V. Hiiicm. ami., a. 876, p
3. L'annaliste hincmarien laisse percer dans sa narration une pointe d'ironie [ibid.). Quant-à l'annaliste de Fulde, sa mauvaise humeur se donne libre carrière : « Karolus rex de Italia in Galliam rediens novos et insolitos habitus assumpsisse perhibetur ; nam talari dalmatica indutus et baltheo desuper accinctus pendente usque ad pedes necnon capite involuto serico velamine ac diademate desuper imposito dominicis festisque diebus ad ecclesiam procedere solebat. Omnem enim consuetudinem regum Francorum contemnens grecas glorias optimas arbitrabatur, etc. » Ann. Fuld.^ a, 876, p. 86. La description doit être fidèle, car on voit Charles le Chauve
nationale s'en trouvait, chez plusieurs, sensiblement offusquée. Mais à Rome on apercevait les choses dans une autre perspective et la joie ne pouvait qu'être sans mélange.
11 convient, en effet, de se mettre très avant dans l'esprit que la conception impériale du pape Jean VIII et des Romains du neuvième siècle ne répondait pas exactement à celle que l'on rencontrera plus tard chez les papes du douzième et du treizième siècles. Faire de Jean VIII un Innocent III ou même un Grégoire VII, serait, à ce qu'il semble, commettre une grave erreur de jugement. Ses idées politiques sont celles du vieux monde romain, christianisé sans doute, mais gardant la même notion de l'Etat et de la société. L'empire qu'il imagine, c'est celui dont le souvenir reste encore vivant sur le sol italien; c'est, avec plus d'indépendance et de dignité pour le chef de TEglise, l'empire qui continue de se maintenir à Byzance. Jean VIII n'est pas le pape du moyenâge, le pape de la féodalité. Ce fut, si l'on veut, un pape de transition, mais ayant ses attaches principales dans le passé; et il serait plus juste de dire de lui qu'il a été, dans un siècle de transformation sociale, le rempart obstiné de l'ancien état de choses, le dernier refuge du vieil idéal romain.
Je sais bien que cette façon de comprendre les desseins de Jean VIII et le choix de Charles le Chauve obligfederegrarder d'un peu près'à l'état politique de ce temps, de revenir même sur les actes et le caractère du roi de France avec plus d'insistance qu'il n'avait d'abord paru nécessaire. Mais le retard est plus apparent que réel, et d'ailleurs le résultat, s'il vaut quelque chose, réparera tout. Il est possible encore que nous devions travailler de cette façon à augmenter les gaîtés de l'histoire. Non pas certes qu'il faille s'attendre à ren-
ainsi costumé, avec la robe, le long baudrier et le voile sous le diadème, dans le bas-relief de Saint-Rerai de Reims, que l'on croit appartenir au tombeau d'Hincmar. V. Voyage littéraire de deux religieux bénédictins, t. I, part. II, p. 81. Par contre, on trouve Charles en costume du roi franc sur des miniatures exécutées antérieurement à son élévation à l'Empire, ainsi dans V Evangéliaire de Munich (V. Cahier, Nouveaux Mélanges d'archéologie, Curiosités mystérieuses, p, 19), et dans la Bible dite de Vivien, dont Baluze a le premier reproduit la peinture. V. Capitularia regum Francorum, t. II, p. 1276, et Deiisle, Le Cabinet des manuscrits, t. III, p. 234 sqq.
