‹ L'Europe et le Saint-SiègeChapitre 132 sur 148 · V. ci-dessus, p.- 297, n · texte numérisé non relu

V. ci-dessus, p.- 297, n

2. Ce qui se fit àCompiègne le 30 novembre 877 ; « Richildis Compendium

tait à chaque instant à des opinions malencontreuses, les unes très vieilles, les autres très jeunes, mais qui n'en ont pas pour cela plus de vigueur. Ceux-là, en effet, trouveront étrange la conduite de Jean Ylll, qui se sont mis dans l'esprit que la papauté n'avait jamais reconnu d'autres Francs que ceux de langue allemande, et qu'à ses yeux celui-là seul pouvait être empereur qui régnait sur des peuples parlant allemand, sur une nation authentiquement et purement germanique ^

Le conseil peut paraître un peu brusque; mais il n'y a qu'un moyen pour ces historiens de sortir de leur étonnement, c'est d'abandonner sans plus de façon une théorie imaginée loin de tout contact avec les faits, et dont on se serait épargné le stérile labeur, si l'on avait commencé sérieusement ses observations, non pas à la reprise de l'Empire par l'Allemagne, mais durant la période carolingienne, lorsque l'institution était plus près de son berceau, et, partant, plus en rapport avec sa conception première. Étrange contradiction, en effet, et qui n'a pas peu nui à l'intelligence parfaite de l'œuvre du pape Léon III : ce qui a été le plus négligé dans l'histoire du nouvel empire romain, c'est la question des origines-. On s'est appliqué surtout à interroger des témoins du douzième et du treizième siècle, c'est-à-dire d'une époque où la transmission exacte des faits n'était pas l'occupation

ad Ludovicum veniens, in missa S. Andreae altulit ei prœceptum, per quod pater suus illi regnum ante mortem suam tradiderat, et spatam quœ vocatur sanctî Pétri, per quam eum de regno revestiret, etc. » ( Hincm. ann.y a. 877, p. 504 ) Hincmar, dans son Instruction à Louis le Bègue, parle des dernières volontés de Charles le Chauve, mais sans savoir encore ce qu'elles étaient. V. Migne, t. CXXV, p. 987, cap. vin.

1. M. Alfred Leroux s'est fait, dans ces derniers temps, le propagateur de cette théorie, et, par la fausseté du point de départ, a compromis le résultat de toute une étude d'ailleurs composée avec érudition et sincérité. (V. La royauté française ei le Saint-Empire romain, dans Revue historique, 1892, t. XLIX, p. 241, sqq.) Il faut dire que la réplique ne s'est pas fait attendre et qu'il reste peu de chose de la thèse de M. Leroux après la réfutation qu'en a donnée M. F. Lot, dans la même Revue historique, 1892, t. L, p. 147, sqq.

2. Bryce lui-même n'échappe pas à ce reproche. Dans son bel ouvrage sur Le Saint-Empire romain germanique, traduit en français par É. Domergue, la période carolingienne laisse beaucoup à désirer pour la connaissance des faits, et, naturellement, les théories s'en ressentent.

principale des intelligences, et il en est résulté, dans la façon de concevoir l'Empire, certaines déviations qui s'accordent peut-être avec l'opinion des âges postérieurs, mais qui cadrent mal avec les idées du débuta

Ici, le reproche est particulièrement mérité. Quoique on n'aime pas à dire ces sortes de choses, il est évident qu'il a fallu s'abstenir de tout commerce avec les documents du neuvième siècle, avec le langage des historiens d'Italie, avec le style de la correspondance pontificale, pour se persuader que le mot Franc équivalait alors, dans la Péninsule, à celui de Germain. On savait sans doute à Rome et en Italie que, parmi les hommes qui prenaient ce nom, les uns parlaient la langue tudesque, les autres la langue romane; que ceux-ci habitaient surtout la Gaule, tandis que ceux-là se trouvaient communément en Germanie, à droite et à gauche du Rhin. Mais, dans l'opinion des papes et des Italiens de ce temps, les uns n'étaient pas moins des Francs que les autres, et le terme de langue « francisque » ne convenait pas uniquement à l'idiome germanique.

