‹ L'Europe et la Russie;Chapitre 42 sur 165 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

moyens matériels pour conquérir les hauteurs avant l'hiver, et aller renverser les forts du nord. Maintenant et comme chose essentielle à l'intelligence de l'action, et à l'appréciation du mérite respectif des combattants, il convient de constater le changement qui s'était opéré sous le rapport du nombre dans l'armée russe et dans l'armée alliée.

Les Russes, grâce aux renforts qu'ils avaient reçus, disposaient d'au moins 100,000 hommes, à savoir : garnison de Sébastopol, y compris les marins, 30,000; troupes restées hors de la place après avoir pris part à la bataille de l'Aima, 25,000; corps de Liprandi, 22,000; corps de Danenberg qui venait d'arriver en poste, 30,000, présentant ensemble, déduction faite des non-valeurs, 100,000 combattants.

L'armée française, depuis son arrivée devant Sébastopol, avait reçu des renforts dont on évaluait le chiffre à 16,000 hommes. Ce qui paraît certain, c'est qu'elle pouvait réunir 30,000 combattants. Les rapports de lord Raglan n'accusent à cette date (5 novembre) la réception d'aucun renfort, et comme la maladie, accrue par l'absence de ces excès de comfort auquel ils sont accoutumés, avait cruellement travaillé nos alliés, l'armée anglaise ne comptait guère que 15 à 16,000 hommes dispo-

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nibles pour le combat. Les Ottomans présentaient un effectif de 6,000 hommes, et chacune des flottes avait mis à terre une brigade de 1,000 marins. C'était un total de 53 à 54,000 combattants.

L'armée russe était exaltée par des prédications religieuses et par la présence des deux plus jeunes fils de l'empereur Nicolas. Le prince Gorlschakoff, destiné à devenir général en chef, était aussi arrivé porteur d'instructions nouvelles. Ces instructions laissaient à Menschikoff une loyale chance de prendre sa revanche de l'Aima ; elles la lui préparaient même, car le plan de la bataille d'Inkerman était rédigé par une main savante, il faut le reconnaître.

Voici quel était ce plan :

L'extrême droite des Anglais à la pointe d'Inkerman, n'étant pas couverte par des travaux suffisants, il avait été résolu de l'attaquer et de s'y établir à tout prix. De là les Russes s'élanceraient sur les travaux de siège des alliés, les prenant en flanc pour les culbuter, tandis qu'une grande sortie de la garnison les attaquerait en front. Ce double succès obtenu, les Russes se dirigeraient par les

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plateaux sur Balakiava, attaquée vigoureusement alors par Liprandi, qui eût disputé aux alliés jusqu'à la possibilité de rembarquer leurs débris.

La guerre se compose de stratégie et de tactique, c'est-à-dire de conception et d'exécution. Il ne suffit donc pas qu'un plan soit bon d'une manière générale, il faut qu'il soit conforme à la nature des soldats chargés de l'exécuter. Or, la valeur des Russes est naturellement plus résistante qu'assaillante. Le plan dont s'agit pouvait toutefois réussir, favorisé qu'il était par l'excès de confiance de lord Raglan dans la solidité de ses soldats. Voyant en eux ses fortifications, il ne se préoccupait que de Balakiava toujours exposée à une attaque de Liprandi, et où étaient concentrés tous les approvisionnements de l'armée anglaise. Cet intrépide gentilhomme n'avait donc daigné établir à la pointe d'tnkerman, là précisément où pouvait déboucher une armée russe, qu'une batterie à deux embrasures sans banquettes, pour la fusillade, batterie que le général Lacy-Évans avait refusé d'armer,- en déclarant que les deux canons qu'on y mettrait ne seraient qu'un appât de plus pour l'ennemi.

A cinq heures du matin, le 5 novembre, favorisés par le brouillard et par la pluie, 45,000 Russes, venant les uns par les ponts d'Inkerman, les autres par la route qui descend du fort du nord en traversant les marais, gravissent les pentes ravinées et boisées conduisant aux positions occupées par les Anglais. Sur ces pentes aucune tranchée n'avait été creusée, aucun abatis pratiqué. Les Russes montaient sans rencontrer d'autres obstacles que ceux qu'avait élevés la nature. C'est vers six heures seulement qu'en venant faire la tournée nécessaire pour tenir les postes en éveil aux approches du point du jour, le brigadier général Codrington fat prévenu de la marche de l'ennemi. Toutes les troupes anglaises non employées aux tranchées ou à la garde des tranchées furent bientôt debout, et l'affaire commença avant que l'obscurité fût dissipée.

L'attaque n'étant point prévue, les Anglais agirent sans plan concerté à l'avance. Chaque division, ses chefs en tête, se précipitait sur l'ennemi, et, après deux ou trois décharges au plus, l'abordait à la baïonnette. Bien qu'ils fussent attaqués sur deux

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