V. Kurze, Annales Fuldenses, Prœf., p. vii-viii
doit l'assurance que l'empereur choisi par Jean VIII offrait le plus parfait modèle de la mollesse et de la couardise ^
Serait-on de Mayence, ou enclin par communauté de race et de rancune à voir les choses d'outre-Meuse avec les yeux du moine de Fulde, qu'on aurait pu, dans le cas présent, se méfier; tant il faut peu d'efforts pour apercevoir dans ce pamphlet le parti pris de dénigrer et de salir, tant la haine est pour ainsi dire à la surface des mots! Il ne paraît pas cependant que la critique des historiens allemands, plus circonspecte d'ordinaire, ait ici pris la peine de s'éveiller; et il en est bien peu parmi eux pour qui Charles le Chauve ne soit le lâche et le poltron dont parlent leurs annales 2. Le malheur, en soi, n'est pas grand, la mémoire d'un roi de France du neuvième siècle n'important pas outre mesure au développement de l'esprit humain. Il n'y aurait même là qu'un léger ridicule de plus sur ceux qui s'imaginent naïvement posséder le secret de la méthode objective, alors qu'ils sont réduits, comme le commun des mortels, à se servir, pour raisonner, d'un instrument défaillant, capable de leur jouer, s'ils ne le surveillent pas, les mêmes mauvais tours qu'aux modestes historiens d'essence inférieure. Ce qui donne uniquement de l'importance à ce petit excès de patriotisme archéologique, c'est l'impossibilité où l'on s'est trouvé par suite, en Allemagne, de rien comprendre aux desseins du pape Jean VIII sur l'Empire.
En réalité, les qualités guerrières de Charles le Chauve sont de celles qui ont le plus vivement frappé Jean VIII et lui ont inspiré le plus confiance. L'enthousiasme du pontife pour la brillante campagne d'Italie, qui venait de s'accomplir presque sous ses yeux, n'était pas un enthousiasme de commande, mais l'expression d'un sentiment sincère, et, malgré une certaine exagération de langage, conforme à l'impression naturelle des faits. Les procédés militaires chers au roi des
1. « Est enim lepore timidior. » [Aiin. Fiild., a. 875, éd. Kurze^ p. 85.) « Karolus vero turpiter fugiens. » (^Ihid., a. 876, p, 88), « Illico juxta consuetudinem suam fugam iniit. » Ibid., a. 877, p. 90).
2. V. Diimmler, Gesch. d. ostfr . Reichs, '1^ édit., t. III, p. 80; Richter- Kohl, AiiJi. d. frsenk. Reichs iin Zeitalter d. Karolinger, p. 448; Schrœrs, Hinkmai\ p. 377, sqq. • elc.
Francs occidentaux s'étaient manifestes là dans tout leur éclat, et avaient donné tout leur eflet. Ace sujet, du reste, nous n'avons rien à inventer, ni môme à déduire. Charles le Chauve n'a pas seulement laissé des exemples d'où l'on pourrait dégager l'esprit qui l'animait à la guerre ; il a luimême exposé en termes très précis les principes, les moyens et le but de sa méthode. En 877, avant de reprendre une seconde fois le chemin de l'Italie, voici le capitulaire qu'il proposait à l'assemblée de Quierzy, pour servir, durant son absence, de règle de conduite à son fils, Louis le Bègue : « S'il survient, disait-il, quelque danger subit dans le royaume, que mon fils ne fasse pas peiner tous nos fidèles en même temps ; mais, puisqu'il est jeune, qu'il ne prenne avec lui qu'un certain nombre d'hommes d'une énergie éprouvée ; qu'à la tête de cette élite il fonde à l'improviste sur les ennemis et les terrorise par une offensive vigoureuse, imitant ainsi l'exemple que j'ai moi-même donné, avec l'aide de Dieu^ » Ce que disant, Charles le Chauve n'obéissait point à un sentiment de vaine forfanterie. Dans le fait, son rèofne avait été maintes fois traversé et comme illuminé de ces brillants coups d'audace, qui révèlent une âme vaillante et née pour l'action.
