‹ L'Europe et la Russie;Chapitre 82 sur 165 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

subsistant plus, la rivalité et ses conséquences doivent cesser, Sublatâ causa, sublalus effectus.

Ce n'est pas d'un siècle que date l'hostilité entre la France et l'Angleterre; elle n'est pas le résultat d'une combinaison ministérielle, elle est le produit de l'expansion de deux principes différents de gouvernement, et si l'on y regarde de suffisamment près, on en trouve les premières racines dans l'invasion des Normands, ou, pour parler plus exactement, dans l'immigration des peuplades Scandinaves sur noire territoire.

Après cent ans et plus d'incursions par la Seine, par la Loire, par le Rhône, par la Meuse, les Normands obtinrent la Neustrie, qui, modifiant son nom sur le leur, s'appela Normandie. C'était en 912. La nécessité de se défendre contre eux quand ils n'étaient que pirates, avait donné naissance en France aux grands fiefs; la nécessité de se défendre contre leurs attaques quand ils furent régulièrement établis sur noire sol et dirigés par des chefs habiles, amena une autre modification dans notre droit public. La couronne de France fut unie au plus grand des fiefs français, et de cette union il résulta par la suite une

situation d'infériorité pour les ducs de Normandie, qui, devenus rois d'Angleterre, restaient, pour leur fief primitif, vassaux de nos rois. Là est la source de cette hostilité qui a duré jusqu'à ce que l'Angleterre eût acquis la preuve que notre principe avait conquis une puissance supérieure à tous les accidents des champs de bataille.

Le peuple français, quoiqu'il ait valu à ses rois le titre de très-chrétien et de fils aîné de l'Eglise, n'oublie jamais et pardonne difficilement les injures qu'il a subies. De nos jours encore on sent les cœurs bondir sous la main au nom de Crécy, de Poitiers, d'Azincourt. Le bûcher de Jeanne d'Arc fume toujours devant nos yeux, qui ne savent pas s'arrêter sur celui d'Eléonore Galigaï, allumé par le propre fils de notre Henri IV, et rien n'est plus populaire que de traiter d'envahisseur l'Anglais qui possédait par titres légaux à peu près la moitié de la France, et que nous en avons chassé.

En 1132, Éléonore, après son divorce d'avec l'imbécile Louis VII, avait porté en dot au roi Henri d'Angleterre la Guyenne, qui comprenait alors la Gascogne, la Saintonge, le Poitou, en un mot presque tout ce qui compose aujourd'hui la France méridionale. Par les Plantagenets, les conquérants de l'Angleterre avaient possédé, puis perdu, puis repris

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l'Anjou, le Maine, la Touraine, et malgré la dépossession méritée et subie par Jean sans Terre, ils se considéraient toujours comme les seigneurs légitimes de la Normandie, berceau de leur puissance. Voilà où en était sur notre sol la situation territoriale entre les deux peuples rivaux au moment où commença cette célèbre guerre dite de cent ans, d'où Ton part toujours quand on veut raviver la haine qui s'éteint de la France contre l'Angleterre.

Cette guerre que, sans sortir de la vérité, on peut qualifier de guerre civile, fut en effet, malgré tout ce qu'on en a dit, une guerre de principe plus encore que de territoires.

Edouard III, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère, prétendait, en vertu de la loi gothe-normande, à la couronne de France, qui venait de passer, en vertu de la loi salique, à une branche collatérale de la famille capétienne. Là était la cause de la guerre entre les deux maisons royales, et si les deux peupies s'y associèrent avec une sorte de fureur, c'est que les deux lois d'hérédité de la couronne partaient de deux principes opposés de gouvernement : le principe féodal et le principe de la monarchie uni-

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taire et démocratique. Qui n'a pas vu cela, n'a pas vu clair dans notre histoire.

On s'est plu à peindre le peuple français en amant fanatique delà royauté quand même. Rien de moins exact. Le peuple de France a aimé la royauté comme son meilleur instrument de guerre contre l'aristocratie et les privilèges. Il l'a aimée comme il aime une bonne épée, une bonne cotte de mailles, une bonne lance, puis un bon canon, un bon fusil, enfin, comme il aime sa bonne carabine. Hais sous une royauté il y a nécessairement un homme, et les rois ont pris pour eux les sentiments adressés à l'institution, erreur qui a reçu un éclaircissement si terrible il y a soixante-cinq ans. Il est donc permis de croire que dans la guerre de Cent Ans. s'il se fût agi seulement d'un changement de personnes royales, la question eût été résolue en faveur des descendants de Philippe IV par les femmes,

Les batailles de Créey et de Poitiers, qui se suc cédèrent à onze ans de distance, nous avaient mis dans une position d'où un peuple ne se relève que s'il a à défendre un principe.

La loi salique par elle-même n'est pas opposée au régime féodal ; mais on sait que La valeur d'une loi dépend de la manière dont elle est entendue et appliquée. Or, en France, loi salique veut dire monar-

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