‹ L'Europe et le Saint-SiègeChapitre 71 sur 148 · V. Vie de Méthode, c. xii, ap. Ginzel, p · texte numérisé non relu

V. Vie de Méthode, c. xii, ap. Ginzel, p

2. V. Annal. Fuld., Contin. Meginhardi, a. 881, éd. Kurze, p. 96.

LES MORàVES «51

rapprobation finale qu'ils leur ont données. Ici, le signataire est tout; le secrétaire, rien ou presque rien. Celui qui pense, qui sent, qui s'indigne ou se compose derrière ces lignes, c'est Jean VIII en personne. Cette physionomie qu'on aperçoit là, c'est la sienne. Qui tient ses lettres, tient son âme.

Or, il semble qu'elle soit singulièrement complexe, cette âme. Si Ton veut bien excuser ici la mention d'un souvenir personnel, jamais je n'oublierai l'impression étrange que produisit sur moi la correspondance de Jean VIII, à l'époque déjà lointaine où le désir m'était venu pour la première fois de pénétrer le secret de cette nature énigmatique, mais puissante. Rien n'égale surtout l'étonnement causé par les lettres de l'année 879, de cette année de crise intense où Jean VIII s'épuisait en inutiles efforts pour trouver un empereur. A la lecture de ces appels passionnés faits par le Pape à tous les princes carolingiens, de ces protestations de dévouement et d'amitié privilégiés dont chacun d'eux était gratifié pareillement, et, semblait-il, simultanément*, devant ces mirages habilement disposés pour les attirer à Rome^, devant ces précautions savamment calculées pour dérober à l'un ce qui était proposé à l'autre^, il semblait difficile de ne pas conclure à un grand fonds de duplicité chez celui qui employait de tels moyens. Et ce qui augmentait encore la tristesse de celte dé-

1. Tantôt il affirme ne vouloir d'autre protection que celle de Carloman : « Testamur namque Deum, cui occulta omnia manifesta existunt, quod . . . nullius hominis nisi vestrum prœpotens adjutorium avida mente quœrero voluimus » [Lettre à Carloman, Migne^ p. 840); tantôt c'est avec Charles le Gros qu'il veut faire alliance envers et contre tous : « Pro certo scire debeti-s quoniam pro nullius hominis lucro, vel blandimento, sive terrore, a vestro nos consortio et vestrae amicitiœ fœdere separabimus » [Lettre à Charles le Gros, ibid.y p. 831); tantôt la préférence est accordée à Louis III de Germanie, et c'est lui uniquement que l'Eglise romaine appelle : « Vos magno desiderio quasi unicum et carissimum filium prsestolatur » [Lettre à Louis de Germanie, ibid., p. 852-853); sans parler de Boson qui avait été auparavant l'unique espoir de Jean VIII (V. Lettre à Boson, ibid., p. 835).

2. « Si Romanum sumpseritis imperium, écrit-il à Louis III, omnia vobis régna subjecta existent. » Migne, ibid., p. 853.

3. « Brûlez ma lettre, » écrit-il à Wibod, évéque de Parme, après lui av«.i« donné une commission im peu délicate. Migne, ibid., p. 835.

couverte, c'est que le mensonge prenait là toutes les apparences de la sincérité, qu'on y entendait des accents d'une vérité saisissante, des imitations vibrantes de sentiments réels, à tromper les plus soupçonneux, enfin qu'il y avait là une sorte d'hypocrisie émue, la plus odieuse de toutes les lormes de cette odieuse passion. Aujourd'hui, je ne crains pas de me tromper en disant qu'une pareille appréciation serait injuste. Une classification chronologique plus rigoureuse des lettres > fait disparaître la simultanéité trop irritante de certains actes, de même qu'en mesurant mieux l'effet d'une situation à la fois violente et mobile sur un tempérament facilement excitable, on s'explique que Jean VIII ait pu changer de sentiments, tout en restant sincère. En définitive, ce qui demeure devant l'esprit, une fois la fumée des premières impressions dissipée, c'est l'image d'une volonté sincère qui tend sérieusement à un but élevé, mais qui emploie à l'atteindre les souplesses d'un esprit naturellement très délié. Quand on aborde l'étude d'un acte de Jean VIII, il faut presque toujours s attendre à y rencontrer, à côté de l'intention vraie énergique même, d'accomplir un devoir, les préoccupations d une politique qui connaît les obstacles et s'ingénie à les tourner.