Disons plus , puisqu'il le faut. Ce qui éclate à chaque instant dans tous les écrits d'origine italienne de cette époque, c'est leur persistance à identifier les Francs, non pas avec les Germains, mais avec les Gaulois; c'est leur habitude continuelle d'employer l'un pour l'autre les mots de Gaulois et de Francs, d'appeler Francie ce que nous appelons maintenant la France. A cet égard, les Romains ne

1. C'est ainsi que beaucoup d'historiens n'ont pas encore réussi à se défaire de cette vieille opinion, que la papauté du neuvième siècle aurait enlevé l'Empire aux Grecs pour le donner aux Francs. Lorsque le pape Innocent m, pour ne citer que lui, dit de l'Empire romain qu'il a été transféré par le Saint-Siège des Grecs aux Germains : « Quîb (apostolica sedes) Romanum imperium in persona magnifici Caroli a Graecis transtulit in Germanos » (v. la lettre Venerahilem fratrem, ap. Migne, t. CCXIV, p. 1065, ep. Lxii), il reproduit les idées qui avaient cours de son temps, mais il commet une double inexactitude historique. Non seulement la papauté du neuvième siècle n'identifiait pas les Francs avec les seuls Germains — on le constatera tout à l'heure — mais elle n'avait nullement la prétention d'avoir enlevé à Byzance la dignité impériale. Toute l'histoire des rapports de la papauté avec l'empire byzantin durant les neuvième et dixième siècles donne un démenti éclatant à cette conception des faits.

parlent pas autrement que les Italiens du Nord ou du Sud. Le Liber ponti/îcalis^ est d'accord avec la Chronique de Saint- Benoit- et avec les Gesta Berengarii^. Jean VHP s'exprime comme Erchempert^ et André de Bergame ^, comme Auxilius "^

1. L'auteur dela^Vita Hadriani II n'ignore pas que la plupart des seigneurs qui entourent l'empereur Louis II sont des Gallo-Francs, si bien que racontant la disgrâce encourue par le duc Lambert auprès de ce prince, il s'exprime ainsi : «Iram principumetinvidiampene cunctorumGallorumincurrit ». [Lih. pontif.,éd. Duchesne, t. II, p. 177.) Et cependant les gens de Louis II n'en sont pas moins des Franci, aux yeux des biographes pontificaux. V. Vila Benedicti III, c. xvi, ihid., p. 143.

2. En dépit de leur origine généralement gallo-franque, la Chronica sancti Benedicti Casinensis ne cesse de donner aux soldats de Louis II le nom de Franci, de Francorum exercitus (V. Script, rer. Lang., p. 469, c. ii ; p. 472, c. vi); d'appeler Francia la partie de l'Italie où ils dominent [ihid., p. 469, c. Ti ; p. 47o, c. vin). Les gens de Guy de Spolète, des Gallo-Francs eux aussi pour la plupart, sont également appelés par elle des Franci [ihid., p. 475, c. xiii) .

3. Dans l'opinion de cet écrivain, qui pourtant n'aimait guère ce qui venait des Gaules, le pays où régnait le roi Eudes (882-898) constituait la Francie par excellence : « An qualis referam Francis dominetur in arvis — Oddo... » Gesta Berengarii, 1. I, v. 89-90.

4. Parlant de son voyage à Troyes, Jean VIII dit : « in Franciam veni » (^Lettre à Charles le Gros, ap. Migne, ep. cxlii, p. 786), quoiqu'il dise ailleurs de ce même voyage : « cum in Gallias venissemus » ( Lettre à tous les fidèles, ihid., ep. cxxvii, p. 780 ). Les gens du duc de Spolète sont appelés par lui: «Franci Lamberti » [Lettre aux magistrats de Raveiine, ihid., ep. CLXxvm, p. 813).

5. D'après Erchempert, les campagnes entreprises contre les Sarrasins, du temps de Louis II, sont l'œuvre d'armées gauloises : « Quam ob rem et Gallorum exercitus crebrius adveniens. » {^Hist. Lang. benev., c. xxix, ap. Script, rer. Lang., p. 245). L'empire même dans son ensemble lui fait l'effet d'être un empire gaulois « regnum gallicum » {ihid,, p. 241, c. xix); ce qui ne l'empêche pas de dqrnner le nom de Franci, à ceux-là même qu'il vient d'appeler Galli (V. ihid., p. 245, c. xxix; cf. p. 241, c. xvii).

