‹ L'Europe et la Russie;Chapitre 50 sur 165 · CHAPITRE XU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XU

qu'on ne doit pas méconnaître. Quiconque a passé l'hiver de 1854-55 en Crimée sous l'uniforme français, ne rencontrera de sa vie le général Canrobert sans s'incliner au ressouvenir de cette noble et sainte camaraderie qui franchissait d'un bond tous les degrés de la hiérarchie à l'appel du danger ou de la soulfrance. La nature donne le génie ; il est le plus légitime de tous les hasards, mais, après tout, il n'est qu'un hasard de la naissance, L'homne se donne à lui-même la vertu.

Il y a même lieu pour nous de supposer que le général Canrobert élèvera la sienne jusqu'à l'abdication du commandement, car il se montre mal satisfait de son initiative, de sa résolution à ordonner chaque nuit des combats meurtriers auxquels il ne saurait prendre part. Il commence à sentir qu'il s'est trop obstiné sur la gauche, et il est homme à dire à celui qui lui rendra son erreur évidente : Prenez le commandement en chef, moi, je reprends ma division. Ce successeur probable est déjà arrivé, et son influence se fait sentir par la direction plus à droite donnée aux travaux. lia la résolution, le savoir, mais il nous est permis d'espérer en son caractère emporté, absolu, impatient. S'il arrive au commandement en chef, le général Pélissier tentera certainement quelque grande attaque de vive force non suf-

fîsamment préparée, et qui retardera ses affaires. Pour vouloir prendre trop vite Sébastopol, il peut ne pas le prendre cette année.

Djezar Pacha, un barbare, aidé du désert et de la peste, a lassé Bonaparte; nous avons pour nous, les tempêtes de l'Euxin et le choléra, et contre nous rien qui puisse être comparé à l'homme qui attaquait Saint-Jean-d'Acre. Un capitaine a été l'oiseau rare en tout temps. Au siège de Troie, il y avait nombre de héros, Achille, Patrocle, Pyrrhus, Philoctète, les Ajax, Diomède, Ulysse, Idoménée, Antiloque, et pas un capitaine pour remplacer Agamemnon, si ce n'est Idoménée peut-être, car le roi d'Ithaque n'était que l'homme des coups de main, des expédients, des stratagèmes et des discours habiles. Le xviii6 siècle a produit Frédéric de Prusse et Napoléon Bonaparte, qui sortit de l'école militaire l'année où mourait son illustre devancier. Jusqu'à ce jour, notre siècle n'a donné que des généraux d'un plus ou moins grand mérite. Ne perdons point l'espoir d'at-' teindre l'hiver, et confions-nous dans Dieu qui protège la Russie. En termes plus positifs, confionsnous, ici, en notre courage, en l'avance que l'ennemi nous a laissé prendre dans nos travaux, et, au dehors, dans les appréhensions qu'inspire aux puissances belligérantes elles-mêmes une guerre qui ne saurait

CHAFITKE XII.

se prolonger, sans mettre à nu cette vérité, que pour l'Europe, la plaie la plus voisine du cœur, c'est l'Autriche. J'ai dit.

Ce discours n'a rien d'invraisemblable dans la bouche du général Todtleben, si on ne le grandit pas à plaisir pour grandir en même temps l'honneur de l'avoir abattu, car devant les esprits supérieurs, les hommes et les événements se dessinent complets par leurs commencements, et ils les préjugent comme nous, simples mortels, les jugeons quand tout est consommé. Mais l'auteur ne renvoie à personne la responsabilité ni de ses opinions ni de ses paroles, et s'il a recouru à une forme aujourd'hui insolite, c'est simplement afin d'être maintenant libre d'arriver en quelques enjambées à la troisième période du siège.

Page 1