CHAPITRE XV
rivé 150,000 à Sébastopol, et que 80 à 100,000 miliciens, recrutés en grande partie parmi les hommes ayant déjà servi, n'aient pas suffi à combler les vides creusés par la maladie, le canon, la baïonnette. C'est donc une véritable concession d'accepter que depuis l'avènement du général Pélissier, il y a eu égalité numérique dans l'effectif disponible des armées dont la lutte captivait l'attention du monde civilisé.
Les Russes possédaient d'ailleurs sur nous un avantage préférable souvent à celui du nombre : l'unité dans le commandement. Chaque fois qu'une opération devait être entreprise par les armées alliées, il fallait qu'elle fût précédée d'une délibération où nul n'avait voix prépondérante. S'était-on mis d'accord, un seul et même ordre, une seule et même pensée ne donnait pas l'impulsion à toutes les forces. Il fallait rédiger des programmes en plusieurs parties, et chaque général en chef exécutant la sienne, il manquait nécessairement et toujours quelque chose à l'ensemble. Certes, les Français n'eurent jamais à se plaindre de lord Raglan, ni les Anglais des généraux Canrobert et Pélissier. Jamais on ne vit entre alliés plus d'égards, d'estime mutuelle, de cordiale entente. Mais il est des situations dont le vice originel ne peut être complète-
ment racheté par les efforts de la bonne volonté, et l'abdication des amours-propres. Je ne saurais dire en quelle occasion l'absence d'unité dans le commandement a été nuisible au succès des alliés; mais j'affirme qu'elle l'a été, parce qu'elle a dû l'être, les conventions diplomatiques ou militaires ne changeant ni les lois de la logique, ni celles du cœur humain. Il est donc permis d'espérer que l'alliance est maintenant assez éprouvée pour que l'Angleterre place ses troupes sous les ordres d'un de nos généraux, et nous nos escadres sous les ordres d'un de ses amiraux. Un médiocre général en chef vaut mieux que deux bons.