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L'Europe pendant de consulat et l'empire de Napoléon

Je vais écrire l'histoire de la reconstruction du pouvoir en Europe, les annales de ce gouvernement énergique , de cette administration puissante, dont le souvenir protège encore aujourd'hui la société agitée. Je vais retracer les quinze années épiques qui commencent au 18 brumaire et se terminent aux champs funèbres de Waterloo ; je quitte les grandes batailles du moyen âge , les croisades des nobles chevaliers; mais je demeure au milieu de temps fabuleux, car j'ai des prouesses à conter aussi merveilleuses que les exploits des paladins dans les vieilles chroniques de Charlemagne.

La génération de l'empire s'éteint; bien des années déjà se sont écoulées depuis que , pour la dernière fois , le canon retentit sous les aigles d'or ; un long gémissement de peuple répond aux souvenirs de la patrie abaissée sous une double invasion. Les fautes de Napoléon furent nombreuses, et pourtant jamais mémoire n'a laissé de si longues traces, jamais météore n'a brillé d'un si vif éclat , et, à mesure que les temps s'éloignent , cette époque paraît à nos yeux comme une légende des vieux temps héroïques.

Un point de vue plus sérieux que celui des batailles se révèle à nous quand on touche le gouvernement de Napoléon ; c'est l'unité de ses œuvres, la persévérance de ses plans immenses pour régir et conduire les masses. L'empire a étendu ses lois sur 43,000,000 d'hommes dont il a grandi l'intelligence ; son territoire embrassait les riches cités et les populations diverses depuis Hambourg jusqu'aux bouches du Cattaro : Venise, Home, Amsterdam, ont vu les abeilles d'or sur l'azur de leur écusson ; l'Espagne, le Portugal, l'Italie et l'Allemagne ont subi les lois de son système fédératif.

A l'intérieur , sa législation a été dominée par une idée organisatrice et son administration tellement énergique, que tout s'agitait sous sa main ; l'histoire de Napoléon est celle de la restauration des idées i. 1

de gouvernement. Ce règne fut une réaction forte et rapide contre les molles doctrines politiques et administratives que l'assemblée constituante avait semées dans le monde. Général , consul , empereur, Bonaparte n'a jamais eu qu'un but , celui d'une centralisation formidable des intelligences et des faits pour les tourner au profit de l'autorité souveraine. Il ne lutta pas contre la révolution en chevalier errant , avec de petites lois et de petites passions ; il la dompta vigoureusement ; il l'épura comme Hercule avait nettoyé les écuries d'Augias , pour ensuite faire servir toutes ses forces à la constitution de son empire, et c'est en cela peut-être qu'il différa de la restauration. Les Bourbons ne surent pas satisfaire et dominer les hommes de la révolution, et ils en favorisèrent les doctrines ; Napoléon se servit des hommes et tua les doctrines. Bonaparte fit le 18 brumaire et brisa l'assemblée qui résistait à ses volontés ; la restauration émancipa la tribune et la presse , qui l'ont tuée par la parole.

L'admirable supériorité de Napoléon fut de comprendre toute la force qu'il pouvait tirer des mâles caractères et des intelligences l rempées de fer qu'avaient produits la convention et les comités ; il les abaissa , les éblouit , les conduisit en esclaves derrière son char , et sa volonté eut tant de prestiges , qu'il put changer en couriisans les conventionnels eux-mêmes ; l'empereur orna leur tête de la couronne de comte , il posa dans leurs armoiries les vieilles tourelles; il fit des nobles de ceux qui avaient jeté la tète des gentilshommes à l'échafaud : il mit le manteau de pourpre sur les sansculottes, ardents puritains de l'école des comités; il fit trouver en ace de Fouché et de Merlin les Montmorency et les Noailles dont trois générations avaient été traînées dans la fatale charrette. Au conseil d'État , Napoléon fit siéger sur le même fauteuil de velours le prescripteur et le proscrit, les thermidoriens et les amis de Robespierre , les déportés de fructidor et ceux qui les avaient exilés à Sinnamary ; M. Portalis cl M. Treilhard , M. Malouet et M. Real. Son gantelet de fer pesa tellement, qu'on eût dit qu'il avait aplati le crâne «le ces hommes pour leur arracher la mémoire du passé , et qu'il avait dépouillé leur cœur de toute autre émotion que le dévouement à son service. Comme complément à son œuvre , Napoléon plaça la rude main de ses généraux dans la main blanche et délicate des jeunes tilles de nobles maisons; les fils glorieux du serf devinrent les maris des châtelaines,