6. Lorsque André de Bergame relate ce qui s'est passé à la mort de l'empereur Louis II, comment les Italiens appelèrent en même temps Charles le Chauve et Louis le Germanique, il désigne chacun des royaumes respectifs de ces deux princes par un nom qui montre bien où était, dans son appréciation, la Francie proprement dite : « quatenus ad duo mandarent régi, id est Karoli in Frantia et Hludovici in Baioaria ». [Historia, c. xix, ap. Script, rer. Lang., p. 229 )

7. «In Franciam transfretavit », dit Auxilius, en racontant le voyage de Jean VIII à Troyes {In defensioneni. s. ordinationis Formosi, 1. I, c. iv, ap. Dûmmler, Auxilius und Vulgarius, p. 63). De même, à propos de la

et Vulgarius ^ On chercherait longtemps sous la plume d'un Romain ou d'un Italien du neuvième siècle le qualificatif de « francisque » appliqué à la langue usuelle des Germains. Par contre, l'épitaphe du pape Grégoire V est là pour attester que même à la fin du dixième siècle, et après le transfert de l'Empire aux Teutons, la langue que l'on désignait à Rome du nom de francisque était la française et non la tudesque^.

Et dans le fait, il eût été difficile aux Italiens de l'époque carolingienne de prendre une idée différente des Francs, étant donnée la qualité de ceux de ce nom qui, depuis la fondation de l'Empire, dominaient de plus en plus dans leur pays. On n'a pas assez remarqué que durant sa première période l'Empire avait évolué dans un sens qui en excluait chaque jour davantage l'élément purement germanique^. Déjà, du temps de Tempereur Lolhaire P" la proportion des Francs de langue tioise sur le territoire réel de l'Empire s'était abaissée jusqu'à devenir la minorité, et une minorité d'autant moins influente sur les Italiens qu'elle se trouvait relé-

fuite de Formose et de ses amis auprès du duc Boson, alors en Lombardie : « ad Francos pervenerunt t> [ihid.).

1. Vulgarius appelle Frantia le pays où Formose chercha finalement un refuge {De causa Formosiana libellas, ap. Dûmmler, ihid , p. 119), et l'on sait que ce fut auprès de l'abbé Hugues. (V. Seiitentia synodi Tricassinse, ihid., p. 160; cf. Annales 5* Colunihx Senon., ap. Pertz, SS,, t. I, p. 103.)

2. On y énumère ainsi les trois langues dans lesquelles Grégoire V pouvait s'exprimer :

Francorum regia proies

Filius Ottonis de génitrice Judith,

Lingua teutonicus

Usus francisca vulgari et voce latina Instituit populos eloquio triplici,

(Ap. Lib. pontif., éd. Duchesne, t. II, p. 262.)

3. On croit rêver lorsqu'on voit caractériser en ces termes l'évolution forcée que subit l'Empire au neuvième siècle, par suite de la loi des partages : « Cependant tous les successeurs de Charleraagne ne s'astreignirent pas à résider à Aix-la-Chapelle. Louis II préféra Pavie, Charles le Chauve et Charles le Gros préférèrent Paris. » ^. Leroux, op, cit., p. 244. L'auteur semble ignorer que l'unité de l'Empire n'existait plus, et que les empereurs étaient réduits à établir leur résidence, non pas où ils voulaient, mais où ils pouvaient.

giiée au point le plus éloigné d'eux. Il était naturel, en effet, dans ces conditions, que le courant d'attraction des Francs vers l'Italie se formât plus particulièrement dans les provinces limitrophes de langue romane, et que l'on y affluât davantage de la Bourgogne et de la Provence ; sans parler des mécontents de la Francie gauloise proprement dite, qui, par suite de leur lutte contre Charles le Chauve, se virent contraints de chercher un refuge au delà des Alpes, sous la protection de l'empereur Lothaire. Mais, à partir du règne de Louis II, qui ne posséda jamais en dehors de l'Italie qu'une partie de la Bourgogne et de la Provence, les communications de la Péninsule avec l'élément franco-germain avaient été à peu près complètement rompues. Aussi, à l'exception des anciennes familles installées là dès le commencement de l'occupation, et dont plusieurs sans doute étaient de langue et d'origine germaniques ^, presque tout ce qui portait alors le nom de Franc en Italie venait de la Gaule, et méritait l'appellation de Francs-Gaulois.

