V. Jager, Histoire de Photius, 2^ éd., p
3. Il a fait des miracles, disaient ses amis. V. le continuateur de Georges le Moine, Vie de Michel, c. 21 (Migne, P. G., t. CIX, p. 887). Il a assassiné son prédécesseur Ignace, disaient ses ennemis. V. Stylien, Lettre à Etienne V (Coleti, Concilia, t. X, p. 907). C'était, selon les uns, un homme de beaucoup de savoir et de piété. V. Vie de S. Nicolas Studite (Migne, P. G., t. GV, p. 907). Selon les autres, le grand mérite de Photius consistait à vider soixante coupes s;ins être ivre. V. Syméon Magister, Vie de Michel^ c. 19 (Migne, t. CIX, p. 726).
sa situation extérieure, mais pour son mérite personnel, pour la prééminence de son savoir et de ses mœurs. Et cette passion ne fut si forte que parce qu'elle tirait son aliment, je dirais presque sa sincérité, de la foi robuste qu'avait Photius dans Tinfaillibilité de sa science, comme dans l'impeccabilité de sa conduite.
Toute sa vie est là, avec ses apparentes contradictions, ses •excès et ses mérites. 11 n'est pas le moins du monde prouvé que Photius ait menti autant qu'on le pense lorsqu'il affirma n'avoir accepté la dignité patriarcale qu'à son corps défendant i. Quand on a conscience de briller par soi-même, on se soucie moins d'emprunter à des titres officiels un reflet inutile et d'essence inférieure. 11 semble même que, pour les orgueilleux de grande race, à qui les honneurs n'agréent qu'autant qu'ils s'adressent à leur seul mérite, il y ait plus à perdre qu'à gagner dans ces hautes charges qui attirent à elles toute la considération, et servent moins à mettre en relief qu'à faire oublier la valeur de la personne- Photius s'est vanté dans ses lettres de n'aimer ni le faste ni l'argent'. On peut l'en croire, car ce n'était pas par cet endroit-là que le venin perçait. Pour expliquer le renom d'humilité qu'il a conquis parmi beaucoup de ses contemporains, et dont le pape Jean Ylll lui-même s'est fait l'écho^, il n'est pas nécessaire non plus de recourir aux calculs profonds d'une incomparable hypocrisie. Gomme tous les hommes chez qui la passion s'est concentrée sur un point unique, Photius eut par ailleurs des renoncements faciles peut-être, mais sincères.
S'il se cramponna énergiquement à son siège patriarcal, sous le feu des anathèmes lancés par le pape Nicolas I"''; si j)lus tard, dépouillé de sa charge, il aspira sans cesse à la reprendre, ce fut moins pour jouir du pouvoir suprême qvie pour établir son bon droit, pour qu'il devînt évident aux yeux de tous qu'on avait frappé en lui un innocent, le plus
1. V. Lettre de Photius à VÉ-Usc d'Antioche (Mignc, P. G., t. Cil, p. 1019) ; Actes du synode de 879 (Coleti, t. XI, p. 389).
2. V. Lettre de Photius aux cvr</ues (Mijj^ne, ihid., ep, xiv, p. 745); Leitre à l'empereur Basile {ihid., cp. xvi, p. 769).
[\. « Tua prudciitia, qua; dicitur liujuililalcm sciro. n) Lettre de Jean VIII ■à Photius (Migne, P. L., t. CXXVI, ep. 297, p. 911),
innocent et le plus juste des condamnés après Jésus-Christ^. Son mépris des jugements du Saint-Siège avait été plus apparent que réel. 11 ne s'était tant ingénié à les déprécier que parce qu'il en sentait mieux le prix. Rien ne lui eût été plus agréable, au contraire, que de pouvoir se recommander de l'approbation du pontife romain.
