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V. /hid., a. 877, p

L'EMPIRE GAROLIxNGIEN 265

Jean VIII pour Charles le Chauve a résisté à toutes les épreuves, même à celles de la mort. Quel qu'ait été son idéal, ou son rêve, il y crut sincôremenl, et rien ne l'en tira, pas môme le coup de foudre qui anéantit brusquement toutes ses espérances avec la vie de son cher empereur. Il est impossible de ne pas sentir qu'on est en présence non d'une comédie, mais d'une réalité sérieuse, lorsqu'on voit le malheureux pontife, encore tout meurtri de la triste nouvelle, confesser ingénument sa douleur au roi Carloman, à celui-là môme qui devait en éprouver le plus de joie. « J'en fais l'aveu, lui écrit-il, j'ai ressenti, en apprenant la mort de l'empereur Charles, un chagrin extrême. Tout mon être a été brisé, et élevant vers Dieu les larmes de mon âme, je me suis écrié avec stupeur : 0 profondeur des trésors de la science divine M » Le temps môme ne parvient pas à le consoler, ni, si l'on veut, à le désabuser. L'année suivante, il écrit encore au fils de Charles le Chauve, Louis le Bègue : « Je ne puis songer, je l'avoue, sans verser des larmes, à l'amour de prédilection que m'inspira votre père par ses grandes vertus et les continuels services qu'il rendait à Dieu-. »

Pour tout dire, ce qui a le plus empêché jusqu'ici de pénétrer la politique de Jean VIII, c'est l'idée qu'on se fait généralement du caractère et de la valeur de Charles le Chauve, idée qu'ont surtout propagée les historiens d'origine ou de tendances germaniques, mais qui a fini par dominer à peu près tous les esprits. Obligé que l'on était de reconnaître pour le moins à Jean VIII une intelligence vive et pénétrante, on ne pouvait s'imaginer qu'un pareil pape ait voulu sincèrement constituer un empire fort et durable avec un prince réputé pour un lâche et un incapable. Peut-être eût-il mieux valu retourner le raisonnement, et se demander si l'on avait bien soi-même une juste opinion de Charles le Chauve, puisqu'un homme aussi intelligent que Jean VIII en avait pris une idée toute différente.

Qu'on ne s'y trompe pas pourtant : mon intention n'est pas de tenter ici une réhabilitation qui n'a rien d'engageant pour

1. Y. Lettre de Jean VIII à Carloman. (Migne, cp. 93, p. 744).

2. V. Lettre de Jean VIII à Louis le Bègue [ihid.^ cp. 1J5, p. 767-8).

qui aime à se garder des pièges d'un subjectivisme toujours aux aguets. En peignant des plus tristes couleurs le roi des Francs occidentaux, celui qu'ils se plaisent à considérer à la fois comme le fondateur et le parfait modèle de la nation française, de cette race au sang mêlé, où les vices gaulois et romains auraient corrompu la vertu du vieux sang germain, les historiens allemands ont cru n'obéir qu'aux exigences d'une érudition purement objective. Ils ont en réalité glissé sur la pente douce d'un patriotisme inconscient, qui conduit d'autant mieux à juger sévèrement les nations rivales, que le mépris des autres n'est d'ordinaire qu'un éloge indirect et plus délicat de soi-même. Mais ce qui est dangereux au delà des Vosges ne l'est pas moins en deçà. Nous nous bornerons donc à envisager les choses par le côté qui intéresse particulièrement Jean VIII. Nous constaterons ainsi que de la place qu'il occupait, avec la vue qui s'offrait à lui, avec les idées et le tempérament qu'il apportaitdans l'observation, le pontife a pu loyalement se faire de Charles le Chauve l'opinion qu'il a souvent exprimée, et concevoir à son sujet d'aussi grandes espérances. Il est possible même que nous arrivions de la sorte à ne plus rien laisser dans l'ombre de ce qui a été, en cette circonstance, le plan exact et le véritable idéal de Jean VIII.

Avant tout, et si mauvaise opinion qu'on ait soi-même de la France gauloise et de son premier organisateur, il est juste de reconnaître que la manière de voir de Jean VIII ne provint ni du trouble particulier de son esprit, ni du point de vue spécial où son ambition personnelle l'aurait placé. Charles le Chauve lui apparut sous le môme jour qu'il avait apparu à ses deux prédécesseurs immédiats, deux hommes cependant d'une tournure d'esprit et d'un caractère bien différents. Déjà, en 865, le pape Nicolas P'" disait du roi des Francs occidentaux qu'il était « illustre en tout, clariis in omjiibus^)y; et plus tard, le pape Hadrien II trouvait à peine assez d'expressions pour énumérer toutes les vertus d'un, prince qui, à ses yeux, unissait la prudence au courage, la tempé-