On connaît le chant célèbre des soldats de Louis II après le désastre de Bénévent, en 871. Ce chant est en latin vulgaire, le seul idiome en effet'qui pût être à la fois commodément entendu des vieux Italo-Lombards et de leurs nouveaux hôtes venus de France ~. Sauf peut-être dans la marche de Frioul, qui pouvait encore attirer les gens de

1. S'il fallait en croire Bryce, les armées de Charlemagne n'auraient guère été composées que de Francs-Germains, et presque tous les fonctionnaires du grand empereur auraient été de langue tudesque. (V. Le Saint- Empire germanique, éd. fr., p. 94.) Mais de telles allégations ne se produisent pas sans preuves. Bryce n'en donne aucune. Avec un peu de réflexion, il est facile cependant de se convaincre que les Gallo-Francs ne se sont pas subitement évanouis à la fin du huitième siècle, que leur aristocratie, que tous leurs guerriers ne sont pas restés dans leurs foyers, les pieds sur les chenets, pendant que ceux-là seuls qui parlaient allemand s'en allaient guerroyer au loin. Et si les Gallo-Francs ne furent pour rien dans la grande épopée carolingienne, comment se fait-il que ce soient eux qui l'aient le plus célébrée, le plus chantée dans leurs vers, dans leurs innombrables chansons de geste? N'ayant donné aucun de ces grands coups d'épée, comment auraient-il pu les admirer à ce point, surtout avec leur caractère et leur tempérament ?

2. « Audite, omnes fines terre, » etc. (Mon. Germ,, Poetx latini medii œvi, t. III, p. 403-405.)

S34 LE PAPE JKAiN VIIÎ

Bavière et d'Alémannie ^, les Francs de Gaule dominaient partout, non seulement en Lombardie, siège principal de l'Empire^, mais dans la Toscane^, mais dans le duché de Spolète, où Lambert, comme nous l'avons déjà dit, avait amené de l'ouest de la France beaucoup de monde avec lui. Il n'y en avait pas seulement à Spolète même ; il y en avait dans le Picenum^ et les Gaulois formaient l'entourage du comte Suppon, aussi bien que celui du duc Lambert. Lorsque ce cousin de l'impératrice Engelberge venait à Rome, il avait l'habitude de loger avec ses gens dans le monastère de Saint-Grégoire du Mont Cœlius : ce qui fournit à Jean Diacre l'occasion de nous raconter, dans sa Vie de saint Grégoire^ une anecdote très caractéristique. Le Franc qui avait la charge du train de maison du comte Suppon, un certain Indulf, était si bien un Franc-Gaulois qu'ayant eu un jour maille à partir, à propos de cuisine, avec un vénérable moine du couvent, il le traita tout uniment de vieux « fol », lui appliquant ainsi, comme dit le biographe, un mot de son pays*.

1. Dans l'armée de Bérenger de Frioul, figurent, en 888, six cents Germains. V. Gcsla Berengarii, 1. II, v. 84-85. En 914, Ingelfied, comte de Vérone, se dit fils d'Allemand : « Filius bon. mem. Grimaldo ex Alamannorum génère ». Muratori, Atitiq., diss. xxii, t. II, p. 255 et 254.

2. Le succès des chansons de geste françaises dans cette région, et le fait non moins curieux que vers la fin du treizième siècle, le français y était employé comme langue littéraire (V. G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 163, sqq.^ et Histoire littéraire de la France, t. XXIV, p. 544, sqq.) indiquent suffisamment dans quelle large proportion les éléments venus des Gaules s'étaient mêlés à la population de Lombardie.

3. Avant 888, les Gallo-Francs constituaient si bien la portion la plus

solide des armées de Toscane que le duc Bérenger, au témoignage des Gesta

Berengarii, ne parvint à s'emparer de ce pays que grâce au départ des

Gaulois :

« Finibus absentes Gallos quesivit Etruscis ».

{Gest. Bereng., 1. I, v. 139.)

A Sienne, en particulier, les Français sont nombreux. V. le judicium de 833 édité par Muratori { Antiq . , t. V, p. 923). Aussi Repelti, qui avait constaté le fait par le dépouillement des pièces siennoises, s'exprime-t-il de cette façon sur sa cause probable : « Non saprei dire se per la somiglianza del brio nazionale con queslo popolo o per altro ». Dizionario geografico^ fisico, storico délia Toscana, t. V, p. 299.

4. « More gallico sanclum senera increpitans follem. » Vita S, Gregorii, t. IV, c. xcvi (Migne, t. LXXV, p. 238).