Cette force de gouvernement, cette puissance de volonté est, selon moi, bien plus merveilleuse que l'histoire des conquêtes et des victoires du grand capitaine. Le génie de Napoléon avait hérité des admirables armées de la république ; il eut autour de lui des lieutenants du premier mérite, des administrateurs vigoureux. Ces armées débordèrent sur le monde, et quoi d'étonnant avec de tels hommes! Comme l'Océan, la conquête eut son flux et son reflux; si l'aigle vola sur toutes les capitales, deux fois l'Europe en armes vit les tours de Notre-Dame. Il y a dans la vie militaire de Napoléon autant de fautes que de merveilles; à côté d'Austerlitz et d'Iéna, il faut placer les campagnes d'Espagne et de Russie, deux millions d'hommes sacrifiés sans résultats. Je ne sache pas de règne dans l'histoire moderne qui ait plus agrandi les principales puissances de l'Europe aux dépens de notre influence : l'Autriche, depuis le traité de Campo-Formio, s'est assuré l'Adriatique, Venise, la Dalmatie, une plus large possession en Pologne et en Italie. La Prusse s'est accrue de plus de quatre millions de sujets et possède toute la navigation du Rhin ; il n'a tenu qu'à elle de s'emparer des villes hanséatiques que lui offrait Napoléon comme il lui donnait le Hanovre, par haine de l'Angleterre. C'est à ses traités avec l'empereur des Français que la Russie doit la Finlande qui lui donne la Baltique, et c'est dans l'entrevue d'Erfurt que furent dessinés les vastes projets du cabinet de Saint-Pétersbourg sur la mer Noire et Constantinople. Parlerai-je de l'Angleterre, qui doit à la révolution française et à l'empire l'agrandissement immense de ses colonies dans l'Indoustan, Malte, les îles Ioniennes, le cap de Bonne-Espérance, Ceylan, riches possessions désormais liées à son commerce? Il n'est pas jusqu'au royaume de Piémont que la chute de Napoléon n'ait grandi jusqu'à lui donner une importance maritime.

Qu'on ne parle donc pas des conquêtes de l'empire : elles furent brillantes, rapides, mais elles ont été trop chèrement payées ; nous avons eu beaucoup de gloire, mais aussi que d'affronts il a fallu essuyer ! La convention eut la force de préserver le territoire, l'empire vit deux fois l'étranger sur nos places publiques, et les chevaux des Baskirs brisèrent les dalles de nos palais. La république avait légué à Napoléon la frontière du Rhin, la plus belle armée du monde; tête aventureuse, l'empereur les joua dans les hasards de la guerre î Je sais qu'on a beaucoup parlé de trahison ; une cause même lorsqu'elle

s'abandonne, accuse toujours la trahison d'autrui ; en politique, il y a quelque chose de plus fort, c'est la ruine que prépare la lassitude des esprits! Quand le consul fit tout pour la France, elle vint à lui dans sa confiance ; mais quand l'ambition dévorante de l'empereur rougit mille champs de bataille, lorsque la conscription devint une sorte de coupe réglée de 300,000 hommes, que voulez-vous alors? Ce ne furent pas les hommes qui abandonnèrent Napoléon ; mais le pays, mais le commerce, les populations souffrantes, la France accablée de plaies, la liberté éplorée, que la gloire ne consola plus.

La première époque du consulat que je vais décrire est destinée à pénétrer dans la belle œuvre de Napoléon : la reconstruction du pouvoir ; et c'est à ce point de vue que cette intelligence est supérieure. Le premier consul se pose comme l'unité dans la multitude ; il s'élève comme le seul représentant de la souveraineté du peuple. Il est la magnifique idée qui vient réunir autour de lui toutes les autres, l'étoile du ciel qui brille dans le chaos pour le salut de tous. L'époque est à lui, parce qu'il personnifie l'époque; les sociétés se donnent à qui sait les protéger ; c'est un pacte mystérieux dont la grande voix est dans l'instinct des masses ; quand vous voyez un homme bien haut et qu'il y reste , croyez que cette nature forte et étrange n'appartient pas à l'ordre vulgaire.

