ELOGE ET MISSION DE METHODE, D APRKS LA LETTRE DE JEAN VIII
Igitur hune Methodium venerabi-
lem archiepiscopum vestrum
in omnibus ecclesiasticis doctrinis et utilitatibus orthodoxum et proficuuEtt esse repperientes, vobis iterum ad regendam commissam sibi ecclesiam Dei remisimus.
Quem veluti pastorem proprium ut digno honore et reverencia laetaque mente recipiatis jubemus, quia. . . .
Ita sane ut juxta caiionicam tradi* tionem omnium negociorum ecclesiasticorum curam habeat ipse, et ea velut Deo contemplante dispenset, nam populus Domini illi commissus et pro animabus eorum hic redditurus erit racionem.
Quod si contumaces et inobedientes exislentes scandalum aliquod aut schisma facere prœsumpserint, et post primam et secundam admonicionem se minime correxerint, quasi zizaniorum seminatores ab ecclesiis et finibus vestris auctoritate nostra proecipimus esse procul abjiciendos,
(Migne, p. 905, 906.)
On peut en juger par ces quelques échantillons : le rédacteur de la lettre d'Etienne V n'a pas déployé beaucoup d'efforts ou mis beaucoup d'habileté à dissimuler ses emprunts. On y voit bien certains procédés habituels aux démarqueurs de documents, des transpositions de mots, des synonymies
faciles, l'amplification banale de quelque idée courante, mais tout cela jeté dans le moule original de la phrase exploitée, conservant à celle-ci ses traits principaux, sa physionomie propre, et la laissant parfaitement reconnaissable sous ces déguisements accidentels.
Il faut cependant rendre cette justice à l'imitateur de la lettre de Jean VIII qu'il a, dans un autre endroit, dépensé plus d'imagination à faire disparaître les traces de son imitation. Mais avec quel succès, on va le voir. Je signalais tout à l'heure la similitude de Pexorde dans les deux documents. Jean VIII débute en effet par mentionner le fait que Swatopluk et le peuple morave avaient demandé à être placés sous le protectorat du Saint-Siège. Après quoi, Jean VIII témoigne qu'il est très touché de cette preuve de fidélité, mais que cette fidélité l'oblige lui-même à certains devoirs dont il annonce Ténumération par cette formule naturelle de transition : Pro qiia scilicet tanta fide ac devotione tua et populi tui. Vient ensuite l'exposé très logique de ces devoirs : c'està dire obligation générale pour le pontife romain de considérer les Moraves et leur prince comme ses enfants, et, par conséquent, de pourvoir à leur existence et de prier pour eux : « Pro qua scilicet tanta fide ac devocione tua et populi tui, apostolatus nostri ulnis extensis^ te quasi unicum filium amore iiigenti amplectimur ; et cum omnibus fidelibus tuis paternitatis nostrse gremio, veluti oves Domini nobis commissas, recipimus, vitaeque pabulo clementer nutrire optamus, atque nostris assiduis precibus oninipotenti te Domino commendare studemus . y) (Migne, p. 905.) La lettre d'Etienne V ne débute pas autrement. On y mentionne la même demande des Moraves, on lui promet le même accueil. On change seulement l'ordre des devoirs auxquels on s'engage à leur égard. On priera d'abord pour eux, on les assistera, enfin on sera pour eux un père : « Continuis precibus Deum bonorum omnium largitorem exoramus ut ipsius muniaris suffragio... Nos etiam qui ejus vicaricione fungimur, debitam solicitudinem pro te gerentes, in quocumque indigueris negocio, in his quae ad salutem tuam pertinent, Dec auxiliante, protectorem invenies in omnibus. Quem ob fidei dignitatem cum omnibus fidelibus tuis, nuUa terra-
rum obsistente intercapedine, spiritiialibus ulnis quasi presentem amplectimur amore. » ( Ginzel, p. 64.)
Ce travail de dislocation est assurément fort ingénieux. Mais il est rare qu'on s'avise de tout. En mettant à la fin de son développement ce que Jean VIII avait mis au commencement du sien, en faisant sa dernière phrase avec celle qui était la première dans son modèle, l'imitateur n'a pas pris garde que, chez Jean VIII, la phrase débutait par une formule de transition, par une attache logique qui en fixait la place et la marquait pour ainsi dire d'un numéro d'ordre. Il a tout transposé d'un bloc, se bornant à inventer un synonyme à la formule de transition de Jean VIII, à remplacer pro qua tarita fide par oh fldei dignitatem. Son cas fait songer au ravaudeur maladroit qui se taillerait un habit neuf dans un vieux, mais laisserait à leur place primitive agrafes et boutons. Ici, pareillement, Fagrafe est restée.
