V. Reginon, ibid
2. Les Croates le firent sous le pontificat même de Jean VIII, en 879. V. Lettre de Jean VïII àBranimir (Migne, ep. 229, p. 841); Lettre an clergé et au peuple de Branimir [ibid., ep. 230, p. 842); Lettre à Théodose de Nona (ep. 225; p. 838); Lettre à Branimir {ep. 307, p. 918).
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savent ce que pèsent, chez ces peuples moins sceptiques que les nôtres, les questions d'intérêt religieux.
Et pourtant, un jour, Boris, se prenant les cheveux d'une poignée énergique, s'était écrié solennellement : « Je jure que toute ma vie je serai le serviteur de saint Pierre ^ )> Or, non seulement il n'en fut pas le serviteur toute sa vie, mais il s'établit à ce sujet, entre lui et la papauté, une lutte de quinze années, dont toutes les péripéties sont loin d'être encore tirées au clair : celle spécialement où le principal acteur, du côté de Rome, a été le pape Jean Vlll.
Sans aucun doute, toute cette histoire des origines chrétiennes de la Bulgarie, sur laquelle les historiens ont tant peiné^, se serait éclaircie d'elle-même, si l'on avait bien voulu se tenir dans des sphères moins éthérées, et ne voir dans Boris que ce qu'il était, un demi-barbare ayant grande envie de posséder une hiérarchie ecclésiastique, la plus belle et la plus élevée possible, et apportant dans son désir l'impatience un peu enfantine propre aux natures mal civilisées. On n'avait qu'à suivre d'un peu près le manège compliqué qui le fait d'abord s'adresser à Byzance, puis à Rome, puis à l'Allemagne, puis enfin et de nouveau à Byzance; et l'on se serait vite aperçu que la question de principes n'était pour rien dans les calculs de ce singulier néophyte. Que si Boris, en fin de compte, s'était décidé pour Byzance, et n'en avait plus bougé, en dépit de toutes les exhortations et de toutes les menaces du Saint-Siège, c'était apparemment qu'on avait su lui offrir là ce qu'il voulait, et comme il le voulait. Quant à savoir comment à Rome, comment surtout sous le pontificat de Jean VIII, si fin pourtant et si prompt aux accommodements nécessaires, on n'avait pas su ou pu réaliser les vœux du roi bulgare, c'est une tout autre histoire et qui vaut la peine d'être contée.
Gomme il est d'usage de découvrir la main de Photius dans tous les mauvais coups portés au Saint-Siège, à cette époque,
1. V. Anastase le Bibliothécaire, Prœfaiio in synodiim VIII (Migne, t. CXXIX, p. 20).
2. Entre autres, dans ces derniers temps, Valentin Lah. V. De Boriso seu Michaele I, dans VArchiv fur Kirchenrecht, t. XL, p. 274-293. V. aussi t. XLII, p. 81-120.
on aura du moins ici la surprise de constater que si Rome a échoué auprès de Boris, si Byzance a fini par l'emporter, la faute en est, pour une large part, aux deux plus fameux adversaires du patriarche byzantin. Ce que Photius a contribué à faire échouer, c'est au contraire la première tentative des Bulgares pour se rattacher à l'Église byzantine; c'est lui qui, sans le vouloir assurément, a jeté Boris dans les bras des Romains, en tardant trop à entrer dans ses vues sur l'organisation religieuse de ses États.
Patriarche de fait sinon de droit, en 864, au moment où le roi bulgare s'était converti au christianisme, il avait semblé à Photius qu'avant d'instituer une hiérarchie régulière et complète, il convenait d'amener la Bulgarie à un degré plus avancé de culture chrétienne. La considérant toujours comme un pays de mission, il se bornait à lui expédier des prédicateurs et des prêtres. Au lieu de l'archevêque et des évêques qu'il convoitait, Boris ne recevait de Byzance que de fort belles lettres, où le docte patriarche déployait tout son savoir théologique et tout son style, mais qui glissaient sur le crâne épais du terrible Knès^.
