V. Hincm. ann,, a. 869, p. 483, et a. 871, p
renoncer, perdant ainsi le moyen de s'enfermer à jamais dans cet isolement farouche, cher à leur humeur d'autrefois'^
En 875, et vue de Rome tout au moins, la France occidentale, avec son roi dans toute la force de l'âge et du bonheur, avec son unique héritier royal, produisait sûrement une plus grande impression de vigueur et de prospérité que la France orientale, gouvernée sans doute par un prince énergique, mais vieux, et menacée d'un démembrement prochain par trois héritiers jaloux. Si désagréable que soit cette vérité au patriotisme germanique, Charles le Chauve a été en partie préféré par Jean YIII, non pour sa faiblesse, mais pour sa puissance.
Il l'a été aussi parce que chez lui se rencontraient, outre la puissance, les qualités les plus propres à séduire un pape et un Romain. Le roi des Francs occidentaux avait, sur les princes de la maison de Germanie, l'avantage incontestable, non seulement d'être personnellement un esprit plus cultivé, plus orné de toutes les connaissances divines et humaines, mais d'avoir su faire naître ou entretenir dans ses états le feu sacré de la science dont il était animé ^. Rome, à dire vrai, ne s'était' pas encore relevée elle-même aussi complètement de la barbarie des siècles antérieurs. Les lettres n^y jetaient pas encore le même éclat que de l'autre côté des Alpes; mais on y comprenait autant que partout ailleurs l'utilité d'être gouverné par un prince ami du savoir, à une époque où la science était le privilège à peu près exclusif des
1. Cette royauté de Bretagne a été l'une des dernières préoccupations de Charles le Chauve. V. Capitulare Carisiacense, c. xxiii [Mon. Germ.. Leg. sect. IL t. II, part. II, p. 360).
2. Héric d'Auxerre est enthousiasmé du mouvement littéraire imprimé à son pays par Charles le Chauve : « Quid Hiberniam memorem, contempto pelagi discrimine, pêne totam cum grege philosophorum ad littora nostra migrantem ? » Vita S. Germant Autiss., Prœf. (Duru, ihid., t. II, p. 3). Le même auteur explique en ces termes la stérilité littéraire des autres pays relativement à la France occidentale : « Itaque, Cœsar invictissime, pêne est ut universus orbis novas in te struat controversias qui, dum te tuosque ornamentis sapientiae illustrare contendis, cunctarum fere gentium scholas et studia sustulisti ; sublatis enim praeceptoribus, confine et consequens est facile omnium ingénia otio congelasse. » Ihid.
gens d'église, où religion et culture intellectuelle semblaient deux termes étroitement unis. Le Libelle impérialiste n'était évidemment que le reflet d'une tradition courante, lorsqu'il donnait comme motif des préférences du Saint-Siège pour Charles le Chauve le fait que ce prince possédait un grand savoir et était une sorte de philosophe i. Héric d'Auxerre ne parle pas autrement du roi de France, et son souhait eût été, comme il s'exprime lui-même, de voir, à l'exemple de Charles le Chauve, « philosopher les rois, ou régner les philosophes^» , Que Jean YIII soit sorti émerveillé de ses conversations avec un tel prince, il n'y a donc pas lieu de s'en étonner. Il n'est même pas nécessaire de recourir à une hallucination ou à une exagération intentionnelle pour s'expliquer que Jean VIII ait vu dans Charles le Chauve plus qu'un Charlemagne, un Charlemagne plus complet, mieux fait pour réaliser l'idéal d'empereur que pouvaient rêver léfe pontifes romains de ce temps-là. Chez eux, en effet, — on ne saurait trop s'en souvenir, — le Romain vivait toujours sous le pape, et s'ils avaient confié l'Empire aux Francs, c'était avec l'espoir qu'ils ressusciteraient l'ancienne civilisation romaine dans toute sa forme et tout son éclat. Jean VIII, plus qu'aucun autre, semble avoir été pénétré de cet esprit et de ces espérances. Il faut voir de quel ton il parle de Rome, qui est toujours à ses yeux la reine et la capitale du monde civilisé 3; avec quelle fierté il prononce le nom de Romain, de Sénat
romain, de la nation « porte-toge
Or, à cet égard, Charles le Chauve s'annonçait comme devant remplir le programme plus fidèlement que son illustre grand-père. Je ne citerai qu'un exemple, dont la signification est plus grande qu'elle n'en, a l'air.
Par suite du plan que nous venons de signaler, les papes
1. « Et quia erat (Carolus) in litteris quasi philosophus, rogabant illum supervenire beato Petro et de servitutis jugo ad propriam libertatem reducere. » Migne, t. CXXXIX, p. 55.