1. Lettre de Nicolas I à Charles le Cliauve et à Louis le Germanique (Migne, t. CXIX, ep. 83, p. 922).

rance à la piété, la force et la justice à la noblesse et à la beauté '. Ce que pensaient les papes, on le pensait pareillement autour d'eux. On le disait tout haut à la bibliothèque pontificale et dans les salles du Latran où le bibliothécaire Anastase donnait le ton ^. Suivant la métaphore imaginée par celui-ci, l'atmosphère de Rome était imprégnée de la renommée du roi de France, et l'on respirait partout le parfum de ses vertus ^. L'unique tâche de Jean YIII fut de se mettre à l'unisson de son milieu; son opinion sur Charles le Chauve représente l'opinion des Romains de son temps. Elle représente môme l'opinion des Italiens, sinon de tous, du moins du grand nombre, si l'on en juge par la démarche qui fut faite, dès l'année 871, pour attirer en Italie le roi des Francs occidentaux*.

A cet égard du reste, Rome et l'Italie n'étaient que l'écho de ce qui se disait de l'autre côté des Alpes, parmi les sujets directs de Charles le Chauve. A Auxerre, à Paris, à Corbie et ailleurs, on s'exprimait sur le compte du roi de France, comme à la cour pontificale. On lui trouvait les mêmes qua-

i. « Quia prœdicaris sapientia et justitia, religione et virtute, nobilitale et forma, videlicet prudenlia, temperantia, fortitudine atque pietate refertus, si contigerit te imperatorem nostriim vivendo supergredi, etc. » Lettre d'Hadrien II à Charles le Chauve (Migne, t. CXXII, p. 1320).

2. L'habile homme n'avait pas attendu la mort de Louis II pour commencer une campagne d'éloges en faveur de Charles le Chauve. V. la lettre qu'il écrivit à ce prince le 25 mars 875 ( Migne, t. CXXIX, ep. 2, p. 739).

3. « Inter caetera studia quœ tam laudabilis actio quam saluberfima commonitio, quin etiam odorifera volans opinio de virtutum ac morum quantitate tuorum, o dictator inclyte! mortalium mentes excitât^ et ad effbdiendum sapientiœ hortatur velut thesauros, illud quoque non mediocriler est admiratione stupendura, quod non solum Latinos Patres sed et Grœcos rimari non cessas », etc. Lettre d' Anastase le Bibliothécaire à Charles le Chauve (Migne, t. CXXIX, p. 739). Et l'année suivante, en 876, Anastase enchérissait encore sur ces louanges. « Eccc imperatorum solertissime et christianissime qui elfodis et rimaris sapienliam sicut thesaurum, cui nihil sinistrum est, cum utraque nimirum manu pro dextera utaris. Nam sic humana reipublicae commissa sccundum legem Dei gubernacula moderaris ut divina quœque non descras, sed proL-feras. » Lettre d'Anastase le Bibliothécaire à Charles le Chauve (Migne, ibid., p. 737).

4. « Missos ab Ilalia plurimorum susccpit (Caroius), qui cum in\ilabaiit Itatiam ire. » Ilincin. an/i., a. 871, p. 492.

lités de bravoure, d'activité, de sagesse, de générosité ^ L'enthousiasme pour l'illustre monarque, pour le nouveau David, revêtait là les mômes formes et rencontrait les mêmes images passionnées, si bien qu'on se demande, tout surpris, comment pareille rencontre d'expressions a pu se produire, comment, par exemple, le moine Héric d'Auxerre se trouve si bien d'accord avec le pape Jean VIII"^.

Hincmar, sans doute, se montre plus froid. Son diocèse est un diocèse de frontière ; la province ecclésiastique dont il a

1. « Quorum (Davidis, Salomonis, etc.) iraitatores effecti admirabili prudentia reipublicœ vestrœ statum disponitis, et potenti virtute hostium vires subigitis, etc. » Ratramne de Corbie, De Prœdestinatione Deî, Prsef. (Migne, t. CXXI, p. 13). « Qui (Carolus) nalus ad ageudum semper aliquid dignum viro, cum virtule praecellitis, turn etiain sapientia refulgetis. » Héric, Vila S. Germani Aiitiss., Prsef. (Duru, Bihl. hist. de l'Yonne, t. II, p. 3), a Glo-

riosus princeps Karolus animo armisque strenuus. » Airaoin de Saint-

Germain-des-Prés, Miracula S. Germani, 1. I, c. i (Bouquet, t. VII, p. 348). « Nonne mundi gloria et hominum delectatio Carolus? qui elegantia corporis, ac moribus optimis, seu agili prudentioe studio immaturam vincendo propriam superat retatem : ut videatur avus ejus non obiisse, sed potius, detersa caligine somni, novum illustrare orbem : siquidem in nepote immortale ipsius ingenium, una cum nomine décor et virtus splendeant. » Fréculf de Lisieux, Chronicon, t. II, Prsef. (Migne, t. CVI, p. 1115).

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