ruiner toutes ses espérances en Orient, le principe de l'égalité des cultes devant la loi.

Nous allons voir que le czar a mal jugé la situation de l'Europe, mais l'auteur de ce livre s'abuse

étrangement si des quelques pages qu'on vient de lire ne résulte pas la démonstration que la Russie a mesuré d'un œil clairvoyant l'étendue des dangers dont sa politique de conquête est menacée par la réforme musulmane sur laquelle il reste à dire un mot dont le lecteur comprendra aisément la portée.

Dans tout l'empire ottoman, les conseils municipaux sont composés, sans distinction de religion ni de races, de musulmans, de chrétiens, de juifs, en proportion du nombre des membres de ces cultes. Tous les intérêts sont ici représentés. Voilà donc un ordre très-essentiel de choses où la fusion administrative est largement, sincèrement pratiquée. Or, un tel progrès n'est-il pas le gage certain de nouveaux progrès? Pour le nier, il faut nier que la vie municipale finisse toujours par réagir sur la vie politique, c'est-à-dire s'inscrire en faux contre la vérité la mieux prouvée par l'histoire.

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