Ainsi fut Bonaparte sans doute, car tout se plaça sous son épée à l'époque consulaire. La France le suivait depuis longtemps en Italie, en Egypte, et quand il tenta le 18 brumaire le temps était fini pour la république; on était avide d'un pouvoir fort; la France voulait constituer l'unité gouvernementale, sans laquelle il n'y a pas de vastes projets réalisables.

Deux puissantes physionomies semblent préoccuper la pensée de Napoléon, ce sont celles de César et de Charlemagne; le laurier des empereurs ceint son front, et il étudie l'histoire de Rome, ses arcs de triomphe, ses cirques, ses aqueducs immenses, ses voies, ses patientes légions et ses œuvres gigantesques : il donne tout cela pour exemple à ses soldats, il semble leur dire : « Nous n'avons rien fait encore pour nous égaler à ces prétoriens qui passaient des montagnes glacées de la Calédonie sous le brûlant soleil de la Syrie. » Napoléon ne v isite point Home, lui, le voyageur à pas de géant ; on dirait que c'est dans la crainte de se trouver trop petit à ce triste et grandiose aspect. S'il donne le titre de roi de Rome au fils bien-aimé de ses

espérances, c'est qu'il espère, à sa mort, être digne des Césars, et qu'il pourra lui léguer un empire qui s'étendra du Niémen aux colonnes d'Hercule, des monuments, de larges chemins suspendus sur les Alpes, des temples de marbre aux tables d'or et des obélisques de granit !

La destinée de l'empire occidental de Charlemagne préoccupe aussi Napoléon d'une activité non moins brûlante : il suit sans cesse la trace du conquérant, en Espagne, en Italie, et chez les Saxons; la vieille couronne des rois lombards déposée à la Monza se rattache à son front; il visite Aix-la-Chapelle, la ville antique. Comme Charles- Quint, il contemple le vaste tombeau de Charlemagne, puis son armure ; il touche de sa main les reliquaires ; trois fois il s'assied sur le siège de pierre du grand empereur * ; insatiable de fortes idées, plein de mélancoliques méditations, il y remonte encore comme s'il avait besoin de pénétrer la pensée de celui qui organisa l'empire d'Occident.

Dans la période de quinze ans que je vais parcourir, Napoléon est la figure exceptionnelle ; mais on se tromperait pourtant si l'on ne groupait pas autour de lui , les peuples , les gouvernements et les hommes d'État qui ont marqué dans cette vaste résistance qui brisa l'empire. L'Angleterre n'offre-t-elle pas aussi l'aspect d'une magnifique épopée dans sa lutte contre Napoléon ? Pitt a bien son génie national : ce que Napoléon fit , en remuant les idées du gouvernement et les armées , Pitt le réalisa avec les subsides et le crédit public. Le ministre agit sur le continent avec la même puissance que l'empereur ; ils se disputèrent la domination des cabinets et des peuples ; l'Angleterre fut le type d'une nation aristocratique et commerciale , d'une grande Venise résistant à un nouvel empereur couvert de l'armure des princes de la maison de Souabc. Il y a bien quelque curiosité à suivre cette force d'une nation commerciale et libre contre un dictateur le plus haut, le plus fort, le plus intelligent. La presse anglaise a fait autant de mal à Napoléon que les armées de l'Europe.

L'Autriche, patiente et militaire, ne fut pas sans gloire; elle défendit avec persévérance sa couronne, son territoire et sa nationalité. Elle eut des hommes d'État de première force ; le prince de Metternich

1 C'est un souvenir que rappellent encore aujourd'hui les vieux cuauoinci de la cathédrale.

fut pour la pensée continentale ce que Pitt avait été pour le triomphe de la suprématie maritime. Pourquoi n'oserait-on pas le dire? La lutte de la nation germanique fut belle ; on la voit se déployer sur tant de champs de bataille, jusqu'au jour où l'Allemagne fit entendre des accents de liberté en évoquant l'ombre d'Arminius ! Ne s'attachet-il pas un indicible intérêt à ces touchantes et fières histoires des universités d'xVllemagne et de ces jeunes hommes à la chevelure blonde , aux yeux bleu d'azur , s'élançant contre le grand empereur?