L'EMPIRK CAROLINGIEN 335

Il est donc manifeste qu'on va au rebours des faits en prétendant que les Romains n'avaient vu à l'origine de vrais Francs que dans les Francs de langue germanique, et qu'en confiant la dignité impériale à la nation franque, la Papauté s'était engagée à ne la donner qu'à des gens parlant allemand et régnant sur la Germanie. La papauté se croyait si peu liée dans ce sens, qu'après avoir accordé le sacre impérial à un roi de France comme Charles le Chauve, elle l'accordera à des Gallo-Francs italianisés comme Guy et Lambert de Spolète, ou encore à Bérenger de Frioul, qui avait bien du sang germanique dans les veines, mais qui n'était en réalité qu'un prince italien commandant à des pays italiens. En définitive, l'Empire carolingien doit être considéré comme ayant eu son orientation plutôt du côté de la France gauloise que du côté de la France germanique et il ne dépendit pas du pape Jean VIII que cette orientation ne se fixât pour toujours.

Doit-on croire en outre que le pontife ainsi que les Romains de son temps étaient inclinés à cette préférence par le sentiment réfléchi qu'entre eux et les habitants de la Gaule la distance de mœurs, de langue et de civilisation se trouvait moins grande que par rapport aux habitants de la Germanie ? Il semble tout d'abord qu'on n'y soit pag autorisé. On peut constater, en effet, dès le neuvième siècle, cette griserie particulière de la terre italienne qui donne à ceux qui l'occupent la vague persuasion que tous les autres peuples, sans distinction, sont à leur égard de simples barbares. Erchempert traite les conquérants francs de nation barbare, et l'on sourit de voir ce mot sur les lèvres d'un Lombard à demilatinisé, d'un écrivain sans art et sans style qui eût paru aux latinistes perfectionnés de la Gaule un méchant grimaud, bon à renvoyer à l'école. Néanmoins, il ne s'agit là que de l'opinion d'un Italien du Midi et à propos des armées franques de Gharlemagne, où, de fait, le parler et les mœurs germaniques étaient plus fréquents qu'ils ne le furent ultérieurement dans les armées franques de la Péninsule *. Chez

1. Je ne voudrais pas donner comme preuve de cette présence de l'élément franco-germain dans les armées de Gharlemagne en Italie, le reproche que leur adresse le Catalogus regum Langohardorum de renfermer beau-

les Romains, au contraire, il n'y a pas encore trace d'un sentiment de ce genre, du moins à l'égard des Francs gaulois.

Une fois sans doute on put s'apercevoir que là, comme dans le Midi, l'orgueil des anciens souvenirs subsistait assez pour qu'on s'y distinguât fièrement des nations réputées barbares. Mais on put s'apercevoir en môme temps que l'opinion romaine mettait, à ce point de vue, une différence entre les peuples de la Gaule et les tribus allemandes. Ayant à trancher la question de légitimité entre deux empereurs rivaux, à décider si le sacre impérial conféré par Formose au jeune Lambert de Spolète, prince d'origine française et entouré de Français, devait l'emporter sur l'onction sainte qu'avait reçue du môme pape le roi Arnolf, chef authentique de presque tout le monde germanique d'alors, Jean IX, d'accord avec l'Eglise romaine réunie en concile, fit plus que de se prononcer en faveur de Fempereur gallo-franc. Pour écarter les prétentions d'Arnolf, il donna comme premier motif que le sacre du prince germanique était un sacre de barbare, une unctio havharica^ . Le cri célèbre w fuori i barbari » retentissait pour la première fois, et c'était contre les Allemands.

Rien n'empêche assurément de regretter que les Papes et les Romains du neuvième siècle aient eu cette façon de comprendre la nation franque et de l'apprécier. On peut, si l'on y tient, la trouver illogique et mal fondée ; le grand tort est d'en avoir méconnu l'existence, de ne pas s'en être aidé

coup de gens portés sur leur bouche, beaucoup de gourmands, qui, pareils à des grives en quête de vernaisseaux, se sont fait écraser la tête sous la tuile où ils cherchaient leur pâture [Script, rer. Lang.^ p. 492). Les Gaulois, eux aussi, jouissaient d'une vieille réputation de gourmandise (v. Sulpice-Sévère, Dialogi, D. I, c. iv, ap. Migne, t. XX, p. 187); et Richer dira plus tard des Aquitains ce que le Catalogus regum Langohardorum dit des Francs { v. ^\c\\ev, Historia, 1. I, c. m).