contrer beaucoup d'événements d'essence folâtre ou consolante. Si les responsabilités sont *mal établies, si la pénétration des origines et des causes laisse encore beaucoup à désirer, il n'en demeure pas moins vrai que cette seconde moitié du neuvième siècle est l'époque des grandes ruines, que l'on y voit crouler de toutes parts l'édifice politique où la civilisation occidentale s'était abritée tant bien que mal depuis les invasions barbares. Car ce qui s'efFondre alors, ce n'est pas seulement l'autorité impériale, cette clef de voûte d'un système que l'on croyait avoir ainsi rebâti tout entier sur le modèle et avec la solidité de l'ancienne constitution romaine. Le travail de démolition s'étend à tout pouvoir souverain, à la royauté aussi bien qu'à l'empire. La notion même de l'ordre social est renversée. Sous l'influence de causes qui sont précisément à déterminer, il arrive que les membres d'un même Etat perdent la conscience de leur commune solidarité, que les esprits ne s'élèvent plus à la conception d'un bien général, résultante et garantie de tous les intérêts particuliers, et que, par suite, l'existence au sein du corps social d'une autorité universelle, une et entière pour tous, n'est plus désirée ni comprise. Chacun ramène ses vues plus près de soi, s'associe dans son voisinage, pour le morceau de terre qu'il occupe. Le lien d'homme à homme remplace le lien cfvil, le citoyen s'absorbe dans le vassal, le fief tient lieu de patrie. Ceux qui n'étaient auparavant que les instruments passagers, les simples canaux du pouvoir central, s'en emparent et se l'approprient. Sur toutes les pentes où elle descendait autrefois sans interruption, l'autorité souveraine est maintenant détournée de son cours, emprisonnée, transformée en propriété particulière; et si la source primitive en subsiste encore sous le nom de royauté ou de suzeraineté, ce n'est plus qu'un moteur indirect, une force qui se brise à mille barrages et s'affaiblit dans des répercussions infinies. En un mot, nous assistons à l'envahissement progressif de la féodalité.
Qu'il y art là un spectacle plus poignant que gai, personne ne saurait en disconvenir. Quoi qu'on pense à certains égards du régime féodal, il est clair qu'il n'a pas précisément cou-
ohé l'humanité dans un lit de roses. Nos pères y ont laissé beaucoup de leurs sueurs et de leur sang, et, trop souvent, il leur fallut payer un peu de sécurité par beaucoup de servitude. En brisant ses vieilles formes, pour se mettre plus à Taise, la société du neuvième siècle n'a guère fait que démontrer par une nouvelle épreuve l'inépuisable variété de la misère humaine. C'est donc avec une curiosité émue que Ton regarde les hommes de cette époque travailler à la préparation d'un aussi redoutable avenir.
Malheureusement il est plus facile de se passionner au spectacle de cette grande évolution que de s'en rendre un compte exact et complet. La question des origines y est particulièrement déconcertante, tant on éprouve l'impression que des mouvements de cette étendue et de cette profondeur n'ont pas leurs causes à la surface de quelque fait isolé, tant il est manifeste que, pour les découvrir, on devrait fouiller un peu partout et très avant, dans le passé lointain comme dans le présent immédiat, et que c'est aller à une déconvenue certaine, que de se mettre en arrêt devant un seul point de l'horizon, le flair attaché sur une seule piste.
Telle est cependant la posture où la critique historique se complaît depuis bientôt deux siècles. Il est vrai que, s'il faut l'en croire, la place serait excellente et que jamais temps n'aurait été mieux employé. A regarder obstinément de ce côté, non seulement elle a vu le phénomène se produire sous ses yeux, non seulement elle a pu en relever l'heure et en dévisager l'auteur, mais il lui est arrivé cette bonne fortune de reconnaître dans l'introducteur de la féodalité celui-là même qui passait d'autre part pour avoir amené la décadence de l'Empire. La solution des deux immenses problèmes tiendrait dans un seul nom. Si le monde a changé de face par suite de la déchéance simultanée des autorités royale et impériale, la faute en est à Charles le Chauve, qui n'a su faire ni son métier d'empereur, ni son métier de roi, qui par complaisance pour Jean VIII lui a livré tous les droits, toutes les meilleures terres de l'Empire, tandis que la noblesse de son royaume arrachait à sa lâcheté les plus nécessaires prérogatives de la couronne. Voilà où nous en sommes presque
partout, en France aussi bien qu'en Allemagne *. Est-ce avec raison?
