‹ L'Europe et le Saint-SiègeChapitre 33 sur 148 · V. Einhardi Annales, a. 828 [ibid. p · texte numérisé non relu

V. Einhardi Annales, a. 828 [ibid. p

3. En France, M. Rambaud est l'historien qui a le plus contribué à améliorer les idées en cours sur Byzance. V. A. Rambaud, l'Empire grec au dixième siècle; Revue des Deux Mondes, t. CIII, p. 145-146 et p. 814-838 ; Revue bleue, t. XLVII, p. 345. M. Schlumberger, par son livre sur Nicéphore Phocas, est entré dans la même voie; mais il se désole à tort d'être seul à la suivre. V. Schlumberger, Un Empereur byzantin au dixième siècle, introduction, p. 3.

celui des autres Slaves de la péninsule. Car si l'empire byzantin n'était pas près d'épuiser la vigueur de résistance qui restait en lui, il n'avait plus assez de force d'expansion pour porter au loin l'efficacité de son action, et réunir ceux qu'il avait affaiblis dans une destinée commune et durable. Malheureusement pour les Bulgares, il leur arrivait ce qui était arrivé à tous les barbares placés en face d'une civilisation brillante. Byzance exerçait sur leur imagination encore neuve comme une fascination irrésistible qui, fatalement, devait les amener à se jeter sur elle. Déjà, dans leurs rusti ques bourgades, ils s'essayaient à ses mœurs, s'affublaient de ses titres, et prenaient les poses de ses hommes d'État : sorte de répétition enfantine, sur un théâtre grossier, de la pièce qu'ils espéraient jouer un jour sur la grande scène impériale, dans le cadre des dômes étincelants et des flots bleus de la Gorne-d'Or.

A cet égard, tout ce qui mettait les Bulgares dans un com merce plus rapproché avec les Byzantins, avait pour effet de grandir le danger, en grandissant la tentation. Il en était en ces rencontres comme dans toute passion humaine, qui s'alimente d'ordinaire par la vue et que la fréquentation attise.

Au point où elle était arrivée vers le milieu du neuvième siècle, on n'aurait pu dire au juste de quel côté la Bulgarie allait orienter son action, si elle se résignerait à n'être qu'une grande puissance slave, ou si elle aspirerait à l'honneur de supplanter l'empire byzantin. Tout pouvait dépendre, en réalité, de la tournure que prendrait un événement depuis quelque temps attendu, et qui se produisit à la fin de l'année 864 : la conversion au christianisme du roi Boris K

Politique religieuse de Boris. Le knès bulgare avait-il cédé uniquement à la puissance de la vérité chrétienne sur son esprit? Enviait-il à Byzance la pompe de son culte officiel,

1. Il s'est formé autour de la conversion de Boris, appelé aussi Bogoris, une foule de légendes inexactes. J'insisterai plus loin sur celle qui en attribue l'honneur aux apôtres des Slaves, Cyrille et Méthode. De fait, le roi bulgare reçut le baptême de la main d'un évêque byzantin et eut pour parrain le basileus Michel III. D'où le nom de Michel qu'il prit dès lors. V. Jirecek, Geschichte der Bulgarcn, p. 153. Prag., 1876.

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ses longues théories de prêtres et de lévites, et rêvait-il de se voir, dans les cérémonies de sa cour rudimentaire, entouré lui aussi de son patriarche et de ses évêques, tout resplendissants sous leurs étoffes d'or et de soie? J'espère par la suite pouvoir mettre sur la trace de la grande préoccupation de Boris dans l'organisation religieuse de ses États ; mais je n'entends pas nier la sincérité de sa conversion. La sincérité n'exclut pas tout calcul. Les Bulgares ont fait un saint de leur premier roi chrétien. Orthodoxes et catholiques de Bulgarie l'honorent à l'envi *, et ce n'est pas à nous d'y contredire, encore que ce saint nous paraisse d'une espèce un peu bien rude , et qu'à certains moments son christianisme sente plus la steppe que l'Evangile. Un vieux chrétien n'aurait pas égorgé tant de femmes et d'enfants, sous prétexte que leurs maris et leurs pères s'étaient révoltés pour n'être pas contraints d'embrasser le christianisme ^.