1. « Unctioneni itaque sacri chrismatis in spiritualem filium nostrum dominum videlicet Lambertum excellentissimum imperatorem aciam, perpétua stabilitate, dignitalibus dccoratam, firmam et in aeteinum stabililam esse, Sancto instigante Spiritu, decerniraus. Illam A'ero barbaricam Arnulfi (et non : Berengarii, comme porte le texte imprimé) quœ per surreptionem extorta est, omnimodis abdicamus. » V. Décrets du Concile romain de 898 (Mansi, Conc, t. XVIII, p. 224, cap. vi. Cf. Jaffé-Lôwenfeld, p. 442).

pour juger la politique impériale du Saint-Siège et spécialement celle de Jean VIII. Nous n'avons pas à apprécier les actions des autres par les devoirs que nous leur imposons, mais par ceux qu'ils se reconnaissent à eux-mêmes en toute bonne foi

Du reste, il va bien falloir se convaincre que, tout en ayant ses préférences du côté de la France occidentale, tout en étant portée à chercher son point d'appui dans les Gaules plutôt qu'en Germanie, la politique du pape Jean VIII était avant tout une politique italienne, préoccupée principalement d'assurer la tranquillité de l'Eglise romaine par l'établissement d'un pouvoir fort en Italie, et subordonnant tout à ce but suprême, même le pacte impérial, même la conservation de l'Empire. Si Jean VIII reste obstinément fidèle aux pactes conclus par lui ou par ses prédécesseurs, tant qu'ils remplissent leur objet, il est d'une promptitude merveilleuse à les abandonner dès qu'ils manquent le but ou qu'ils y nuisent. Toutes les combinaisons de royautés ou d'empires capables de remettre l'ordre autour de lui et chez lui, il les essaiera les unes après les autres, sauf celle qu'on lui prête trop souvent d'avoir systématiquement cherché un gouvernement faible pour l'Italie, afin de la mieux dominer. Quoique l'Empire, dans sa forme originale et universelle, soit demeuré son idéal, il est prêt au besoin à lui faire prendre une forme plus modeste, à le ramener aux proportions d'une monarchie purement italienne, au risque de placer ses propres états sous une surveillance plus étroite. C'est même à une combinaison de ce genre que nous le voyons tout d'abord forcé d'aboutir, un an après la mort de Charles le Chauve.

C'était par une lettre de Carloman que Jean VIII avait appris du même coup la mort de son empereur de prédilection et le dessein que formait le prince germanique, actuellement en possession de l'Italie, d'aller à Rome se faire couronner empereur 1. Lié comme il l'était par son entente avec la maison de France, l'embarras du Pontife eût été extrême

1. La lettre de Carloman est perdue, mais on a la réponse de Jean VIII. (V. Migne, ep. xciii, p. 744.)

en présence d'une pareille proposition. Heureusement, Garloman s'était encore ouvert au Pape de l'intention où il était de retourner en Allemagne près de ses deux frères, et de s'aboucher avec eux. Le moyen s'offrait de gagner du temps, et Jean VIII s'en empara. Une lettre pontificale avertit le roi des Bavarois que le Saint-Siège était prêt à entrer en relations avec lui à son retour d'Allemagne. Mais, à l'insistance que mettait Jean YIII à régler d'avance dans les moindres détails toutes les formalités dont ces négociations devaient être accompagnées, on s'apercevait qu'il n'y allait pas de confiance, et que son espoir était ailleurs. C'était lui qui devait prendre l'initiative des démarches, par l'envoi au roi d'une, ambassade solennelle. Cette ambassade serait munie d'une pièce bien en règle, énumérant par le menu, et sous forme de chapitres distincts, tout ce que le roi aurait à concéder à l'Église romaine. Cela fait, et le consentement royal obtenu, il y aurait encore à attendre une nouvelle légation du Saint-Siège, celle-là ayant pour mission d'amener le roi à Rome. Là seulement on se concerterait sur ce qu'il conviendrait de faire pour le salut et le bon gouvernement de la république chrétienne. Serait-ce le couronnement impérial de Carloman qui sortirait de ces pourparlers ? La lettre pontificale ne le disait pas ; les mots d'empereur et d'empire n'y étaient même pas prononcés^.