Au début surtout, dans la bouillante ardeur de ses vingt ans, rien ne lui paraît impossible. On le voit se jeter, avec unç poignée d'hommes, dans des entreprises qui demanderaient une armée. Son activité ne connaît ni les distances ni le repos. Tl chevauche la nuit comme le jour. On le croit encore dans le Midi, qu'il est déjà dans le Nord. Trouvet-il Paris trop bien gardé par les gens de son frère Lothaire, il court aussitôt à Rouen, s'empare d'une trentaine de bateaux, les remplit de soldats, et, remontant le cours de la Seine, pénètre à toutes rames dans la cité épouvantée. Le lendemain, au lever du jour, les Parisiens s'imaginent que
1. « Si subito evenerit in aliqua parte regni nécessitas, videtur nobis, ut, quia Deo gratias filius noster juvenis est, non omnes fidèles nostros acqualiter faciat laborare ; sed, sicut nos jara Deo juvante fecimus, acceptis secum strenuis viris ex fi lelibus nostris, inirnicis nostris insperate superveniat, et eos viriliter terreat. » Capitulare Carisiaceiise, c. xvi [Moniun. Gevm,, Leg. sect. //, part. II, p. 359).
Charles esl toujours à Saint-Denis, où il s'est rendu, à l'issue du combat, pour faire ses dévotions. Or, à cette heure matinale, il se trouve déjà à quinze lieues de là, au confluent du Loing et de la Seine, occupé à dégager une troupe de ses fidèles. Le même jour et d'une môme chevauchée, il arrive à Sens. Puis, la nuit venue, il remonte à cheval, et pousse, dans l'ombre, vers la foret d'Othe où il espère surprendre l'ennemi ^.
L'année suivante (842), se trouvant encore à guerroj^er près de Paris, Charles apprend que sa sœur Hildegarde, qui gouverne la ville de Laon, vient de capturer l'un de ses hommes. S'éloigner en un pareil moment semble singulièrement hasardeux. Lothaire n'est pas loin. De Sens, il peut accourir et s'emparer de Paris par un coup de main. De plus, on est au cœur de l'hiver, et il gèle à pierre fendre. Le jeune roi n'écoute rien. A la nuit tombante, il se met à la tête d'une troupe d'élite, franchit à toute vitesse et sans débrider les trente lieues environ qui le séparent de Laon -^ et arrive à trois heures du matin sous les murs de la haute citadelle, qui s'éveille au bruit des armes, et, terrifiée, se rend sans combat. Après quoi, l'aventureux prince revient tranquillement à Paris, plus convaincu que jamais de l'excellence de sa tactique.
L'âge, il est vrai, tempère cette ardeur, mais sans l'éteindre. Quand il le faut, Charles le Chauve se retrouve ce qu'il était à vingt ans, aussi brave, pour ne pas dire aussi téméraire. Dans cette terrible épreuve des années 858 et 859, alors que tout semble perdu pour lui, que ses états sont presque entièrement au pouvoir de Louis le Germanique, c'est encore par un acte de bravoure presque héroïque que Charles triomphe de la destinée, et se refait une fortune plus brillante que jamais. C'est avec une poignée de braves comme lui, qu'au sortir de la crypte de Saint-Germain d'Auxerre, où il est allé préalablement se retremper dans
1. V. Nithard, Historié, I. II, c. vi (Pertz, SS., t. II, p. 658).
2. « .Per totam siquidem noctcin iter facieiis, impediente gelu praevalido, etc. » Nithard, Historiœ. 1. III, c. iv (ibid., p. 664).
la prière ^ le roi proscrit marche résolument sur le Germanique et le force à une retraite précipitée et peu glorieuse ^.