On ne saurait donc imaginer un problème plus étonnant, et, en apparence, plus insoluble que cette condamnation de la liturgie slave, dans les conditions où elle se présente maintenant. Car, s'il est désormais indéniable qu'il y eut à l'origine des décisions d'Etienne V un mensonge audacieux, une impudente falsification des actes de Jean VIII, l'imagination se refuse par ailleurs à concevoir une pareille perversité dans un pape qui fut, à n'en pas douter, un homme de bonne vie et de bonne renommée. Les éloges du Liber pontificalis ne doivent sans doute pas être toujours pris au pied de la lettre. La plupart du temps, l'historiographe officiel écrit du vivant de celui qu'il loue, ce qui n'est pas précisément une garantie d'indépendance. On peut du reste constater que beaucoup de ces formules louangeuses sont de style convenu, des manières de clichés qui servent pour quiconque ne les a pas manifestement démérités. Mais il y a dans la biographie d'Etienne V autre chose que ces banalités officielles : il y a des actes d'humanité et de piété qui ne permettent pas de faire de ce pape un prodige d'astuce et d'hypocrisie ^ S'il fallait reprocher quelque chose à Etienne V, ce serait d'avoir
1. Ainsi, dans une famine, on le voit consacrer son patrimoine de fiimille au soulagement des malheureux. (V. Liber pontificalis, ihid., p. 192, ch. vu.)
eu plus de vertus que de pénétration et de ressources. Incontestablement, sa conduite à l'égard des Slaves renferme un mystère dont le secret est à trouver.
Comment la découverte de ce mystère est-elle l'un des résultats de notre étude sur le Registre de Jean VIII ? Quel élément nouveau cette étude a-t-elle introduit dans l'histoire de ce temps, quelle lumière assez efficace pour permettre de retrouver tous les fils d'une intrigue si subtile, si compliquée, on ne tardera pas à l'apercevoir, pour peu que l'on veuille ressaisir avec nous la suite des faits au point où nous l'avons laissée, c'est-à-dire au moment où l'illustre archevêque des Moraves prenait congé du pape Jean VIII, après avoir reçu de lui la pleine confirmation de son œuvre.
Le Faussa^ire. — On était alors au mois de juin de l'année 880. Méthode reprit le chemin de la Moravie, mais dans des sentiments bien différents de ceux qui l'agitaient en se rendant à Rome. Maintenant, durant ce long et rude voyage, dans les gorges affreuses des montagnes, au passage des larges fleuves, dans les solitudes périlleuses de la steppe inhabitée, le vieux grand apôtre ranimait son courage à la pensée de l'immense joie dont allaient tressaillir tous les cœurs vraiment slaves ^ Entre ses mains, sous sa garde, étaient les lettres apostoliques qui consacraient son triomphe et devaient, semble-t-il, fermer pour toujours la bouche aux détracteurs de son œuvre. Désormais il ne serait plus possible de taxer d'hérésie ses enseignements sur le Saint- Esprit, d'incriminer ses pratiques disciplinaires, ni de l'accuser de se servir d'une liturgie proscrite par le Saint-Siège.
1. Étant donnés la haine dont il se savait poursuivi par les Allemands, et le souvenir encore présent de sa terrible captivité. Méthode ne pouvait songer à retourner en Moravie par la Carinthie^ alors gouvernée par Arnolf. Il lui fallut donc de toute nécessité faire un long détour à Test, atteindre le territoire du prince slave Brazlavon, traverser la Save, la Drave, la grande steppe du lac Balaton, et arriver ainsi jusqu'au Danube. On peut d'ailleurs se rendre compte que les dangereux voyages de Méthode à travers les déserts et les fleuves immenses avaient vivement frappé l'imagination de ses disciples. V. Vie [de Méthode, ou Légende pannonienne, ch. xiv, ap. Ginzel, Gesch. d. Slawenapostel, Codex, p. 30.
^' Peut-être ignorait-il les termes mêmes de la lettre pontificale, mais il savait par Jean YIII ce qu'elle contenait et qu'il y était pleinement justifié.