C'était, paraît-il, sous des dehors belliqueux et fiers, une nature profondément humble et religieuse. Souvent, après avoir employé sa journée à donner de grands coups de lance ou à parader dans les fêtes, le soir venu, il se dépouillait de son attirail de roi bulgare, se mettait dans un sac, et sous cet accoutrement de pénitence, se glissait furtivement dans les églises pour y passer la nuit en prières, à genoux sur les dalles ^. A la fin même, il n'y tint plus; laissant le fardeau du pouvoir à son fils aîné, Vladimir, il se rasa la tête et se fit moine pour tout de bon.

Ce Vladimir, par malheur, avait d'autres goûts. Débauché, ivrogne, il préférait, en cette qualité, le vieux culte de l'ancêtre Asparuch à celui de son père le moine; et les longues rasades d'autrefois, dans le crâne évidé d'un ennemi mort *,

1. V. Martinov, Annus ecclesiasticus grœco-slavicus [Acta SS., octobre, t. XI, p. 120).

2. Cinquante-deux familles de boyars furent ainsi exterminées. Rapprochez le récit d'Hincmar {Annales, a. 866, p. 473-4) de celui des Responsa Nicolai, où le Pape blâme hautement cette barbarie (Migne, t. CXIX, p. 988, resp. xvu).

3. V. Reginon, Chronicon, a. 868 ( Pertz, SS., t. I, p. 580).

4. Comme du temps du roi Krum, en 811, quand les Bulgares burent à un banquet dans le crâne de l'empereur ISicéphore. V. Théophane, a. 6303.

lui semblaient plus gaies que le mystique festin de l'Evangile. Il eût renversé tout l'édifice de christianisme élevé par Boris, si celui-ci, du fond de sa cellule, n'avait eu vent de ce qui se passait. A cette nouvelle, le vieux monarque avait mis bas son froc, repris la chaîne de bronze des guerriers bulgares, donné la chasse à son mécréant de fils, et, l'ayant atteint, lui avait fait crever les yeux. Après quoi, l'âme en repos, il était revenu au couvent se remettre dans son cilice et continuer sa prière interrompue *.

Boris a puissamment contribué à faire de la Bulgarie une nation chrétienne, mais c'est lui aussi qui en s'obstinant à ne pas accepter de Rome les éléments et la direction supérieure de son organisation ecclésiastique, en préférant les recevoir de Byzance, a le plus détourné son peuple de la voie naturelle qui l'eût mené, à ce qu'il semble, à un meilleur avenir.

Indépendamment du danger de cette nouvelle inclinaison vers l'empire d'Orient, l'association religieuse avec le patriarcat byzantin, si peu étroite qu'elle fût, n'en créait pas moins un principe de division entre les Bulgares et les autres Slaves méridionaux, qui tous alors, à l'exception d'une partie de la Serbie, se rattachaient ou allaient se rattacher au pontificat romain ^. Au lieu de se rejoindre, on se tournait le dos.

Durant les premiers temps, l'effet de cette divergence religieuse put passer inaperçu, Rome et Byzance continuant de vivre dans une union, sinon toujours heureuse, du moins exempte de scandale et de bruit. La rupture éclatante qui se produisit vers le milieu du onzième siècle surprit la Bulgarie au moment où^ vaincue, réduite en province de l'Empire, elle était moins capable que jamais de résister à Tentraînement byzantin. Ainsi se trouva consommée, dans la grande famille slave, cette séparation confessionnelle qui n'est pas le moindre obstacle aujourd'hui à une entente politique éconde, ni le moindre souci de ceux qui, connaissant l'Orient-

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