Cette méthode, malheureusement, avait ses inconvénients comme toutes les méthodes exclusives. Si le coup manquait pour une cause ou pour une autre, si l'ennemi résistait aux premiers effets de la surprise et de l'épouvante, c'était pour l'audacieux agresseur la défaite presque certaine et dans des conditions le plus souvent désastreuses, les forces dont il disposait alors se trouvant dans des conditions d'infériorité extrême. On le vit bien à Andernach, où l'armée de Charles le Chauve arriva sur le champ de bataille par une pluie battante, harassée de fatigue, ses chevaux fourbus, ses rangs en désordre, et vaincue pour ainsi dire avant d'avoir combattu^. La catastrophe dernière qui mit fin à la vie et à la gloire de l'empereur aimé de Jean VIII, ne fut môme, comme nous le verrons, que la conséquence d'un procédé militaire qui plaçait imprudemment toutes ses espérances dans l'impétuosité de l'attaque et la bravoure des combattants.
Il est à regretter aussi que Charles le Chauve ait eu affaire aux pirates normands, qu'une aggression hardie pouvait bien disperser un moment, mais qui se reformaient sans relâche, et par le retour incessant, par la multiplicité de leurs attaques, auraient lassé une patience plus grande que celle
1. V. Héric, Mirac. S. Geimanî, 1. II, c. ii {Davii, BihL hist. de l'Yonne, t. II, p. 164).
2. « Rex ergo (Carolus) statim parvo, quem sibi retinuerat exercitu collecto, fratrem a regno nobiliter expulit, atque cum vivum capere posset, ei locum abeundi viscerabiliter concessit. » Aimoin, Translatio SS. Georgii, Auvelii et Nathalix (Bouquet, t. VII, p, 355). «Karlus rex recuperatis viribus fratrem suum Hludovicum nec opinantem adgreditur, et de regni sui finibus pellit. » Prudence de Troyes, Annales, a. 859 (Pertz, SS., t. I, p. 453). « Atque pavor validus titubantia corda turbans — Compellit Carolo territa dorsa dare. » Jean Scot, Versus de Christo crucifixo (Migne, t. CXXII, p. 1223). Cf. Héric d'Auxerre, /. c.
3. Charles le Chauve avait reproduit là son procédé habituel dans toute sa vigueur. « Nocte surrexit, et levatis vexillis, per strictas et arduas vias, quin potius invias, super nepotcm suum ac super eos qi/i cum illo erant subito irruere moliens, secus Andrnacura pervenit, fatigatis horainibus et equis de gravi et stricto itinerc et pluvia, quai super eos nocte tola effluxit. » Hincm. ann., a^ 876, p. 501. ^
du roî des Francs occidentaux. En plus d'une circonstance, Charles le Chauve se débarrassa à prix d'or de ces pillards importuns, qu'il eût mieux valu chasser à coups d'épée. Mais, outre qu'il n'avait pas le monopole du système des rançons, — Lothaire II, en 864, l'employa comme lui *, — on aurait tort de se représenter le roi Charles comme ayant toujours combattu les Normands avec de pareilles armes. S'il ne réussit pas à organiser contre eux une chasse méthodique et constamment en arrêt, — son tempérament s'accommodait mal de cette manière de faire, — il sut du moins leur livrer vaillamment plus d'un combat et leur infliger plus d'une rude leçon^. On peut d'ailleurs supposer dans Charles le Chauve toute la lâcheté et toute la mollesse que Ton veut ; il n'en est pas moins vrai qu'il avait fini par réussir dans son œuvre comme s'il avait eu des qualités toutes contraires. Que sa politique fût ou non inspirée par une ambition frivole et sans autre objet qu'une vaine satisfaction d'amour-propre, ses états n'en étaient pas moins arrivés, sous sa direction, à s'organiser plus tôt et mieux que les autres parties démembrées de l'empire franc de Charlemagne. La France gauloise, qu'il avait trouvée divisée en plusieurs royaumes et sans attaches d'aucune sorte, se trouvait presque tout entière dans sa main, et se formait à cette vie commune que le chaos du moyen âge pourra bien interrompre, mais dont la conscience ne se perdra pas, et reformera un jour l'unité de la patrie. Tandis que le Midi, l'Aquitaine et la Provence, apprennent de Charles le Chauve à partager les destinées des provinces du Nord, la réunion de Metz à la couronne donne à la puissance française son poste avancé du côté de l'Allemagne ^. Les Bretons eux-mêmes, après avoir un moment conquis pour leurs princes le titre de roi, se voyaient contraints d'y