Aussi, moins de deux ans après, sa patience étant à bout, Boris faisait partir pour l'Italie une ambassade solennelle chargée d'offrir au Pape la direction ecclésiastique de la Bulgarie^. Et ce qui prouve à l'évidence que Boris, en cette circonstance, n'obéissait pas à un sentiment de préférence idéale pour le Saint-Siège, ni même à la conscience qu'il pouvait avoir de sa suprématie universelle, c'est que presque en même temps, il envoyait une autre ambassade auprès du roi de Geroianie, avec la mission de lui faire les mêmes offres qu'au Pape^.
A ce double jeu, Boris espérait gagner davantage ; se réservant sans doute de se prononcer à la fin pour le plus
1. V. Lettre de Photius à Michel, prince de Bulgarie (Migne, Patr. Grecq., t. Cil, p. 627-696).
2. Elle arriva à Rome en 866, durant le mois d'août. V. Vita Nicolai [Liber pontificalis, éd. Duchesne, t. II, p. 164).
3. Les envoyés de Boris arrivèrent à Ratisbonne vers la fin de l'année 866. V. Annales Fuldenses, a. 866 (Pertz, SS., t. I, p. 37.9) ; Hincmari Annales, a. 866 [ibid., p. 474).
ofFrant. L'habileté avec laquelle Rome sut comprendre la situation et entrer dans les intentions du rusé Bulgare, rendit inutile ce calcul un peu trop ingénieux.
Plus avisé que Photius, le pape Nicolas P' s'était décidé du premier coup à mettre deux évêques à la tête de la mission qu'il envoyait en Bulgarie^. Ces deux évêques, ayant déjà leurs sièges dans l'Eglise romaine, ne devaient, il est vrai, o-ouverner la jeune Eglise bulgare qu'à titre provisoire. Mais il était entendu qu'une fois le terrain préparé, on leur donnerait des successeurs définitifs. De même, si les lettres apostoliques, les fameux Responsa^ que Nicolas P*^ adressait, à cette occasion, au roi Boris, étaient moins remplies de hautes spéculations théologiques, et d'une facture littéraire moins parfaite, elles contenaient en revanche une foule d'instructions positives, à la portée de ceux qu'elles visaient, et où le génie pratique du Romain gardait l'avantage sur la métaphysique byzantine^.
Elles avaient surtout l'immense mérite de tenir la porte ouverte sur le rêve le plus chèrement caressé par Boris, celui qui devait lui donner une nouvelle ressemblance avec le grand archétype de Byzance, son impérial voisin : je veux dire l'établissement, à la tête de sa hiérarchie ecclésiastique, d'un patriarche ^. Aux yeux des barbares voisins de PEmpire, le patriarche n'apparaissait pas seulement comme le chef suprême du culte chrétien : c'était surtout le dispensateur nécessaire des honneurs impériaux. Ils savaient en effet — car on avait soin de le leur répéter, pour écarter leurs demandes importunes — que seul le patriarche avait la garde de la couronne et des vêtements du sacre, ces divins camelaucia que l'on disait venus du ciel, au temps du grand Constantin. Ils savaient que le Basileus même n'avait pas le pouvoir de s'habiller à son gré en costume d'apparat; que les manteaux, les saies, les couronnes restaient à demeure
1. Formose, évêque de Porto, et Paul, évêque de Populonia. V. Vita Nicolai {ibid., p. 164-165).
2. V. Nicolai responsa ad Bulgarorum consulta {Migne, t. CXIX, p. 978 s^^).
3. Cette préoccupation de Boris s'était fait jour dans les questions adressées par lui au Saint-Siège, à en juger par les réponses de Nicolas. V. Besponsa, 0. LXTi, t.xiii, xcii, xciii (Migne, t. CXIX, p. 1007, 1011, 1012 )
dans la basilique de Sainte-Sophie, sur l'autel des ornements, où, dans les circonstances solennelles, le patriarche venait choisir ceux que prescrivait le cérémonial, pour les faire porter à l'empereur 1. Posséder un patriarche, c'était, en perspective, la dignité impériale avec tout son éclat et toutes ses pompes ; c'était le nom sacré de Basileus, cet éternel objet de la convoitise bulgare.