Certaines appréhensions cependant auraient dû se faire jour dans l'esprit de Méthode. La lettre de Jean YIII qu'il emportait avec lui n'était pas adressée au peuple morave, mais à son chef. C'était à Swatopluk qu'elle devait être remise, et son sort pouvait ainsi dépendre d'un caprice de cette mobile nature. Malheureux, Méthode se fût probablement défié; le bonheur lui fit commettre une imprudence.
Dans la pensée de Jean VIII, Swatopluk devait recevoir le document pontifical des mains de l'archevêque et en prendre connaissance devant lui ^ Une remise faite avec cet appareil, la présence, au milieu des chefs moraves, de l'illustre voyageur, son témoignage, ses récits, eussent jeté tout d'abord un trop grand jour sur les décisions du pontife romain pour qu'il fût possible de les dénaturer ou de les contester. Mais il fallait compter avec la difficulté de joindre un coureur d'aventures aussi remuant que Swatopluk, surtout quand la belle saison avait rouvert les chemins, mis de l'herbe aux prairies pour les chevaux de guerre, et épaissi la sombre embuscade des forêts.
C'était le temps où Swatopluk, tranquille du côté des puissances germaniques, pouvait porter toute son activité vers les extrémités septentrionales de son empire. Un traité d'alliance le liait avec le gouverneur de la marche danubienne, le comte Arbo, qui lui avait même, en gage de sa foi, confié la garde de son fils Isanrich^. Avec le gouverneur de la Carinthie, Arnolf, c'était plus qu'une alliance : une véritable intimité régnait entre Swatopluk et le bâtard de Carloman, et l'on avait eu ce spectacle singulier du chef morave tenant
1. Parlant de Méthode dans sa lettre à Swatopluk, Jean VIII se sert de l'expression hune Metliodium, preuve qu'il comptait sur la présence de Méthode au moment où le prince morave recevrait la susdite missive. Et plus loin, lorsqu'il annonce à Swatopluk l'envoi de certains décrets, le Pape dit expressément qu'il les a confiés à l'archevêque : capitulorum quœ illi dedimus, vobis direximus. ( Migne, p. 905, 906.)
2. V. Annales Fuldenses, Continuatio Ratishonensis, a. 884, et Continuationes Altahenses,n. 898, éd. Kurze, in us. schoL, p . 111, 132.
le fils d'Arnolf sur les fonts baptismaux et imposant son nom slave à un prince germanique de sang royal i. Swatopluk s'occupait donc alors à mériter le surnom de « Terreur des tribus environnantes » qui devait lui rester dans la mémoire des Byzantins^. Après avoir commencé par le midi €t tout subjugué jusqu'aux rives du Gran^, il guettait maintenant, des hauteurs septentrionales du plateau de Moravie, les deux grandes routes fluviales de l'Oder et de la Vistule ; et qui l'eût voulu chercher, durant cet été de 880, l'aurait vraisemblablement trouvé soit parmi les Nemizis de la Silésie, soitau nord des Carpathes, parmi les Croates blancs, ou peutêtre même dans les plaines de la Pologne*. Méthode ne put affronter cette fatigue, après tant d'autres; d'autant moins que les chaleurs étaient terribles cette année-là, brûlant tout, ne laissant après elles ni moissons ni fruits^. La lettre pontificale fut confiée à un courrier sûr, mais impuissant à jouer le même rôle que l'archevêque ^.
Ce n'est pas qu'il y eût rien dans la victoire de Méthode, rien dans les ordonnances de Jean VIII, qui fût de nature à contrarier beaucoup Swatopluk. Si par orgueil, par vanité
1. Le prince Zwentibald, bâtard, du reste, comme son père Arnolf, V. Reginon, Chronicon, a. 890. ( Pertz, 6'^., t. I, p. 601.) Zwentibald ou Zuendibold n'est que le nom germanisé de Zwatopluk.
2. V. Constantin Porphyrogénète, De administrando imperio, ch. xli, ap. Migne, />. G., t. CXIiI, p. 325 a.
3. Nitra, sur la Nitra, faisait alors partie du territoire morave ; et il est à croire que cette cité n'était pas à l'extrême frontière de l'empire de Swatopluk, puisque Jean VIII venait d'en faire le centre d'une circonscription épiscopale, au profit de Wiching. Y. Lettre de Jean VHI à Swatopluk (Migne, P. L., t. CXXVI, p. 905).