Jean VIII sut comprendre cet état d'esprit et l'utiliser. Sans faire plus de fonds qu'il ne convenait sur le repentir de Photius, il se persuada que ce grand contempteur de l'autorité pontificale serait le premier à la célébrer, le jour où il pourrait la tourner à son profit. Sachant quel en était l'objet et l'endroit sensible, l'orgueil du patriarche, bien loin de l'effrayer, lui parut d'un bon emploi, en ce qui concernait spécialement l'affaire bulgare. De ce côté-là, en effet, Famourpropre de Photius était peu ou point en cause. La hiérarchie installée en Bulgarie n'était pas son œuvre, mais celle d'Ignace. En la désavouant, il ne désavouait que son prédécesseur et ancien rival. La grande satisfaction d'être enfin reconnu par le pape de Rome devait le résigner plus facilement à un sacrifice d'autorité qu'il eût été sans doute impossible d'arracher à une ambition de l'espèce commune, ou même à l'entêtement étroit de l'humble Ignace.
Peut-être pensera-t-on que Jean YIII n'avait pas pris la mesure exacte de l'estime profonde que Photius avait de luimême, puisqu'il semble avoir attendu de lui un aveu public de ses fautes passées^? J'inclinerais plutôt à croire que, sans avoir la certitude de n'être point obéi sur ce point, le pontife romain estima qu'il valait la peine de tenter l'épreuve, se réservant, après le fait accompli, de retirer ou de maintenir sa décision, suivant qu'il serait possible ou non de concilier l'honneur du Saint-Siège avec les avantages obtenus. C'est du moins l'opinion que suggère une connaissance plus pré-
1. Durant le huitième concile œcuménique où il fut condamné, Photius s'étudia yisiblement à copier l'attitude du Sauveur devant ses juges. Un moment même, il accommoda à sa façon et pour son compte, les paroles célèbres de Jésus : « Regnum meum non est de hoc mundo. » V. Actes du VIII^ concile œcuménique^ sess. V (Migne, P, /.., t. CXXIX, p. 81).
2. « Misericordiam quaerendo. » Lettre de Jean YIII au clergé de Constantinople (Migne, t. CXXVI^ ep. 245, p. 866).
cise des faits ultérieurs. Jean VIII, cela est incontestable, ne trouva pas suffisante la vague profession d'humilité que Photius avait faite dans le concile byzantin de 879^ La lettre où il s'en plaint au patriarche, amicalement du reste, est encore au Registre ^. Quelques mois plus tard, autant pour remplir son devoir que pour calmer les exigences d'une opposition violente, que son alliance avec les Byzantins avait soulevée dans certains milieux romains, et à qui l'avènement à l'empire du prince carolingien Charles le Gros 'venait de donner une audace nouvelle, le pontife accentuait davantage ses réclamations*. Les légats pontificaux, qui avaient présidé à la réintégration de Photius, se voyaient publiquement censurés pour n'avoir pas exécuté rigoureusement leurs instructions^. L'évêque Marin aurait même été envoyé à Byzance avec la mission d'amener le patriarche à une satisfaction plus explicite*.
Mais ce qui doit également, si je ne me trompe, demeurer incontestable, c'est que Jean VIII ne jugea pas nécessaire de défaire son œuvre de pacification"^; c'est que, par ailleurs, les calculs que le pontife avait fondés sur le caractère du patriarche byzantin se sont trouvés exacts. Non seulement Photius ne tira pas occasion de sa rentrée en charge pour renouveler la guerre contre Rome; non seulement, tant que vécut Jean VIII, la papauté fut par lui respectée^, mais, si
1. V. Actes du synode byzantin de 879, sess. II (Coleti, t. XI, p. 384).
2. V. Lettre de Jean VIII à Photius (Migne, t. CXXVI, ep. 297, p. 910-
3. Le 9 février 881, d'après les travaux récents. V. Jaffé-Ewald, p. 417.
4. Les traces de cette opposition antibyzantine se retrouvent dans la Lettre de Jean VIII à Charles le Gros. V. Migne, t. CXXVI, ep. 295, p. 908.