Or, ils étaient nombreux et redoutables les obstacles qui entouraient le pontife romain lorsque lui arriva de Moravie le en de détresse de Méthode. Depuis le départ de l'archevêque a situation s'était singulièrement aggravée dans Rome. Jean VIII était encore sous le coup des événements du mois de février, où, parmi les fêtes du couronnement impérial de Charles dAlémannie^, sa politique byzantine avait été si cruellement humiliée. Il se voyait encore dans la basilique de Saint-Pierre, debout à l'ambon, dans tout l'appareil du souverain pontificat, les saints Évangiles à la main, avec, en îace de lui, cet empereur allemand, ces évêques, ces guer-

1. Cette classincation n'a pas encore été donnée au public ; car j ai déjà dtp. 14) pourquoi celle qui a été adoptée dans les nouveau; HegestaTe Jaffe ne peut être considérée comme un guide sûr

2. Couronnement qui eut certainement lieu durant la première moitié du »o.s de fevner de l'année 881. (V.B.hmer-Mahlbacher, ^ J„, nM566 a.]

riers de Germanie, la foule immense du peuple romain, où plus d'un s'égayait du spectacle; et lui, le pontife jusque-là si redoutable et si redouté, obligé de prêter le serment solennel qu'en se réconciliant avec Photius, il n'avait point entendu porter atteinte à l'honneur et aux sentences de ses prédécesseurs*.

Maintenant, de quelque côté qu'il dirigeât ses pensées, il n'apercevait que des sujets de tristesse et de crainte. A peu de distance de son palais du Latran, sur l'Aventin, complotait l'homme qu'il redoutait le plus peut-être, après Formose. L'ancien chef de la milice romaine et du vestiaire pontifical, le sanglant débauché dont l'amitié déshonorait l'évêque déposé de Porto, Georges de Aventino, était rentré dans ses domaines, en vertu d'un ordre royal, infligeant désormais au vieux Pape la honte et la terreur de sa présence, et, ce qui était particulièrement sensible à l'ancien administrateur, toujours vivant dans Jean VIII, le frustrant de l'immense fortune qu'un décret de l'empereur Charles le Chauve avait attribuée au fisc pontifical ^.

Au dehors, du côté de Spolète, il fallait à chaque instant s'attendre à quelque nouvelle entreprise de la part du duc

1. Les éléments principaux de cette scène sont fournis par un opuscule anonyme, partie intégrante d'une vaste compilation en langue grecque qui a trait à la condamnation de Photius. (V. Mansi, Concilia, t. XVI, p. 449 a.) Je me borne ici à faire observer que Fauteur de l'opuscule anonyme a faussé le caractère de la scène de Tambon en lui donnant un caractère de rétractation qu'elle n'a certainement pas eu. Que si je place l'événement pendant la présence à Rome de l'empereur Charles le Gros, ce n'est pas que la date soit expressément mentionnée dans aucune source. Mais, comme le fait n'a pu avoir lieu qu'en 881, comme il est peu probable que Jean VIII se fût résigné à une pareille démarche sans y être forcé par des circonstances extraordinaires et la pression irrésistible d'une influence extérieure, comme enfin cette sorte de justification solennelle du Pape devant l'empereur, cette purgaiio, comme on disait, n'était pas une nouveauté, mais qu'elle était pour ainsi dire entrée dans le droit, j'espère ne pas m'être trompé en m'arrêtant à cette date. La justification du pape Jean VIII devant l'empereur Charles le Gros n'est que l'imitation et le pendant de la justification du pape Léon lïl devant l'empereur Charlemagne. (V. Vita Leo/iis III, dans le Liber pontifia calis, éd. Duchesne, t. II, p. 7.)

2. V. la Lettre de Jean VIII à Charles le Gt'Os, du 10 sept. 880, Migne, ^p. 298, p. 912 B.

LE PâPE JEAN YllI

Guy, héritier des prétentions de sa maison à la vice-royauté d'Italie et au protectorat du Saint-Siège. Pour tout appui, pour tout recours, un empereur aussi incapable que tracassier, aussi attentif à revendiquer ses droits, qu'impuissant à les exercer. Enfin, suprême humiliation d'un pontife qui s'était flatté de délivrer l'Italie du péril sarrasin, l'Infidèle aux portes de Rome, le Vicaire du Christ tremblant devant le sectateur de Mahomet * ! Le temps n'était plus où, dans les illusions naturelles à un commencement de règne, Jean VIII se voyait déjà à la tête d'une marine invincible, où, tout plein d'une joyeuse ardeur, il descendait aux chantiers d'Ostie, pour animer par sa présence la hache et le marteau des constructeurs. Naguère encore, avec quel légitime orgueil il contemplait cette nouvelle enceinte, son œuvre à lui, cette Johannopolis destinée à projeter sur la basilique de Saint-Paul l'ombre protectrice de ses remparts ! Maintenant, du haut de sa forteresse impuissante, sans armée, sans troupes de sortie, Jean VIII était réduit à surveiller les mouvements de l'ennemi dans la campagne et la préparation de ses coups de main ~. Du caractère que nous lui connaissons, que de fois l'intrépide vieillard dut venir là pour épier au loin la lueur des cimeterres et le scintillement des étoffes d'Orient! Que de fois, le soir venu, il dut s'attarder à écouter, dans l'ombre de la nuit, la traînée sonore des rapides chevauchées!