A la rigueur, notre devoir nous obligerait uniquement à démontrer l'inanité de cette conception en ce qui concerne le règne impérial de Charles le Chauve. Nous reconnaissons toutefois que notre thèse produirait l'effet d'un simple paradoxe, s'il restait établi que celui dont nous prétendons faire un meilleur empereur avait été réellement le plus misérable des rois. Il nous faudrait môme revenir sur ce que nous avons soutenu antérieurement, et, devant l'impossibilité pour un homme d'esprit de prendre un tel prince au sérieux, nous devrions avouer que Jean VIII, au moment de l'élection impériale, n'avait vu dans Charles le Chauve qu'un jouet puéril et facile à manœuvrer. Bien plus, la réputation du Pontife se trouverait atteinte de ce chef d'un nouveau et très sensible grief, Charles le Chauve, comme on va le voir, n'ayant accompli ce qu'on appelle sa grande abdication des prérogatives royales que par la faute et pour obéir aux sollicitations du pape Jean VIII. Si bien que, finalement, la grosse part des responsabilités dans l'établissement du système féodal irait à celui qui en fut réellement le plus perspicace adversaire, qui dès Pannée 875 signalait aux rois le danger de laisser les mômes hommes s'éterniser dans leurs charges ^.
Par bonheur, le fondement sur lequel repose cette théorie des origines féodales est déjà plus d'à moitié ruiné, et nous n'aurons pas grand'peine à l'achever, autant du moins que cela est nécessaire pour nous rendre la route libre.
La royauté sous Charles le chauve. — H y ^ déjà près de dix ans, en effet, qu'un historien français, M. Emile Bourgeois, s'est avisé d'aller regarder de près dans ce fameux capitulaire de Quierzy, où l'on prétendait que Charles le Chauve avait lâché la bride à la féodalité, en consacrant officiellement l'hérédité de toutes les charges et de tous
1. Ces opinions sont vulgarisées par les meilleurs manuels d'histoire. En ce qui concerne spécialement le rôle impérial de Charles le Chauve, voyez l'Histoire de l'Église de Funck (éd. fr., t. I, p. 371 ), et l'Histoire de l'Église de Kraus (éd. fr., t. II, p. 117).
2. V. Lettre de Jean VIII à l'empereur Louis // ( JafFé-Ewald, n° 3011).
les bénéfices ^ Le résultat de cet examen, très minutieux et très soigné, fut qu'il y avait eu jusque-là méprise conlplète sur le sens et la portée du document en question, qu'on se trouvait en présence, non pas d'un texte législatif universel et permanent, mais d'une disposition transitoire et restreinte à un cas particulier, qu'en somme le capitulaire de Quierzy, bien loin de reconnaître le principe de l'hérédité des charges et honneurs publics, tendait visiblement à maintenir, en cette matière, le pouvoir discrétionnaire de la royauté^.
Nous n'avons point à refaire un travail, qui, dans ses points essentiels, nous paraît absolument décisif^. Ceux-là seulement s'étonneront du résultat obtenu , qui n'ont point expérimenté combien faciles sont ces erreurs d'interprétation, lorsqu'elles répondent aux préoccupations personnelles de l'interprète.
Ici, le contresens traditionnel put d'autant mieux s'établir, qu'il avait été inventé par un maître dans l'art de bien dire, Montesquieu, son premier auteur, l'avait embelli de la fine ciselure de son style et déposé dans l'un de ces chefs-d'œuvre portatifs, qui font si vite passer de main en main la vérité ou l'erreur*. La trouvaille semblait du reste excellente. Cette intervention individuelle et décisive d'un roi de France dans la formation de la féodalité venait fort à propos à Thistorien de V Esprit des lois^ pour concilier sa connaissance des faits avec la théorie qu'il s'était construite à plaisir sur les origines exclusivement germaniques de la noblesse française ^. Ainsi s'expliquait pourquoi, tout en étant de même souche, tout en étant pareillement de purs Germains, les nobles de France étaient arrivés à l'état féodal plus tôt que ceux d'Allemagne. La différence tenait à leurs rois respectifs, les Allemands ayant rencontré dans Louis le Germani-
1. V. Le capitulaire c?<?A'fersj-5«/'-0i5e (877), par E. Bourgeois, Paris, 1885.