Evidemment le mot de patriarche n'avait pas été prononcé par Nicolas P'' sans les plus formelles réserves. Le Pape promettait seulement un archevêque dont l'investiture par le pallium appartiendrait au Saint-Siège^. Mais, si ce n'était pas encore l'idéal, c'était un progrès et une espérance. Aussi Boris fut-il immédiatement gagné aux Romains. Désormais il ne jure plus que par saint Pierre. Et quand, peu de temps après, arrive à son tour la mission allemande, il la congédie poliment, mais promptement^.
Louis le Germanique s'était cependant mis en frais pour la circonstance. Sentant tout l'avantage qu'il y aurait, au point de vue politique, à placer dans la dépendance religieuse de l'Allemagne ses dangereux voisins du Sud-Est, il avait, comme les Romains, donné pour chef à sa mission un évêque. Cet évêque, il l'avait même choisi parmi ses meilleurs. Habitué aux Slaves qui confinaient à son diocèse, instruit, renommé spécialement pour les Vies de saints qu'il avait écrites, mais montrant par son exemple qu'on n'est pas tenu d'imiter toutes les vertus-que l'on vante ; très hostile aux Grecs, comme il le prouvera par la suite, aussi habile, dans ses polémiques, à manier le fouet que la plume*, Ermenrich, évêque de Passau, ancien moine d'Ellwangen et de Reichenau, semblait de taille à mener de front l'évangélisation des Bulgares avec l'expulsion des Byzantins'.
1. V. Constantin Porphyrogénète, Be administratione imperii, c, xm. Migne, P. G., t. cxiii, p. 181.
2. V. Responsa Nicolai, c. xm [ibid., p. 1007); Vita Nicolai^ c. lxxiv [Liber pontifie alisj t. II, p. 165).
3. V. Annales Fuldenses, a. 867 (Pertz, SS., 1. 1, p. 3S0]; Bincmari Annales, a. 866 [ibid., p. 474).
4. V. Lettre de Jean VIT/ à Ermenrich (Emerico) dans le Neiies Archiv, t. V, p. 303.
5. V. Annales Fuldenses, a. 867, p. 380. L'identité du moine d'Elwangen
Sn ' LE PAPE JEAN VIII
FoRMOSE. La place malheureusement était prise, et l'emploi déjà tenu avec un éclat hors de comparaison, par l'un des deux évêques venus de Rome. Formose dépensait là les premières ardeurs de son ministère épiscopal. Il inaugurait, en pays slave, cette longue guerre contre le parti photien, qui devait le conduire plus tard aux dernières calamités, mais qui, pour le moment, ne lui ménageait que des succès personnels, avec le triomphe de l'Eglise romaine.
Dès son arrivée en Bulgarie, il s'était établi entre lui et le roi Boris une intimité extraordinaire. Liberté complète lui avait été donnée d'organiser à son gré la jeune chrétienté bulgare, et il en usait avec un zèle qu'un peu plus de modération n'eût probablement pas gâté. Partout, sur les ruines des vieux sanctuaires païens, s'élevaient des églises consacrées au Christ ; partout le rite latin était substitué au rite grec^ Tout ce qui était byzantin, les personnes comme les coutumes, était sévèrement banni. On donnait pour raison à l'expulsion du clergé grec, qu'il était de l'ordination de Photius ou engagé dans le mariage^. Le mariage des prêtres, en particulier, ce vieil usage de l'Eglise grecque, ne devait pas trouver grâce devant l'austère célibataire romain.
