CHAPITRE XI
points à la fois, en face des ponts d'Inkerman et en face du Télégraphe, que leur batterie n° 3 fût menacée par la vallée de la Tchernaïa, et qu'une autre menace fût formulée par le corps de Liprandi , les Anglais, dans leur courage dédaigneux, crurent pouvoir repousser à eux seuls tous ces dangers. Les généraux Catchart et Brown, le premier qui allait être tué et le second blessé, ayant rencontré, vers sept heures et demie, le général Bosquet, refusèrent ses offres de concours en déclarant qu'ils avaient encore des réserves.
Cependant les Anglaisau nombre de 8,000 àpeine, la moitié de leurs forces étant retenues au siège, s'épuisaient à tuer un ennemi toujours renaissant. La batterie que le général de Lacy-Evans avait refusé d'armer était devenue le théâtre d'une lutte acharnée à la fin de laquelle 200 soldats anglais et 8 officiers étaient tombés aux mains des Russes. Le général Catchart, une des capacités de l'armée britannique, venait d'être tué en regagnant la hauteur qu'il avait imprudemment quittée en chargeant les Russes, à la tête de sa division. Les généraux Goldie et Strangways étaient mortellement blessés. Parmi les blessés on comptait les généraux Torrens, Adams, Bentink. L'heure était venue d'abdiquer l'orgueil de vaincre seuls aux yeux de tous un ennemi
si supérieur eu nombre. Heureusement l'heure de profiter du concours offert par l'armée française n'était pas tout à fait passée. Parmi les officiers anglais qui allèrent le réclamer, se trouvait le vieil et brave général Brown, un de ceux qui l'avaient refusé d'abord. Jamais, les Anglais le déclarent, jamais troupe n'arriva aussi rapidement que celle du général Bosquet. La course avait été si précipitée que les clairons des zouaves ne retrouvèrent l'haleine pour sonner la charge que quand elle avait déjà passé à travers l'ennemi. Entourés d'abord, — car ils s'étaient jetés au milieu des Russes, — les soldats français font face de tous côtés. Deux batteries à cheval s'élancent sans se soucier d'être ou non soutenues, et réunies à une batterie anglaise, elles acceptent la lutte contre l'artillerie de position des Russes et la réduisent au silence. La fusillade à bout portant et la baïonnette continuent pendant deux heures encore leur jeu sanglant. Les colonnes russes transpercées, déchirées, s'arrêtentincertaines; un dernier et suprême élan les pousse en arrière. Les voilà en retraite et les armées alliées se saluent par les acclamations les plus cordiales qui aient jamais éclaté sur un champ de bataille. Il n'était pas encore midi.
GHÀPITHE XI
Mais du côté du siège il se passait une scène dont il faut rendre compte.
Vers neuf heures et demie, une sortie forte de 5,000 hommes et d'une batterie d'artillerie, longea le ravin de la Quarantaine , et favorisée par un épais brouillard, arriva à l'improviste sur les batteries françaises n° 1 et 2 dont -elle s'empara. Les régiments de tranchées conduits par le général de La Motte-Rouge, s'élancèrent sur les deux batteries que l'ennemi avait évacuées pour prendre position sur le revers du ravin à petite distance de la tranchée. Tout le corps de siège aux ordres du général Forey fut mis en position. La brigade d'Aurelle s'avançait du côté de la mer, la brigade de Lourmel appuyait le mouvement de celle de La Motte-Rouge. Les divisions Napoléon et Levaillant (n° 3 et n°.S étaient en réserve sous les armes.
Le général de Lourmel, ayant culbuté l'ennemi, pensa pouvoir réaliser le rêve de la prise de Sébastopol par un coup de main. Enflammé par le succès de son attaque qu'appuyait le général de La Motte-Rouge, il avançait toujours sans regarder à la possibilité de forcer la deuxième enceinte. Le commandant du corps
de siège, satisfait d'avoir repoussé l'ennemi, et ne connaissant pas le destin de la bataille d'Inkerman, qui du reste ne s'était pas encore prononcé, fit sonner la retraite. Les troupes se soumirent avec regret, avec lenteur à cet ordre. Dans la retraite le général de Lourmel fut blessé mortellement. Le général Forey fui publiquement approuvé par le général en chef Canrobert. Cependant le général Forey a été privé plus tard de son commandement, car dans une armée aussi, il y a une opinion qui veut être obéie, alors mêmequ'elle préfère la valeur inconsidérée au courage prudent»
La bataille d'Inkerman a coûté aux Anglais 3 généraux tués. — Catchard, Goldie, Strangways, 4 blessés, Adam, Tonens, Bentink et Brown,et 2,612 hommes hors de combat, parmi lesquels un grand nombre d'officiers supérieurs et particuliers. De leur côté les Français ont eu 1,746 hommes hors de combat, deux généraux blessés, Canrobertet Bourbaki, un colonel tué, Camos.
Les pertes des armées alliées doivent du reste avoir été égales dans cette journée, car au chiffre des hommes tués ou blessés sur la hauteur d'Inkerman, il faut ajouter celui des hommes perdus en repoussant la grande sortie de la Quarantaine, dont tout ce qu'on a su, c'est qu'il comprend, proportion gardée, un grand nombre d'officiers.