Pour tout résumer, Jean VIII assistait alors à l'effondrement de ses plus belles espérances. Toutes les pierres de l'édifice s'écroulaient une à une sur les épaules de l'architecte épuisé. Et c'est à ce moment qu'il laissa échapper cette parole déchirante, plus expressive encore, venant d'une âme aussi ferme : a Mieux vaut mourir que de vivre d'une telle vie^ ! »

Il y avait donc quelque chose de tragique dans la rencontre de ces deux grandes douleurs. La prière du malheu-

1. V. les Lettres de Jean VJ/I, ap. Migne, ep. 299, 300, 320.

2. « Mûris Urbis egredi non audemus, » écrit-il à l'impératrice Richarda, au commencement de l'année 882. Migne, ep. 355, p. 950.

3. « Libet magis mori, quam, proh dolor ! jam talia tolerare. » Lettre à Charles le Gros. Migne, ep. 320, p. 929.

reux archevêque de Moravie arrivait au cœur du pontife romain à l'une de ces heures attristées qui nous rendent plus sensibles à l'infortune d'autrui. Jean VIII ne faillit pas plus au devoir de la pitié qu'à celui de la justice. Méthode reçut toute satisfaction, et il la reçut empreinte d'une compassion paternelle qui en augmentait la douceur *. Et cependant, même alors, le prudent pontife resta ce qu'il était. Son émotion ne lui fit pas oublier son adresse. Si, d'une part, sa réponse était d'une clarté parfaite pour quiconque connaissait la teneur de l'épître à Swatopluk, en revanche tous les termes en étaient habilement calculés, de manière qu'elle restât lettre close pour quiconque n'avait pas ce document sous les yeux. Si Jean VIII y déclarait nettement n'avoir pas envoyé d'autres instructions en Moravie que celles qui se trouvaient dans la lettre emportée de Rome par l'archevêque, il se gardait bien de reproduire le détail de ces instructions. La liturgie slave, toute l'œuvre de Méthode, y était de nouveau approuvée, mais sous une forme générale qui n'acquérait de précision que par la référence aux passages correspondants de la lettre à Swatopluk. Jus-^ qu'à l'évêque Wiching dont on taisait le nom, tout en le dénonçant clairement 2; jusqu'à l'histoire du prétendu serment devant le tombeau de saint Pierre, que Jean VIII trouvait moyen de démentir sans en désigner autrement la matière que par l'expression vague de hoc negotio.

Pour tout dire, le plan du pontife était d'éclairer les Moraves sans instruire les Romains, de tirer Méthode d'embarras sans s'y mettre lui-même. On pourrait maintenant corrompre les scribes pontificaux, colporter dans Rome le texte de la réponse à l'archevêque de Moravie, on n'y verrait guère autre chose, sinon que Jean VIII avait exigé de Méthode qu'il se conformât à l'enseignement du Saint-Siège. Car c'était encore une des grandes habiletés de cette réponse

1. « Ideoque cesset ista duhietas, lui disait le pape, et Deo coopérante,, sicut evangelica et apostolica se habet doctrina, orthodoxae fîdei cultum fidelibus cunctis inculca, ut de labore tui certarainis Domino Jesu Christo fructum afFeras abundantem, etc. » Migne, ep. 319, p. 929.

2. Jean VIII ne l'appelle jamais que « episcopus ille », « idem episcopus »^ « jam dictus episcopus ». Ihid.

156 LE PAPE JEâN VIII

d'avoir à la fois dissimulé les concessions faites à Méthode, et insisté sur les conditions qui lui avaient été imposées.

Il est vrai qu'en terminant sa lettre par la promesse de mettre fin au litige, après un débat contradictoire soutenu devant lui, Jean VIII semblait appeler de lui-même un éclat qu'il s'était tant ingénié à éviter. Mais, pour une raison que le Pape connaissait bien, il n'y avait pas à craindre que l'archevêque de Moravie pût venir à Rome avant un an ou deux; et d'ici là les choses auraient eu le temps de changer de face; La Légende pannonienne rapporte en effet que, vers cette époque, Méthode quitta momentanément la Moravie pour se rendre à Byzance, où l'empereur Basile désirait le voir et s'informer de ses travaux ^ Ce voyage, malheureusement, n'a pas été du goût de tous les historiens modernes 2, en dépit de l'autorité incontestable du document qui l'attestait^, en dépit même de la vraisemblance d'un fait si naturel de la part du missionnaire byzantin, à un moment où il avait tant besoin d'être soutenu, où le prestige de la protection impériale pouvait servir si utilement sa cause auprès des Moraves. Mais il fallait à tout prix sauver Méthode de ce contact avec l'odieux Photius, et enlever ainsi au schisme grec tout prétexte à revendiquer pour soi l'illustre patron des Slaves. Gomme s'il y avait lieu de s'étonner que l'archevêque de Mora-

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