POLITIQUE DE LA RUSSIE
Pierre Ier, un sauvage par les mœurs, était doué d'un esprit sagace et de longue portée, qui sut reconnaître le point précis par où la civilisation occidentale était vulnérable. Ce point reconnu, le plan de Pierre Ier se déroula, on peut dire de lui-même : entretenir par tous les moyens possibles la rivalité entre la France et l'Angleterre, et profiter de tous les conflits résultant de cette rivalité pour avancer les affaires de la Russie et tromper l'Allemagne. Tromper l'Allemagne était le plus difficile et le plus essentiel, car si l'Allemagne n'empêchait pas la France de donner la main à la Pologne, l'aigle moscovite pouvait être écrasé dans son œuf, comme parle un
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poëte. Le succès du système de Pierre Ier fut complet du côté des princes allemands. N'ayant pas de marine, ils ne prirent nul ombrage en voyant le czar transporter la capitale de son empire sur la Baltique, et indiquer le dessein de dominer un jour la mer Noire. La route étant ainsi creusée, les successeurs de Pierre n'eurent qu'à la suivre, et ils la suivirent avec habileté, avec persévérance.
Pour achever d'obscurcir la clairvoyance de l'Allemagne, la Russie associa plus tard la Prusse et l'Autriche aux partages de la Pologne. L'affaire fut si adroitement menée, que Frédéric II entra dans cette œuvre d'iniquité pour échapper à un danger contre lequel il ne se sentait pas de force à lutter tout seul, car il n'était pas permis de compter sur l'appui du gouvernement pourri de Louis XV. Il importe, d'ailleurs, de ne pas l'oublier; à peine le premier partage était-il terminé qu'éclata la révolution américaine, qui, en armant l'une contre l'autre la France et l'Angleterre, donnait à la Russie la liberté de marcher à son but à ciel ouvert. Celle-ci toutefois ne précipita rien.
Ce fut seulement en 1783, lorsque l'indépendance des États-Unis venait d'être proclamée par le traité de Versailles, que Catherine II résolut de s'emparer de la Crimée. Le moment était bien choisi. Les res-
sentiments soulevés par la guerre d'Amérique rendaient tout rapprochement impossible entre la France et l'Angleterre. Fox, alors premier ministre, ne crut pas pouvoir s'engager à soutenir la France dans ce qu'elle eatreprendrait pour empêcher l'expédition russe. Il fit simplement la promesse de ne pas contrarier nos efforts, et encore la fit-il d'un ton qui engageait à douter qu'il se crût bien assuré de la pouvoir remplir. Le roi de Prusse examina les chances de s'opposer avec succès à la conquête de la Crimée, et, ne les ayant pas jugées suffisantes, il s'abstint. Quant à l'Autriche, qui aurait pu s'unira la France et à la Savoie, et entraîner la Prusse dans une alliance contre la Russie, elle laissa faire, dans l'espoir que la conquête de la Crimée par les armes de la czarine formerait un précédent qui autoriserait la cour de Vienne à s'emparer de la Moldo-Valachie et à devenir ainsi maîtresse de la navigation du Danube. La politique des Habsbourgs a toujours été la même.
Userait injuste, cependant, de ne pas reconnaître que les Turcs avaient fait courir à l'Autriche et à l'Allemagne des dangers qui avaient laissé de profondes rancunes dans les âmes, et qu'il n'eût pas été facile de persuader à l'opinion, — car, bon ou mauvais, il y a toujours un courant d'idées chez les