2. « Vel philosopharentur reges, vel philosophi regnarent. » Vita S. Germani, Praef. Jbid., p. 2.
3. V. Lettre de Jean VIII à Charles le Chauve (Migne, ep. 43^ p. 698).
4. V. Discours de Jean VIII au concile de Bavenne en877 (Sirmond, Conc. Galliœ, t. III, p. ^59); Lettre de Jean VIII à Lambert, ep. 91, p. 742» Cf. ep. 79, p. 730; ep. 59, p. 714.
auraient désiré que celui qu'ils appelaient l'empereur des Romains, adoptât un costume plus conforme à la vraie tradition. Ils ne pouvaient se faire à l'idée d'un césar se montrant dans Rome en tunique courte et en casaque, chaussé et lacé jusqu'à la cuisse, l'épée de guerre au côté, et, sur le dos et la poitrine, la cuirasse en poils de mure et de loutre. L'illusion devenait trop difficile devant un tel spectacle ; on remarquait trop combien la réalité différait de la fiction dans cette entreprise de restauration impériale. Mais le désir des papes s'était heurté à un sentiment national opposé et irréductible. On conçoit qu'à l'autre bout de l'Europe Téclat du costume impérial ait ébloui des yeux à demi barbares et tenté la convoitise de princes à peine entrés dans la civilisation chrétienne. Mais les Francs n'étaient pas des Bulgares et Charlemagne n'était pas un Syméon. Rome même alors, avec la réputation décriée de ses habitants, produisait un autre effet que Byzance ; et si les Francs l'admiraient, la vénéraient comme le siège du pontificat suprême, l'idée de porter le nom de Romain et d'imiter les mœurs romaines flattait peu leur orgueil. Charlemagne avait donc toujours répugné à s'habiller en robe longue, pour le seul plaisir de ressembler davantage à un empereur authentique. Passionné comme toute sa race pour la chasse et le cheval, il se sentait mal à l'aise dans ces vêtements orientaux qui lui battaient le talon et cachaient la robuste harmonie de sa haute stature. Deux fois seulement le grand conquérant, de passage à Rome, avait consenti à mettre la longue tunique, les souliers à la romaine et la chlamyde impériale. Mais il avait fallu, pour qu'il s'y résignât, les instances du pape Hadrien P'', qu'il aimait beaucoup, ou les supplications de l'infortuné Léon III. La corvée terminée, il s'était empressé de reprendre son sagum bleu de Venise, ses fortes chaussures et sa bonne lame *. Louis le Pieux imita son exemple, moins sans doute par fierté de race que par scrupule de dévotion, se contentant, les jours de grande solennité, de donner à son costume national toute la pompe que comportait la tradition 2. Mais
1. V. Éginhard, ViUi Caroli M., c. xxiii (Pertz, SS., t. II, p. 455-6).
2. V. Thégan, Vita Hludowici imper., c. xtx (Pertz, SS., t. II, p. 595), et
27t LE PAPE JEAN VIII
Charles le Chauve, sous le rapport moral comme sous le rapport physique, était bien loin de ressembler à son père, ce marguillier aux longues jambes grêles montées sur de grands pieds, avec une large poitrine, des bras d'hercule, de longues mains, et sur un buste massif une figure épanouie, coupée par un nez long et droit entre deux grands yeux clairs ^ Charles le Chauve faisait plutôt songer à sa mère, la belle impératrice Judith, dont Texistence brillante mais tourmentée avait répandu tour à tour tant de joies et de tristesses sur les premières années de son enfance. 11 en avait la beauté, comme aussi le goût du faste et de la magnificence. Chez lui, la race s'était en quelque sorte affinée, et, par l'état de ses mœurs comme par la culture de son esprit, personne n'approchait d'aussi près de l'idéal de l'empereur chrétien, tel que le concevait Jean YIII, homme d'allure lui aussi, et aimant à faire grand et beau. Aussi, une fois arrivé à l'Empire, Charles en avait-il adopté le costume dans toute sa pompe orientale. Le 16 juillet 876, à Ponthion, il paraissait devant l'assemblée générale du royaume vêtu en basileus byzantin^, et, depuis lors, c'était son habitude de se montrer aux jours de fête en semblable appareil.
On s'en moquait beaucoup dans certains milieux germains, où la jalousie venait en aide au sentiment patriotique. Parmi les sujets mêmes de Charles le Chauve, chez les Gallofrancs, tout le monde ne voyait pas d'un œil également favorable cette tendance de l'empereur à se romaniser^. La fierté
la description du costume des anciens Francs, que nous a laissée le moine de Saint-Gall dans ses Gesta Caroli M., 1. I^ c. xxxiv (Pertz^ SS.j t. II, p. 747).