Il y avait loin, comme on voit, de cette réserve méfiante à l'élection enthousiaste de Charles le Chauve, décidée avant toute convention régulière et sans autre garantie que le bon renom de l'élu.

La maladie et le départ précipité de Carloman pour la Bavière n'avaient pas tardé, du reste, à rendre à Jean VIII toute

1. a Dum a colloquio, ut dicitis, fratrum vestrorum fueritis reversi, legatos ex latere nostro ad vos solemniter dirigemus cumque pagina capitulariter continente ea quae vos matri vestrœ Romanse Ecclesiae vestroque protectori beato Petro apostolo perpetualiter debetis concédera. Quibus peractis, demum rursus ordinabiliter et honorifice mittemus, qui vos cum tota decentia, utpote tantumregem ad limina apostolorum ductare studeant, unaque convenientes de statu reipublicae totiusque christiani populi salvatione salubriter tractare, Deo opitulante, ac ordinare valeamus. » Lettre à Carloman (Migne, ep. xciii, p. 744).

la liberté de ses mouvements. Il pouvait attendre maintenant ce que ferait le fils de Charles le Chauve, et préparer une solution conforme à ses sympathies et à ses engagements. Mais il attendit en vain. Louis le Bègue n'avait aucune envie de renouveler l'expérience de son père ; et, quoiqu'il prétendît bien avoir sur l'Italie des droits égaux à ceux de ses cousins germaniques, son ambition n'allait pas jusqu'à vouloir la dominer tout entière. Il ne réclamait que sa part, et encore pour le moment où le partage deviendrait possible ^, donnant ainsi la preuve manifeste que l'idée de devenir empereur ne hantait pas son esprit. Sa politique visait si peu à la monarchie universelle qu'un de ses premiers actes avait été de restituer à Louis lïl de Germanie la part deThéritage de Lothaire II que Charles le Chauve s'était attribuée, contrairement aux conventions de l'année 870^.

Au surplus, Louis le Bègue avait auprès de lui, pour le fortifier dans cette manière devoir, un homme qui jouissait de toute sa confiance, et qui doit être considéré comme ayant contribué particulièrement à détourner la royauté française des ambitions étrangères, à la fixer sur un objectif plus national^. Hincmar, archevêque de Reims, n'avait jamais eu qu'une estime médiocre pour l'autorité impériale, telle du moins qu'il l'avait vue fonctionner de son temps. Ce n'était guère

1. C'est ce qu'il dit expressément dans sa Convention du mois d'octobre (877), avec son cousin Louis III de Germanie: « De regno autem Italiae, quia modo nulla ratio esse potest, omnes sciant, quia partent nostram de illo regno et requisivimus et requirimus, et Domino auxiliante requiremus ». Hincm. ann., a. 877, p. 509. Cette convention est datée des Kalendas noveinbris, ce que je crois signifier ici non pas le l^'^ novembre, mais le 16 octobre, c'est-à-dire le commencement des calendes de novembre.

2. Hincm. ann., a. 877^ p. 509, et Ann. Fuld., Pars III, a. 878, p. 91.

3. Hincmar peut être aussi considéré comme l'un des plus résolus partisans de la permanence des mêmes hommes dans les charges et honneurs publics. Ce qu'il reproche surtout à Charles le Chauve, c'est d'ébranler la stabilité de l'Etat par des changements trop fréquents; et ce n'est pas lui qui aurait accusé ce prince d'avoir fondé la féodalité sur l'hérédité des bénéfices. V., par exemple, l'Instruction à Louis le Bègue (Migne, t. CXXV, p. 987, cap. viiij.Sa présence à l'assemblée de Quierzy (877) et le soin qu'il mit à en soutenir les décisions, surtout en ce qui concernait les bénéfices ecclésiastiques {ibid.,p. 986-987, cap. vu) permettent de croire que Hincmar a été l'un des principaux inspirateurs du célèbre Capitulaire.

à ses yeux qu'un vain nom*, qui n'ajoutait rien de solide à la dignité de roi des Francs. Non seulement il était de ceux qui n'avaient point approuvé la première expédition de Charles le Chauve en Italie ; mais le succès même de l'entreprise ne l'avait qu'imparfaitement réconcilié avec l'opinion qu'un roi de France pouvait gagner quelque chose à être appelé empereur 2.