Partout , vous trouvez, dans cette époque, des hommes de premier ordre et des caractères de valeur. En Russie , l'empereur Alexandre ; en Prusse , le baron de Hardenberg ; en Angleterre , Pitt , Nelson, le duc de Wellington , Canning. Et l'Espagne , faudra-t-il oublier son rôle d'héroïsme en défendant sa croyance et sa nationalité? Je n'aime pas qu'on tourne en mépris les consciences qui se font tuer pour une idée.

Je destine ce livre à faire connaître les faits européens sur toute l'époque du consulat et de l'empire ; le but de l'auteur a été d'écrire d'après les pièces positives , et de faire tomber cet échafaudage vul^ gaire sur lequel , jusqu'ici , on a placé la figure historique de l'empereur.

Trois sortes d'ouvrages ont été écrits sur l'époque de Napoléon : 1° les mémoires, 2° les compilations, 3° les livres de parti.

Les mémoires, on sait l'abus qu'on en a fait; chacun a dit ses affaires de ménage ; chacun a tracé son compte : nous avons eu des livres écrits sur de la dentelle , d'autres sur les tables de cuisine et dans les antichambres , en écoutant aux portes. C'est le malheur des renommées retentissantes que ces écrivains qui s'attachent à elles pour défigurer leurs actions, dévoiler leurs faiblesses, épier leur àme, saus jamais s'élever jusqu'à leur pensée.

Les compilations n'ont pas manqué ; on a lu le Moniteur, recueilli les décrets , sans s'apercevoir que tous ces documents ne sont pas la vérité, mais seulement les instruments authentiques dont se servait Napoléon , esprit si habile, pour arriver à ses vastes desseins ; les glorieux bulletins de la grande armée sont eux-mêmes des articles de journaux , destinés à des résultats diplomatiques.

Les livres de parti n'ont jamais été que des pamphlets vulgaires, depuis ['Ogre de Corse jusqu'à l'Apothéose de Napoléon et d'autres histoires encore, sorte d'ana ou recueils de bons mots avec au moins

SUR LA PÉRIODE DE NAPOLÉON. Il

une victoire par jour : tout cela s'est adressé aux masses pour exploiter de généreux et populaires souvenirs. On a dit des choses incroyables, des contre-vérités inimaginables; il y a eu des livres pour prouver qui; Napoléon était le plus chaud ami de la liberté et du régime représentatif, lui qui jeta les députés par les fenêtres de Saint-Cloud ; d'autres l'ont représenté comme l'esprit le plus pacifique ; il n'a jamais voulu la guerre ; son aigle n'a pas lancé la foudre , c'était un oiseau tout paisible qu'on importunait dans la basse-cour des Tuileries , en lui faisant entendre le son belliqueux de la trompette!

Ces choses ont été fabuleusement dénaturées, il faut les rétablir.

C'est surtout un livre de faits que l'auteur a voulu écrire ; il donne ses idées plutôt comme des aperçus que comme des jugements; il lui a paru, depuis longtemps, qu'il fallait tirer l'histoire de Napoléon en dehors des légendes puériles. Quand un homme extraordinaire se révèle au monde, chacun s'en fait un type idéal, une physionomie mensongère; et je m'imagine que les traits de Napoléon ne ressemblent pas beaucoup à ces physionomies qui se griment sur fct scène pour rappeler ses traits au peuple. Tels ont été , à peu d'exceptions près , les travaux historiques sur Napoléon.

C'est pourquoi l'auteur ose dire que, jusqu'ici, l'époque de l'empire n'est pas connue. On a beaucoup écrit sur ces temps, depuis les petits caquetages des petites gens employés aux petites affaires , jusqu'aux livres des hommes sérieux qui ont réuni des lambeaux du Moniteur pour en faire un ensemble à l'usage des partis. Parmi ces travaux , quelques-uns cependant méritent une distinction particulière ; ils sont écrits avec naïveté, ils révèlent l'enthousiasme de quelques âmes ferventes, et celles-là sont respectables. Napoléon, comme toutes les renommées historiques , comme Charlemagne surtout, a eu ses légendes, ses chroniques , ses romans des douze preux. J'ai une prédilection pour ces cœurs chauds qui aiment un homme , une idée , une cause , et s'en font les martyrs. Il est temps néanmoins de faire entrer l'immense personnalité de Napoléon dans le domaine des études sérieuses.

