‹ L'Europe et la Russie;Chapitre 86 sur 165 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

anglais applaudit au luxe de ses lords : il est fier de leur richesse; le peuple français n'est fier que de ce qui sort de lui, car il se sent capable, et il a prouvé qu'il Tétait, de suffire à tout, — à la politique, aux sciences, aux arts, à la guerre. Ce qui lui a rendu si chère notre grande révolution de 89, ce n'est pas seulement sa justice, c'est qu'elle a réussi par des plébéiens.

Napoléon s'est bien gardé de jamais dire aux masses qu'il était d'origine noble, et que sa famille avait certaines prétentions à prouver qu'elle avait été souveraine à Trieste. Jeanne est l'héroïne du peuple, parce qu'elle est fille du peuple, une pauvre paysanne illettrée qui a su faire ce que ne faisaient ni les princes, ni les seigneurs. Brisez, si vous voulez, les statues qu'on lui a élevées, sa popularité et sa gloire n'en seront pas diminuées, pas atteintes. Il y a en France 12 à 13 millions de femmes adultes; toutes savent que la Pucelle a vaincu les Anglais, et que les Anglais l'ont brûlée au lieu de l'honorer comme prisonnière de guerre. Or, lorsqu'une renommée est remise aux soins des femmes, et qu'elle intéresse la légitime fierté du sexe, soyez assuré que cette renommée ne périra pas. Ajoutez qu'ici, parmi les hommes, il n'y pas d'adversaire de la gloire de Jeanne, et vous comprendrez ce que la

mort de cette fille héroïque a dû mêler de haine à des guerres soutenues pour un grand principe politique, et, plus tard, pour des intérêts touchant à l'orgueil et au bien-être des masses.

On courrait risque de faire sourire en disant que l'histoire de Jeanne d'Arc est encore pour quelque chose dans les difficultés de l'alliance anglo-française. On dirait vrai pourtant. Les haines de peuple à peuple ont cela de déplorable qu'elles se perpétuent par la tradition et par la légende. Lisez les discours prononcés contre le manifeste de Pilnitz et les trames de Pitt et Cobourg ; ouvrez les Messeniennes inspirées par le sentiment français après Waterloo, et voyez si le bûcher de Jeanne ne les échauffe pas de sa flamme. Un fait précis, tel que la différence de principe politique résultant de la loi gothe-normande et de la loi salique, peut l'expliquer, et l'explication doit détruire bien des préjugés. Mais un fait tout ensemble historique et légendaire, ayant un dénoûment atroce, résiste toujours par quelque côté à l'explication philosophique.

Ce n'est pas ici le lieu de redire en la jugeant la légende de Jeanne, mais il est indispensable d'exposer l'influence historique de l'intervention de cette noble fille dans une lutte qui a fini par donner toute la France au principe opposé au principe anglais.

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