CHAPITRE X!l
rien n'a racheté Inkerman ni en apparence ni autrement. Il n'est pas de soldats plus patients, plus dociles, plus résignés à mourir que les nôtres; reconnaissons toutefois qu'à découvert, poitrine contre poitrine, ils n'ont ni la fureur froidement clairvoyante de l'Anglais, ni l'entrain, la prestesse, l'adresse du Français. A chaque armée son mérite. La nôtre remue la terre avec une habileté, une force infatigable, et se défend avec une rare opiniâtreté derrière les retranchements qu'elle a élevés. Sachons profiter de nos avantages.
A l'armement d'une grande place forte, nous réunissons l'armement d'une grande flotte, devenue pour notre salut un écueil sous-marin. Des outils, nous en avons à profusion , et du bois pour les blindages, et de la toile pour les sacs, et jusqu'à des cordages pour former devant nos canonniers des espèces de rideaux capables d'amorlir les balles copiques des carabines. Quant aux canons, nous en possédons plus de 4,000, et comme, si étendues que deviennent nos lignes de contre-attaque, 7 ou 800 pièces suffiront à leur armement, notre richesse, de ce côté, est portée jusqu'au luxe, de même qu'en poudre et en projectiles, pleins ou creux, de tous calibres. Or, calculez ce qu'il faudra de temps et d'efforts aux alliés avant d'avoir fait arriver en Cri-
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mée 8 à 900 pièces de siège nécessaires pour acquérir cette supériorité de feux sans laquelle une grande place bien défendue ne saurait être conquise , et partagez mon espoir de prolonger la défense jusqu'en novembre prochain. Alors tout sera gagné pour nous, car, encore une fois, la diplomatie est impatiente de la paix, craignant toujours que la guerre ne devienne révolutionnaire.
Mon espoir de faire durer le siège encore toute une saison se fonde avant tout sur la supériorité numérique de nos moyens matériels. Cependant, je l'avouerai, la combinaison accidentelle qui a donné la droite aux Anglais, moins nombreux et moins accoutumés à remuer la terre que les Français, nous est d'autant plus favorable que ceux-ci , prenant la besogne droit devant eux, poussent leurs travaux d'un côté où ils ne sauraient nous devenir bien dangereux. Nous avons profité de cette faute, de ce hasard, si vous voulez, pour développer nos défenses vers MalakoflT, par le mamelon Vert et le grand ravin du Carénage. Nous en profiterons encore, et toujours, mais sans ostentation, de manière à faire comprendre, le plus tard possible, à l'assiégeant, que c'est par un point dominant, non par un point dominé qu'on se rend maître d'une place.
Le caractère et le talent des généraux en chef
CUAPITRK XII.
alliés sont aussi des éléments de la question qui occupe le conseil, et je demande la permission d'exprimer à cet égard mon opinion, bonne ou mauvaise, mais respectueuse autant qu'elle doit l'être envers de loyaux et vaillants otliciers.
S'il est permis de dire d'un homme qu'il n'a pas connu la peur, c'est de lord Raglan. Sa vie ne pèse pas un. scrupule contre le devoir. Instruit, affable sans familiarité, oubliant ses propres mérites et ses propres services pour mieux se rappeler ceux des autres, il est un modèle de la vertu militaire. Devant toute position pouvant être enlevée par une attaque de vive force, il est sans hésitation, et prend ses dispositions avec assez de promptitude et beaucoup de méthode. Mais quand l'action doit être précédée de travaux des armes spéciales, le noble Lord abdique trop modestement l'autorité que lui donne son expérience générale des choses de la guerre; il passe parole, dirai-je, en transportant une formule d'un jeu de cartes au noble jeu des batailles. Toujours prêt et dispos contre tout ce qui peut être renversé par un élan de courage, il manque d'entrain, d'initiative, de fertilité d'esprit contre tout le reste. Lord Raglan est un héros, il n'est pas un capitaine.
. Pardon, je sais que je parle d'un noble vieillard
qui mourra avant quelques mois, peut-être, des privations qu'il s'est volontairement imposées cet hiver pour n'être pas, lui pair de la Grande-Bretagne, exempt de souffrances au milieu de ses soldats qui souffraient le froid et la faim, mais il ne faut point parler d'un adversaire, ou il faut en dire ce que l'on croit être la vérité. Je dirai donc qu'il est presque incompréhensible que lord Raglan, qui a fait toutes les campagnes de la Péninsule, à côté du duc de Wellington, ait laissé choir son armée en un véritable désarroi administratif en face de l'exemple d'un général en chef, son maître et son ami, qui doit la plus grande partie peut-être de ses succès à l'activité, au talent réel avec lesquels il dirigea et domina toujours son administration militaire.
Les Français perden t l'Espagne, parce qu'au lieu d'y payer largement leurs consommations et d'y désarmer ainsi les intérêts matériels, ils prétendent que la guerre doit nourrir la guerre, réunissent ainsi contre eux les deux natures d'intérêts, et courent sans précaution à travers tous les obstacles, se moquant du riz-pain-sel, et faisant du mot administration le synonyme de quelque chose de peu flatteur. Or, voyez le changement des choses humaines : Ce sont en Crimée les Anglais qui succombent par