On verra que l'auteur a eu dans ses mains les pièces importantes des cabinets; il les a fait servir, non point à un système, au développement de ses idées, mais à la vérité historique absolue, sans crainte et sans déguisement ; il n'a reçu ni mission , ni legs ; il a écrit hautement par cette inspiration d'une belle époque dont tout le monde

parle et que peu de personnes connaissent. Rien de plus inouï que les non-sens et les vulgarités qu'on a écrites sur la révolution et sur l'empire; on dirait que les temps les plus rapprochés sont les moins connus : l'histoire a besoin d'une reconstruction dans notre société agitée.

Ce livre est tout à la fois un récit historique des événements avec la couleur locale, un manuel de droit diplomatique par la révélation des traités , des transactions et des actes européens, un précis de l'administration et de la législation. Avec ce livre, on pourra suivre tout ce qui se Ot en Europe pendant ces époques : les affaires politiques , le commerce, l'industrie, et la littérature, qui exerce une si visible influence sur le mouvement des esprits en Allemagne et en Angleterre surtout !

J'aurai souvent à parler des hommes d'État de l'Europe , des cabinets étrangers , de leurs généraux , de leurs armées , de leur politique, des rois et des peuples, des partis vaincus et des souverainetés croulées; il m'arrivera de louer des capacités pour lesquelles les écrivains de la révolution n'ont eu que des paroles de mépris et de dédain ; on remarquera que les hommes d'Etat européens ont maintenu leur monarchie plus grande , plus forte qu'avant la guerre , tandis que l'empire est tombé. Tout en plaçant haut , dans ma fierté nationale, les gloires de ma patrie , je n'ai pas la puérilité , quand j'écris l'histoire, de demander au baron de Hardenberg et au prince de Metternich, à Pitt, au comte Pozzo di Borgo, au dur de Wellington , pourquoi ils n'ont pas fait les affaires de la France. Je ne leur fais pas un crime de ce qu'ils se sont permis de lutter contre le consul et l'empereur ; c'était leur rôle et leur mission; je désirerai, pour mon pays , des capacités de cet ordre élevé , de cette vaste intelligence ; j'aurais voulu surtout que tous les Français eussent défendu avec autant de patriotisme la cause de la France, que ceux-ci ont défendu l'orgueil et la puissance de leur pays. Faudra-t-il tout abîmer devant une seule renommée? Napoléon n'est pas une de ces idoles qui renient être adorées par des sacrifices humains.

Il y a longtemps que j'ai conçu la pensée de ce livre ; j'ai parcouru la plus fameux champs de bataille, j'ai mesuré l'empire depuis Hambourg jusqu'en Illyrie. C'est au pied de la colonne Trajane, à Rome, au milieu des cirques et des débris de César et d'Auguste que je me suis fait la plus noble image de Napoléon, de ses conceptions vastes ,

de sa nature impériale , et j'achève ces volumes sous l'ombre du lion de Waterloo. Les champs qui entendirent le dernier cri de guerre de la grande armée sont verdoyants encore ; le blé y ondule chaque année sous le vent , les récoltes sont belles, l'oiseau y gazouille gaiement sous la feuillée , et pourtant , là , dans la tombe , est une génération de géants.

Il y aura vingt-quatre ans dans trois jours que le canon brisait les rangs entiers , près de cette ferme de la Haie-Sainte dont j'aperçois d'ici les murs blancs et restaurés ; sur cette chaussée de Nivelles se déployèrent pour la dernière fois les vétérans d'Italie et d'Egypte : ici fut Napoléon avec ce cortège de généraux que le trépas dévoie . légions de morts autour de la grande ombre !

Ainsi passent les empires, les dynasties, les peuples, quand sont venus les temps marqués par Dieu î

Waterloo, 15 juin 1839.

pendant le consulat et l'empire de

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