4. La soumission des Nemizis par Swatopluk peut s'inférer de ce qu'on trouve des guerriers de cette tribu dans l'armée morave, vers l'année 887. Ce lut même à eux que Swatopluk confia la mission d'expulser de Moravie les disciples de Méthode. V. Vie de Clément, ch. xiii (ap. Migne, P. G., t. CXXVI, p. 1217 c). Un écho des guerres de Swatopluk <ians ces régions est arrivé jusqu'à Cosmas de Prague. (V. ap. Pertz, SS.^ t. IX, p. 44).
5. V. Annal. Fuld,, Contin. Meginhardi, a. 880, éd. Kurze, p. 94.
6. La remise de cette lettre à Swatopluk fut certifiée à Jean YIII par Méthode lui-même : « quas ei asseris fuisse delatas. » Lettre de Jean VIII à Méthode [Wigne, ep. 319, p. 929).
LES MORÀVES 139
de barbare fraîchement civilisé et soucieux d'effacer les traces de la rouille paternelle, le prince morave préférait, pour son service particulier, un clergé de rite latin; s'il lui semblait de meilleur ton et de plus grand air de chanter en latin dans sa chapelle, tout comme ses voisins de Germanie, il ne voyait cependant aucun inconvénient, peut-être même voyait-il quelque avantage à ce que son peuple, les petites gens, fussent attirés dans les églises par le plaisir de chanter dans leur langue nationale. Le privilège de la messe latine lui étant expressément concédé par la lettre de Jean VIII ^ à lui et aux autres chefs moraves, tous plus ou moins atteints de la manie de se déslaviser, le reste le laisserait assez indifférent.
Il lui importait peu que les préceptes de l'abstinence fussent conservés ou modifiés. Les femmes l'inquiétaient plus que les jeûnes. Encore moins avait- il une idée quelconque de ce qu'il fallait penser du Filioque. Jamais tête moins théologique n'habita dans un casque^. Les subtilités métaphysiques fatiguaient son cerveau, sans y entrer. A son jugement, il n'existait qu'une manière de décider cette querelle, comme toutes les autres du reste : c'était une bonne et ferme affirmation de la part de ceux qui devaient le mieux s'y connaître. Or, il y avait une idée qui, celle-là, était bien entrée dans la tête du prince morave, parce qu'elle était simple et en harmonie avec ses conceptions habituelles, à savoir : que l'homme le mieux entendu en ces sortes de matières devait être le premier chef des chrétiens, le pape de Rome.
Une pareille disposition d'esprit ne pouvait, semble-t-il, que profiter à la cause de Méthode et du slavisme liturgique, si clairement approuvé par un pontife romain. Elle ne servit au contraire qu'à inspirer à un audacieux intrigant le vrai moyen de la compromettre d'abord, et finalement de la ruiner. Si l'expression n'était pas d'une vulgarité extrême, je •dirais que nous allons maintenant assister au « coup de la fausse lettre ».
1. « Et si tibi et judicibus tuis placet missas latina lingua magis audire, praecipimus ut latine missarum tibi sol em nia celebrentur. » (Migne, p. 906.)
2. L'auteur de la Vie de Clément dit très justement qu'il était : TtavTaTiaai Yvwvai TiTWV ôsi'tov viXiôiwxaTOç. V. Migne, P. G., t. CXXVI, p. 1214.
Tandis que le vieil archevêque des Slaves s'en revenait de Rome en Moravie par de longs et laborieux détours, obligé qu'il était, pour ne pas retomber aux mains des Allemands, d'éviter la Carinthie et la marche danubienne, il se trouvait qu'un autre personnage, Wiching le Souabe, se hâtait vers le même but, mais par des chemins et dans des sentiments tout différents.