Il y avait bien, dans son cas, un peu d'amour-propre blessé. L'Empire lui avait valu à lui-même plus d'humiliations que d'honneurs. Car, malgré le soin qu'avait pris le pape Jean VIII de lui complaire par ailleurs 2, ce qu'il voyait surtout dans cette nouvelle alliance de la France avec la Papauté, c'était l'élévation de l'archevêque de Sens à une prééminence qu'il croyait due à l'archevêque de Reims *, Néanmoins on ne saurait méconnaître que par-dessous ces troubles d'opinion trop personnelle ne se soit trouvé, chez Hincmar, un certain sentiment réfléchi et sincère des véritables intérêts de son pays. Tous ses efforts, à la mort de Charles le Chauve, s'étaient donc employés à guérir le fils de la passion qui avait perdu le père. On possède encore V Instruction qu'il adressa à Louis le Bègue, peu de jours après la triste nouvelle. Bien loin d'y vanter au nouveau roi la dignité impériale, il ne lui rappelle même pas que son père l'ait possédée, et il ne parle des entreprises de Charles le Chauve

1. Aussi blâme-t-il les prétentions de l'empereur Lothaire I" à la domination universelle et les raisons invoquées à l'appui de ces prétentions : « quoniam ipse (Lotharius) primogenitus et m nomine imperatoris erat». Instruction à Louis le Bègue (Migne, t. CXXV, p. 985, cap. xiv). Sur ce qu'il pensait de l'empire de Louis II, v. Hincm. ann., a 864, p. 462, 466.

2. Si Hincmar n'a pas été hostile à la seconde expédition de Charles le Chauve en Italie, comme sa présence à Quierzy et ses Instructions à l'Empereur (v. ci-dessus, p. 318, n. 2 ) semblent le prouver, c'est apparemment qu'il s'agissait alors d'un devoir à remplir, et non d'une conquête à faire,

3. V. Lettre de Jean VIII à Hincmar (Migne, ep. xvii, p. 662).

4. La trace de cette mauvaise humeur est restée dans les Annales rédigées par lui ou sous son inspiration { v. Hincm. ann., a. 876, p. 499-500); mais il en existe un témoignage plus curieux encore : c'est le commentaire que nous a donné Hincmar du serment de fidélité auquel on l'avait obligé à Ponthion. Le grand archevêque s'y laisse entraîner par son mécontentement à des chicanes de procureur, à des puérilités d'exégèse peu dignes de lui. (V. Migne. t. CXXV, p. 1126-1127.)

en Italie que pour faire ressortir les maux qu'elles ont attirés sur la France*. Louis le Bègue est, du reste, enveloppé de toutes parts d'une opinion pareille à celle de l'archevêque de Reims. Les hommes qui ont sa faveur, qui dirigent les grandes affaires du royaume, sont ceux-là mêmes qui venaient de compromettre par leur abstention le succès de la dernière expédition d'Italie, l'abbé Hugues, Boson, Bernard d'Auvergne 2.

Jean VIII était donc arrivé à la fin de mars de l'année 878, sans avoir rien vu venir des Gaules, et se demandant déjà avec inquiétude quelle figure allait prendre l'Italie entre la maison de France qui se dérobait et la maison de Germanie qui voulait bien du pouvoir, mais n'avait pas la force de l'exercer. Alors se produisit l'événement qui était fatal dans une pareille situation. En présence d'une royauté impuissante, de l'Empire vacant, il ne pouvait manquer que quelqu'un des grands dignitaires italiens ne songeât un jour ou l'autre à se glisser dans la place. Lambert de Spolète, qui avait la main plus près de la proie, eut aussi le premier l'idée de s'en saisir. A l'entendre, il ne voulait que forcer le pape et les Romains à se soumettre à l'autorité de Carloman; ce qui, cependant, était déjà trop, l'état pontifical faisant partie de l'Empire, et non du royaume d'Italie. Mais Jean VIII avait du premier coup pénétré son jeu. « Cet homme, écrivait-il à Louis le Bègue, veut mettre la main sur le sceptre impérial ^. »

Or, c'était là un dessein, qui, dans les commencements de l'année 878, ne pouvait qu'inspirer au pontife une violente et très légitime répulsion. Apparemment, tout n'était pas de même nature ni de même valeur dans le mélange de sentiments qui animait Jean VIII et les Romains à la lutte contre les ambitions de Lambert. Il y avait la fierté de race, qui se révoltait à la pensée d'avoir à subir le joug de ces Spolétains jadis les humbles clients de Rome, à sa-

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