En vain Photius s'élevait avec éclat contre ces entreprises; en vain il ripostait par une attaque virulente contre la foi et les pratiques des Occidentaux 3. Dans ce premier choc des deux redoutables adversaires, la victoire restait à l'évêque de Porto. Elle eût été probablement définitive, si son excès
avec l'évêque de Passau Ermenrich a été mise en avant sur de bonnes preuves par M. Dûmmler, Piligrim von Passau, p. 144. V. aussi Wattenbach, Deutschlands Geschichtsquellen, 5° éd., 1. 1, p. 266.
1. Y. Flodoard, De romanis pontificibus (Mabillon, Acta SS. Ordinis S. Bénédictin Ssec. III, Part. II, t. IV, p. 605); Anastase le Bibliothécaire, P/âj/iî^fo in Synodum VÏII (Migne, t. CXXIX, p. 20).
2. Y. Lettre d'Hadrien II à Ignace (Mansi, t. XVI, p. 414 D).
3. V. Lettre encyclique de Photius (Migne, Patr. Grecq., t. Cil, p. 724-732). Le patriarche Beccos plaçait à tort la composition de cette lettre sous le pontificat d'Hadrien II, et l'expliquait par le dépit de Photius de se voir condamné sans espoir par Rome. V. Beccos, De unione ecclesiarum (Migne, Patr. Grecq. n t. CXLI, p. 936). C'est à la suite de la mission romaine en Bulgarie, en 867, qu'il faut la reporter, comme l'ont fait Héfélé [Histoire des Conciles, éd. fr., t. V, p. 571) et Hergenrcether {Photius, t. I, p. 642).
même ne l'avait compromise et changée finalement en une irréparable défaite.
Il arriva en effet qu'à force d'admirer Formose et de le voir à l'œuvre, Boris s'était pris d'une envie folle de l'avoir pour archevêque. C'était Formose qu'il lui fallait à tout prix comme chef suprême de sa hiérarchie ecclésiastique. A Rome, beaucoup se persuaderont un jour, Jean VIII comme les autres, que Boris avait été amené à ce violent désir par les artificieuses manœuvres de l'évêque de Porto i. En réalité, il suffisait bien au roi bulgare d'avoir pratiqué Formose durant plus d'une année, d'avoir été ébloui par le prestige qu'il répandait autour de lui, par la grande influence que lui donnaient son savoir, ses mœurs, l'énergie un peu hautaine de son caractère, pour se persuader de lui-même, qu'avec un tel homme à sa tête l'Église bulgare pourrait s'élever au premier rang, jusqu'à éclipser Byzance et son savant patriarche. Mais il est possible aussi que l'ambition de gouverner tout un peuple ait entraîné l'évêque de Porto à quelque coupable compromis.
Au demeurant, la faute de Formose, celle qu'il a commise certainement, celle qui a sinon décidé, du moins précipité le dénouement, c'est de n'avoir rien fait pour détourner Boris de son dessein ; c'est de l'avoir au contraire entretenu dans l'espoir chimérique qu'il pourrait l'obtenir de Rome comme archevêque. Mieux que personne cependant, il savait que le Pontife romain ne pouvait le transférer d'un siège à un autre sans violer une loi ecclésiastique établie par plusieurs conciles, et qui, à Rome plus que partout ailleurs, demeurait en vigueur ^ C'était même, à ce qu'il semble, pour ce motif, que le p^pe Nicolas P^, peu de temps avant sa mort, avait mis fin à la mission de Formose en Bulgarie ^. Mais celuici, au lieu de profiter de l'occasion pour rompre un lien dangereux, s'en était servi au contraire pour le resserrer davantage. Avant de reprendre le chemin de Rome, de solennels serments avaient été échangés entre Boris et lui : Boris jurant qu'il n'accepterait jamais d'autre archevêque que Formose, Formose jurant qu'il reviendrait vers Boris le plus prompte-