Celui-là n'avait, certes, aucune répugnance à passer par le territoire germanique, étant lui-même de bon et pur sang allemande Une rencontre, en Carinthie, avec Arnolf n'était pas non plus pour lui déplaire, si même il n'y avait pas d'avance quelque entrevue combinée entre ces deux hommes, entre ce maître et ce serviteur. Sans doute aucun document ne nous renseigne directement sur la nature des liens qui unissaient alors le bâtard germanique, le futur titulaire de l'Empire, à l'aventurier souabe en service momentané près du prince de Moravie. Mais quelque douze ans plus tard, quand Wiching, à bout de rôle, usé, brûlé pour ainsi dire en pays slave, devra rentrer piteusement au pays de ses ancêtres, Arnolf l'accueillera de façon à prouver qu'il le connaissait de vieille date et avait à le payer de longs et loyaux services. Il le prendra immédiatement pour chancelier, tant son opinion était déjà fixée sur l'aptitude de cet homme à bien comprendre sa pensée et à l'exécuter ponctuellement ^. Bien plus, lorsque la Moravie donnera des signes d'une décomposition prochaine, lorsque le moment paraîtra venu de se jeter sur elle pour l'achever, c'est encore Wiching que l'empereur Arnolf choisira pour mener l'attaque sur le terrain religieux; c'est Wiching qu'il lancera de nouveau sur l'Église morave, comme on lance un faucon familier. L'évêché de Passau étant, par sa position, par ses prétentions depuis longtemps affirmées, le mieux préparé à recueillir les principales dépouilles de la Moravie ecclésias-
1. « Wihingus quidam Alamannus. » V. Ann. Fuld., Contin. Altah., a.. 899, éd. Kurze, p. 133.
2. De 893 à 899, je relève treize actes d'Arnolf, comme roi ou empereur, dans lesquels figure Wiching à titre de chancelier ou d'archichancelier. V. Bœhmer-Mûhlbacher^ Die Regesten des Kaiserreichs unter den Karolingern, t. I, n««1840, 1842, 1848, 1851, 1852, 1859, 1861, 1862, 1864, 1865, 1889,1890, 1900.
tique, c'est là qu'il installera, pour lui faciliter l'action, son bon ami et fidèle chancelier*.
Nous ne croyons donc pas nous livrer à une simple fantaisie conjecturale, en considérant Wiching comme ayant été dès le principe l'agent secret d'Arnolf en Moravie. Aussi bien, l'ingénieuse intrigue dont ce nouveau suffragant de Méthode disposait en ce moment les fils constituait de l'excellente besogne allemande, en même temps qu'elle promettait à l'empire germanique un chancelier expert au maniement des pièces, et initié dès longtemps à tous les mystères des archives. L'humeur du personnage nous est inconnue. S'il l'avait plaisante — les fourbes l'ont quelquefois — ce devait être pour lui une agréable occupation de songer au vieux Byzantin qui s'embourbait dans les marais pannoniens, avec sa bonne lettre pontificale, sans se douter qu'il y en avait une autre en sa possession, à lui, Wiching, qui s'en allait d'une meilleure allure à la recherche de l'aventureux Swatopluk.
Cette lettre, le rusé Souabe l'avait fabriquée avant de partir de Rome, dans des conditions et par des procédés dont il gardait le secret, mais que nous finirons bien par lui arracher lambeau par lambeau. Pour le moment, et rien qu'en nous servant de ce que Jean VllI écrira l'année suivante à Méthode, nous pouvons déjà savoir avec certitude : 1** qu'une fausse lettre pontificale avait été portée à Swatopluk ; 2° que cette fausse lettre dénaturait complètement les décisions récemment prises par Jean YIII à l'égard de Méthode et de son œuvre ; 3° que le principal artisan de cette intrigue était Wiching, le seul évêque qui eût encore été sacré pour la Moravie. Bien plus, nous savons dès à présent, toujours d'après le même contrôle, que, pour donner une sanction particulière, inéluctable, aux prétendues décisions pontificales qu'il rapportait de Rome, Wiching avait imaginé de toutes pièces l'histoire d'un engagement solennel, d'un serment que le pape Jean VIII aurait à ce sujet exigé de lui et probablement aussi de l'archevêque 2.
1. « Rege concedente successit. » Ann. Fuld., Contin: Altah., a. 899, p. 133.
2. Voici en effet ce qu'écrivait Jean VIII à Méthode à la date du 23 mars
Il est aussi bien évident que ce serment, d'après les inventions du faussaire, avait dû porter, sinon uniquement, du moins principalement, sur l'obligation de proscrire la liturgie slave, cette question étant celle où Wiching avait le plus d'intérêt à dénaturer la sentence du Saint-Siège. Personne, ' en effet, ne comprenait mieux que lui que le triomphe du slavisme liturgique ruinait à jamais l'influence allemande en Moravie.
Il faut avouer du reste que Wiching, par cette histoire de serment, témoignait qu'il était un habile homme et connaissait à fond celui auquel ces belles choses étaient destinées. Swatopluk, comme tous les primitifs, avait la superstition du serment^ Peu d'hommes jurèrent autant que lui. Il est juste d'ajouter qu'il viola presque autant de serments qu'il en fit. Mais ce sont là de ces contradictions familières à l'âme humaine, qui souvent met d'autant plus de prix aux choses, qu'elle se sent plus impuissante à les atteindre. Si l'auteur de la Vie de Clément est bien informé, ce fut précisément à cette confiance excessive de Swatopluk dans l'efficacité du serment que les derniers disciples de Méthode durent d'être expulsés de Moravie. Fatigué des querelles entre Slaves et Allemands, le peu subtil Morave finit par décider que ceuxlà auraient raison à ses yeux, qui jureraient le plus vite être en possession de la bonne doctrine. Il paraît que les Allemands furent plus agiles, ayant plus d'habitude de cet exer-
cice-.
881. Après avoir rappelé ses décisions favorables de l'année précédente et comment il avait écrit, dans ce sens, à Swatopluk, le pontife ajoute : « Et neque aliœ litterae nostrae ad eum directae sunt, neque episcopo illi palam vel secreto aliud faciendum injunximus, et aliud a te peragendum decrevimus, quanto minus credendum est ut sacramentum ab eodem episcopa exegerimus, quem saltem levi sermone super hoc negotio allo-cuti non fuimus. » (V. Migne, ep. 319, p. 929.)
1. Pour croire les gens, il suffit qu'ils lui jurent que c'est vrai. Un jour, il manda au roi Arnolf : (( Hoc volo mihi cum juramento verum non esse contestari. » Ann. Fuld., Contin. Ratisb., a. 885, p. 112. Racontant une histoire du même genre, l'auteur de la Vie de Clément dit de Swatopluk qu'il n'en faisait jamais d'autres : « w; xai ttcûi toov àXXtov. » (Migne, P. G. y t. CXXVI, p. 1214.)
2. V. Vie de Clément, chap. x et xi. (Migne, ibid.y p. 1214.)
La manie jureuse de Swatopluk était si bien connue des aventuriers divers qui l'entouraient et l'exploitaient, que lorsqu'il en envoyait quelqu'un à l'étranger pour le représenter, celui-ci mettait toute son application à imiter les habitudes du maître. C'est ainsi qu'à la cour de Louis le Germanique, en 874, le prêtre vénitien Jean avait émerveillé tout le monde par sa prodigieuse consommation de serments, ne disant rien, ne promettant rien au nom de Swatopluk, sans jurer aussitôt qu'il en serait ainsi et pas autrement*.
La manœuvre de Wiching était donc d'une habileté rare. Car on pouvait être sûr que la liturgie slave n'en aurait pas pour longtemps à vivre quand Swatopluk viendrait à savoir que ses évêques s'étaient engagés par serment à ne plus l'employer. Mais la vérité est mauvaise prisonnière ; et il n'est si bon geôlier qui ne la laisse échapper. Si l'histoire du serment devant le tombeau de saint Pierre constituait une excellente invention pour duper le prince de Moravie, par contre elle mettait sur la lettre du faussaire une marque d'origine facilement reconnaissable. Elle la piquait, pour ainsi parler, d'un point lumineux qui nous permettra de la suivre, où qu'elle aille et par quelque voie ténébreuse qu'elle se glisse. Rien qu'avec le signalement que nous en avons déjà, avec cet ensemble de dispositions hostiles à l'œuvre de Méthode groupées autour de la fable du serment, nous serions dès à présent en posture de la saisir sur le vif, au cas où elle s'aviserait de s'introduire dans quelque autre document et de lui communiquer ses éléments suspects. Mais elle ne s'en avisera que dans six ans, et ce serait grand hasard si d'ici là nous n'avions pas recueilli sur son compte quelque nouveau renseignement et complété ce que je me permettrai d'appeler d'un nom un peu bien moderne : sa carte d'identité. Wiching peut rire en ce moment du bon tour qu'il va jouer à son archevêque ; nous aurions le droit de rire nous-mêmes de ses inventions, si leur triomphe final n'avait causé tant de ruines.
Et cependant nous ne tenons encore que le moindre résul-